L'affaire de la marinière de Montebourg illustre la nouvelle condition spectrale de l'homo politicus dans les démocraties médiatiques. On ne l’écoute plus, on le regarde plus, on le décrypte, on le « déshabille » pour reprendre le titre d’une émission de Public Senat. Sarkozy a accéléré cette évolution. Désormais la médiasphère s'affole pour un mot, un geste, une marinière... Il suffit d'une photo, c'est une pluie de commentaires qui s'abat sur la médiasphère, épluchant le signifiant mis à mal. 

Il y a cinq ans j'avais écrit à propos de Nicolas Sarkozy, "Nous n'avons pas élu un président mais un sujet de conversation". C'est devenu vrai de tous les hommes politiques aujourd'hui. Mais la conversation se fait le plus souvent dans leur dos à leur insu. Car ces opérations de buzz-making ne sont pas sans prix. Les épidémies médiatiques ne transmettent pas toujours le virus que l'on croit. Ainsi dans l'opération "marinière" , ce n’est pas tant la pauvre mise en scène d’une émission de téléachat qui doit être critiquée que la signification sacrificielle qui lui sert de justification. Chacun devrait mouiller sa chemise pour la production française et le ministre donnerait l’exemple en payant de sa personne. Inutile d’insister sur les résonnances fâcheuses de cet appel au sacrifice, au "don de sa personne", à ce patriotisme qui accompagne ou dissimule en général les grandes défaites nationales et les renoncements...

L’homme politique n’est plus aujourd’hui en situation de contrôler la conversation nationale. Il n'est plus un leader d’opinion encore moins un souverain ou un acteur de la démocratie représentative, c’est un personnage d’une série télévisée que nous réalisons chacun pour notre compte à partir de scènes empruntées à notre vie quotidienne médiatique, nous twitons, nous blogons, nous zappons.. Nous sommes les réalisateurs et les spectateurs d’un reality show ininterrompu dont les personnages sont les hommes et les femmes politiques. Leur garde robe est un élément de la construction de leur personnage au même titre que leur roman familial. Leurs aventures sentimentales. Leurs compagnes qu'elles s'appellent Carla, Valérie ou Audrey, participent de cette construction simiesque qui réduit la vie politique à une sitcom. Nous feignons de nous intéresser à la Crise, à la Dette, au Chômage, à l’Insécurité, alors que nous sommes assoiffés d’histoires, de héros et de banalités biographiques. Nous nous vautrons dans les feuilletons politiques qui n’ont d’autre but que de nous tenir en haleine. Nous exigeons du suspense, des coups de théâtre. Pendant que la mode élargissait ses ambitions du simple vêtement au look et à la stylisation de la vie, la politique a réduit les siennes :  de l’organisation de la société au simple casting de série télévisée. « Plus belle la vie » plutôt que « Changer la vie ». Nous nous passionnons pour les bottes écarlates de Rachida Dati. Le look compassé de NKM. Les lunettes d' Eva Joly. Les jeans de Cecile Duflot. La marinière de Montebourg… Le chemin qui mène d’ un talk show berlusconien à un poste ministériel n’est pas si long ; il peut être franchie dans les deux sens comme le prouve Roseline Bachelot. Exit le débat démocratique, place aux « fashionisme politique ». Même Marine Le Pen n’est pas la candidate anti système qu’elle prétend, mais un produit du néo marketing médiatique. Le Père Le Pen représentait une extrême droite de contenu, de culture. La fille, une extrême droite de comédie, de reality show. Nous n’avons plus aucune illusion sur la capacité des hommes politiques à dompter la crise, ce que nous leur demandons, c’est d’incarner une intrigue capable de nous tenir en haleine. Bien plus que de notre confiance ils doivent se montrer dignes de notre attention, à la hauteur de leur histoire. Ils sont les personnages de notre imaginaire quotidien, des figures éphémères de nos démocraties médiatiques, au même titre que les chanteurs, les joueurs de foot ou les mannequins de mode. Nous les habillons et les désabillons comme des avatars de « Second Life ». Ils sont un pur objet de fantasmes, un lieu de projection de nos désirs contradictoires. D’où leur corps composite. Leurs apparitions diffractées. Nous les consommons comme des idoles. Et nous les jetons après usage…

 Depuis Kantorowicz et Panovsky, nous savons que la stylistique royale, son vestiaire, ses insignes et ses sceaux, doit exprimer le caratère paradoxal de la double nature du corps du roi qui est à la fois humain, périssable, et suprahumain, reflétant la continuité du royaume.. Ce double caractère inspirait toute une stylisation de la personne du roi, ses vêtements, ses insignes, et se manifestait dans des rituels d’apparition, des cérémonies. Avec les médias de masse il a perdu l’un et l’autre, son corps humain et sa dimension suprahumaine qui incarnait la continuité du royaume. Déshumanisé et désacralisé à la fois, il traîne derrerière lui son manteau écarlate. Le roi est nu. La stylistique du pouvoir, en tant que vestiaire, le rituel de ses apparitions et disparitions, de sa parole et de ses silences, s’effrite au profit d’une téléprésence qui l’oblige à un usage métamorphique de lui même. Le corps du souverain n’a plus à refléter la continuité du royaume il doit au  contraire exprimer la flexibilité, la mutabilité, il doit changer sans cesse, s’exercer, se configurer sans cesse pour capter l’attention.  A l’instar du corps des mannequins qui est devenu objet de mode à travers les tatouages, les piercings, le corps politique a subi ce même processus de mise à nu.  Ce n’est plus l’uniforme qui fait la fonction c’est une certaine mise en scène du corps lui même : Corps élancé et élégant d’un Obama… Corps en sueur, agité, secoué de tics de Sarkozy, Corps lifté, aux implants légendaires d’un Berlusconi, corps diminué et affabli d’un Chirac dont on guette les apparitions titubantes. 

La photo officielle des présidents illustre cette double mue du corps politique: de l’incarnation de la fonction présidentielle à l’exhibition de la personne du président et de l'incarnation à la dévoration médiatique. De Gaulle et Pompidou portaient encore le collier de la légion d’honneur. Mitterrand avait choisi comme photographe officielle Gisèle Freund agé de 87 ans, la photographe de James Joyce, la mémoire littéraire du XX é siècle. Chirac, Bettina Rheims célèbre pour ses photos de nus. Le choix de Sarkozy s’est porté sur Philippe Warrin le photographe du Loft et de la Star Ac’. . Lorsque les attributs et les charges du souverain se dissolvent dans la mondialisation, celui-ci est menacé de disparition. On a donc une lutte acharnée de l’homme politique contre sa propre disparition. On n'est plus dans un système de "représentation" ou d’incarnation avec ses rites, ses accessoires et ses costumes mais dans une logique de ré-apparition, de persistance et de survie… Un homo politicus augmenté, cyborg, un avatar. Regardez N. Sarkozy; il en est réduit à se laisser pousser la barbe pour capter l'attention...

 

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