Tout fout Lacan au FN! La loi et la transgression à front renversé

A qui profite la crise ? se sont demandés les commentateurs, aussitôt connu le divorce entre la fille et le père Le Pen ?

A qui profite la crise ? se sont demandés les commentateurs, aussitôt connu le divorce entre la fille et le père Le Pen ? C’est une question légitime et on peut facilement y répondre en faisant observer que le père en reprenant à 88 ans son rôle de diable de comédie a fait à sa fille le cadeau inespéré d’une dé-diabolisation désormais incontestable et qui lui ouvre la voie de l’Elysée. Qu’il en soit conscient n’a que peu d’importance. Qu’elle soit sincère ou cynique dans sa rupture avec lui ne change rien à l’affaire. Comme disait Lacan «les non dupes errent…»

Tous ceux qui, à longueur d’interviews, ont voulu piéger Marine Le Pen en l’opposant à son père en sont pour leur frais. Le sujet est clos. La fille s’est émancipée de son diable de père. Elle n’avait jusque-là que l’usufruit de la marque FN, le père en étant le nu propriétaire ; elle en a désormais l’entière propriété. Mais le psychodrame ne se limite pas à une querelle d’héritage il se double d’un désaccord profond sur la stratégie marketing. En effet dans toute opération de rebranding, il faut réécrire le récit des origines de la marque donc toucher à son fondateur et à son récit des origines : un patriotisme adossé à l’impensé colonial, un antisémitisme structurant, une homophobie nourrie à une « pédérastie » de bataillon… bref un agencement idéologique de plus en plus incompatible avec le profil de Marine le Pen qualifiée par le directeur de Rivarol, «de gourgandine sans foi ni loi, sans doctrine, sans idéal, sans colonne vertébrale, pur produit des media dont l’entourage n’est composé que d’arrivistes sans scrupule, de juifs patentés et d’invertis notoires».

On a beau être facho on n’en est pas moins père ! Et le père pourra toujours s’enorgueillir aux dépens du facho d’avoir porté sa fille aux portes du
pouvoir. Le rebranding du FN est achevé. Le rassemblement Bleu Marine peut commencer. Marine Le Pen avait déjà entrepris de réécrire le récit des origines de la vieille marque frontiste, quitte à s’inventer d’autres pères plus présentables que le sien comme Georges Bidault, le successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil national de la résistance, qui participa à la fondation du FN en 1972. Marine Le Pen incarne le conservatisme et le changement, la tradition et la modernité, la mère de famille et la femme émancipée. Elle défraie la chronique et c’est ce qu’on lui demande. "Etonnez- moi!" Voilà la formule de l’électeur lecteur.

Marine Le Pen a bien compris que la maîtrise du débat politique passe aujourd’hui par les mots, les images et les métaphores utilisés. Si elle évite soigneusement toute allusion à la Shoah, elle ne se prive pas de comparer les prières des musulmans dans les rues à une armée d’occupation réveillant les souvenirs de l’occupation allemande ou allant jusqu’à convoquer l’imaginaire des croisades en brandissant la menace d’un «nouveau califat» sur le pays. Elle n’a rien à envier à son père en matière de jeux de mots odieux, lorsque pour désigner l’UMP et le PS, elle forge l’acronyme «ROM» pour «Réunion des Organisations Mondialistes». 

Pour qui veut comprendre la droitisation de la société française, Gramsci et son concept d’hégémonie culturelle sont devenus la référence obligée... Il faudrait mener une « bataille culturelle » et  conquérir l’hégémonie « culturelle » pour gagner les élections. Réduite à ce théorème, la pensée de Gramsci n’est plus qu’une peau de chagrin. Car ce qu’on entend par bataille culturelle ce n’est rien d’autre que ce qu’on appelait pendant des décénnies, la lutte idéologique. Or ce qui fait défaut justement dans le débat démocratique ce sont les idéologies, qui ont été remplacées par des idéaux types, des concepts marketings, des récits mobilisateurs. 

Ce n’est pas son néofascisme qui lui vaut son succès, c’est son histoire... C’est de l’ordre de l’ attraction, de la capture des attentions. Lorsque Sarah Palin a fait irruption dans la campagne américaine, ses bottes gogo comptaient autant que ses déclarations à l’emporte pièce, sa fille enceinte à 16 ans que ses déclarations contre l’avortement. La contradiction n’effarouchait pas l’électeur et elle comblait l’audience. Obama en spécialiste l'avait reconnu: "Elle est une histoire"... Elle n'a pas seulement une histoire à raconter. Elle est toute une histoire! Marine est sans doute plus politique que Palin, mais ce qui attire en elle ce n’est pas son idéologie, (le fameux logiciel), c’est un kit narratif (à monter soi-même): «Blonde, Fille de, émancipée, Mère divorcée, résilience, autorité». L’épisode de la rupture avec son père relance la machine à raconter médiatique: meurtre (symbolique) du père, hospitalisation du patriarche de la fachosphère, voyage à New York de Lady Marine pour la party du Times qui l'a distinguée parmi les 100 personnalités les plus influentes au monde!  S’il n’est pas le premier dans une histoire familiale jalonnée de crises et de ruptures, il constitue un climax dans la tension narrative de ce qu'on pourrait appeler Le Pen Show, un Dallas à la française , émaillé d'épisodes grotesques, d'héritages crapuleux, où la cupidité le dispute à l'obscénité. Rappelons simplement pour les plus jeunes que la mère de Marine Le Pen posa dans Playboy en soubrette à demi nue pour se plaindre de la misère dans laquelle la plongeait son avare de mari! Elle est aujourd’hui pardonnée et revenue sous l’aile du patriarche...Si la saga des Le Pen fonctionne, ce n'est pas en dépit des scandales mais à cause d'eux. Le Mal, refoulé partout ailleurs, s'y donne à lire dans son obscénité et sa plasticité. Personne n'a fait mieux dans le pire si j'ose dire! Toutes les forces politiques se veulent représentantes du Bien, de la Vertu, des Valeurs. Regardez Manuel Valls l'inquisiteur! Mais en désignant le FN comme le Mal absolu il recharge son crédit. Car rien n'est plus désirable que le Mal. 

La dédiabolisation est un double jeu. La saga Le Pen fonctionne au scandale, à la trangression, à l'infamie comme le démontre l'épisode de rupture avec le Père. La dédiabolisation a besoin du diable pour se hausser du col. Sans diable pas de dédiabolisation  d'où la montée aux extrêmes du jeu incestueux entre le père et la fille, entre les figures de la loi et de la transgression. Car les figures de l’interdit de la transgression ne sont pas à leur place dans ce conflit ; c’est le père qui assume la place symbolique de la transgression et abandonne à sa fille la place de la loi.

Dans le schéma freudien, la castration symbolique est le châtiment dont le père menace le fils au cas où celui-ci transgresserait l’interdit de l’inceste. Chez Lacan, la loi de la castration symbolique cesse d’être simplement dissuasive pour devenir structurante. Elle ne se contente pas d’inspirer la peur de la sanction, elle est «symbolique» au sens de Lacan car elle n’est pas le fait du «père réel» mais d’un père symbolique, l’instance de la loi qui prend la forme par exemple chez Kafka du gardien de la loi. Dans ce schéma, si Jean-Marie Le Pen est le père réel de Marine, c’est Marine qui incarne le père symbolique, l’instance de la loi. La fille convoque son père devant une instance disciplinaire, donc le siège de la loi ! Comment rétablir la souveraineté nationale si on ne tient pas son père et parti ? Une inversion symbolique qui renforce le côté punitif que les Français investissent chez Marine Le Pen. Elle punit le père et le prive de la région Paca. Sa faute : avoir transgressé l’interdit de l’antisémitisme. Rien ne va plus au sommet du pouvoir monarco-machiste ! Le père de la Nation fait défaut. C’est aux femmes, aux filles, de s’y coller ! A elles de sauver l’instance de la Loi. Ce qui pourrait bien préfigurer une reprise en main matriarcale du pouvoir tombé de la main des «mecs» qui ne tiennent plus rien, ni la Loi ni leur Langue!

Et ça, ce n'est pas un détail de l'histoire ! 

 

 

voir aussi: Marine Le Pen, le « mauvais » rêve français

http://www.mediapart.fr/journal/france/131013/marine-le-pen-le-mauvais-reve-francais


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.