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Le Club de Mediapart ven. 30 sept. 2016 30/9/2016 Dernière édition

La marinière de Montebourg

L'affaire de la marinière de Montebourg illustre la nouvelle condition spectrale de l'homo politicus dans les démocraties médiatiques.

L'affaire de la marinière de Montebourg illustre la nouvelle condition spectrale de l'homo politicus dans les démocraties médiatiques. On ne l’écoute plus, on le regarde plus, on le décrypte, on le « déshabille » pour reprendre le titre d’une émission de Public Senat. Sarkozy a accéléré cette évolution. Désormais la médiasphère s'affole pour un mot, un geste, une marinière... Il suffit d'une photo, c'est une pluie de commentaires qui s'abat sur la médiasphère, épluchant le signifiant mis à mal. 

Il y a cinq ans j'avais écrit à propos de Nicolas Sarkozy, "Nous n'avons pas élu un président mais un sujet de conversation". C'est devenu vrai de tous les hommes politiques aujourd'hui. Mais la conversation se fait le plus souvent dans leur dos à leur insu. Car ces opérations de buzz-making ne sont pas sans prix. Les épidémies médiatiques ne transmettent pas toujours le virus que l'on croit. Ainsi dans l'opération "marinière" , ce n’est pas tant la pauvre mise en scène d’une émission de téléachat qui doit être critiquée que la signification sacrificielle qui lui sert de justification. Chacun devrait mouiller sa chemise pour la production française et le ministre donnerait l’exemple en payant de sa personne. Inutile d’insister sur les résonnances fâcheuses de cet appel au sacrifice, au "don de sa personne", à ce patriotisme qui accompagne ou dissimule en général les grandes défaites nationales et les renoncements...

L’homme politique n’est plus aujourd’hui en situation de contrôler la conversation nationale. Il n'est plus un leader d’opinion encore moins un souverain ou un acteur de la démocratie représentative, c’est un personnage d’une série télévisée que nous réalisons chacun pour notre compte à partir de scènes empruntées à notre vie quotidienne médiatique, nous twitons, nous blogons, nous zappons.. Nous sommes les réalisateurs et les spectateurs d’un reality show ininterrompu dont les personnages sont les hommes et les femmes politiques. Leur garde robe est un élément de la construction de leur personnage au même titre que leur roman familial. Leurs aventures sentimentales. Leurs compagnes qu'elles s'appellent Carla, Valérie ou Audrey, participent de cette construction simiesque qui réduit la vie politique à une sitcom. Nous feignons de nous intéresser à la Crise, à la Dette, au Chômage, à l’Insécurité, alors que nous sommes assoiffés d’histoires, de héros et de banalités biographiques. Nous nous vautrons dans les feuilletons politiques qui n’ont d’autre but que de nous tenir en haleine. Nous exigeons du suspense, des coups de théâtre. Pendant que la mode élargissait ses ambitions du simple vêtement au look et à la stylisation de la vie, la politique a réduit les siennes :  de l’organisation de la société au simple casting de série télévisée. « Plus belle la vie » plutôt que « Changer la vie ». Nous nous passionnons pour les bottes écarlates de Rachida Dati. Le look compassé de NKM. Les lunettes d' Eva Joly. Les jeans de Cecile Duflot. La marinière de Montebourg… Le chemin qui mène d’ un talk show berlusconien à un poste ministériel n’est pas si long ; il peut être franchie dans les deux sens comme le prouve Roseline Bachelot. Exit le débat démocratique, place aux « fashionisme politique ». Même Marine Le Pen n’est pas la candidate anti système qu’elle prétend, mais un produit du néo marketing médiatique. Le Père Le Pen représentait une extrême droite de contenu, de culture. La fille, une extrême droite de comédie, de reality show. Nous n’avons plus aucune illusion sur la capacité des hommes politiques à dompter la crise, ce que nous leur demandons, c’est d’incarner une intrigue capable de nous tenir en haleine. Bien plus que de notre confiance ils doivent se montrer dignes de notre attention, à la hauteur de leur histoire. Ils sont les personnages de notre imaginaire quotidien, des figures éphémères de nos démocraties médiatiques, au même titre que les chanteurs, les joueurs de foot ou les mannequins de mode. Nous les habillons et les désabillons comme des avatars de « Second Life ». Ils sont un pur objet de fantasmes, un lieu de projection de nos désirs contradictoires. D’où leur corps composite. Leurs apparitions diffractées. Nous les consommons comme des idoles. Et nous les jetons après usage…

 Depuis Kantorowicz et Panovsky, nous savons que la stylistique royale, son vestiaire, ses insignes et ses sceaux, doit exprimer le caratère paradoxal de la double nature du corps du roi qui est à la fois humain, périssable, et suprahumain, reflétant la continuité du royaume.. Ce double caractère inspirait toute une stylisation de la personne du roi, ses vêtements, ses insignes, et se manifestait dans des rituels d’apparition, des cérémonies. Avec les médias de masse il a perdu l’un et l’autre, son corps humain et sa dimension suprahumaine qui incarnait la continuité du royaume. Déshumanisé et désacralisé à la fois, il traîne derrerière lui son manteau écarlate. Le roi est nu. La stylistique du pouvoir, en tant que vestiaire, le rituel de ses apparitions et disparitions, de sa parole et de ses silences, s’effrite au profit d’une téléprésence qui l’oblige à un usage métamorphique de lui même. Le corps du souverain n’a plus à refléter la continuité du royaume il doit au  contraire exprimer la flexibilité, la mutabilité, il doit changer sans cesse, s’exercer, se configurer sans cesse pour capter l’attention.  A l’instar du corps des mannequins qui est devenu objet de mode à travers les tatouages, les piercings, le corps politique a subi ce même processus de mise à nu.  Ce n’est plus l’uniforme qui fait la fonction c’est une certaine mise en scène du corps lui même : Corps élancé et élégant d’un Obama… Corps en sueur, agité, secoué de tics de Sarkozy, Corps lifté, aux implants légendaires d’un Berlusconi, corps diminué et affabli d’un Chirac dont on guette les apparitions titubantes. 

La photo officielle des présidents illustre cette double mue du corps politique: de l’incarnation de la fonction présidentielle à l’exhibition de la personne du président et de l'incarnation à la dévoration médiatique. De Gaulle et Pompidou portaient encore le collier de la légion d’honneur. Mitterrand avait choisi comme photographe officielle Gisèle Freund agé de 87 ans, la photographe de James Joyce, la mémoire littéraire du XX é siècle. Chirac, Bettina Rheims célèbre pour ses photos de nus. Le choix de Sarkozy s’est porté sur Philippe Warrin le photographe du Loft et de la Star Ac’. . Lorsque les attributs et les charges du souverain se dissolvent dans la mondialisation, celui-ci est menacé de disparition. On a donc une lutte acharnée de l’homme politique contre sa propre disparition. On n'est plus dans un système de "représentation" ou d’incarnation avec ses rites, ses accessoires et ses costumes mais dans une logique de ré-apparition, de persistance et de survie… Un homo politicus augmenté, cyborg, un avatar. Regardez N. Sarkozy; il en est réduit à se laisser pousser la barbe pour capter l'attention...

 

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Tous les commentaires

Cher Luc Rigal, 

Merci de votre commentaire. A mon tour de vous citer :

Comme le disait Baudrillard (L’échange symbolique et la mort), la mode est structurelle de notre manière de concevoir la modernité, elle repose sur « le mythe du changement ». Le  « changement » donc, (encore lui, les médias en traquent les signes dans tous les faits et gestes des ministres, mais plus avec la même ardeur que lors des élections pour le voir concrétisé « maintenant ») s’est en effet répandu dans toutes les sphères de la vie sociale pour être appliqué sans qu’aucun bouleversement de fond en découle. Et le corps, dit Baudrillard, est devenu lui-même « dans son identité, dans son sexe, dans son statut, matériel de mode ». Quel sens de la souveraineté d’action trahit la disposition de Montebourg à se prêter à un message visuel publicitaire, dans un maillot de petit baigneur à la Jean-Paul Gaultier ? Compte-t-il vraiment solliciter la conscience patriotique de la population par ce passage à l’acte ? C’est-à-dire la dédouaner sérieusement d’une nocive interprétation droitière par la bouée de sauvetage « moderniste » de la mode (l’annonce de pub) ? Sous la décontraction affichée de cette mascarade on peut deviner, je crois, l’expression d’une solitude pathétique vis-à-vis du gouvernement auquel il appartient, de son enlisement dans les formules sans conséquence et de ses énergies introuvables de transformation... Une image de dynamisme cliché pour en cacher une autre, d’insuffisance trop réelle. Pour une carrière notamment (angoisse de disparition avec sourire).

 

Vous avez raison de citer Baudrillard, "L'échange symbolique et la mort" et les réflexions sur le corps matériau de mode qui restent d'une étonnante actualité et nous aident à penser ce qui arrive au corps politique.  J'ajoute un point qui ne change rien au fond de l'analyse que nous pouvons faire de la disparition de l'homo politicus mais qui est un indice clair de la rapidité du processus...  c'est le cynisme des medias et de leur émissaires, les responsables de la com. des hommes politiques qui pensent que l'avis des intellectuels ne pèse pas lourd à côté de l'opinion des masses, la vox populi, qui se réjouirait de voir Montebourg en marinière. L'opinion ce mythe de sondeur, c'est le miroir que les médiacrates  tendent à la population pour qu'elle se reconnaisse. L'opinion c'est ce qui remplace le peuple quand la com. se substitue à la politique qui s'exprime au travers d'une communication hâtive et savamment qui, de semaine en semaine, s'efforce de capter l'attention reptilienne des médias et non pas d'entamer un dialogue sincère, sérieux, avec la population. C’est si vrai que d’un ministre qui ne communique pas on dit qu’ « il n’existe pas ». Les hommes politiques finissent toujours par n'avoir plus que deux interlocuteurs, les medias et leurs propres conseillers en communication, qui collaborent à la même œuvre désespérante: faire du "bruit médiatique".  A la fin le bruit est tel qu'ils n'entendent  même plus leur propre voix.  

Mais le Peuple, qui n'est pas l'opinion, attend son heure; il attend qu'on lui parle non pas comme Pierre Bellemare dans ses émissions de téléachat mais comme De Gaulle ou Mendes, ce peuple qu'on rabaisse au rang d’un populisme xénophobe, a l'oreille bien plus fine qu'on ne le croit.  Sinon comment expliquer que les mélopées funèbres d'un Malraux aient traversé le temps... J'ai encore dans l'oreille la voix  de F. Mitterrand en 1974, pour qui je n'ai pourtant jamais voté, s'adressant dans un meeting à Marseille aux travailleurs immigrés ("travailleurs sans nom et sans maison")...  Depuis quand un homme politique de gauche ne s'est plus adressé ainsi à ces travailleurs immigrés qu'on pourchasse, traque, ou qu'on cherche à assimiler de force, qu'on rééduque jusque dans leur religion, à qui on prétend inculquer un islam modéré, tout en ne leur refusant le droit de vote aux élections locales... Pendant qu'on fait la danse du ventre devant les préjugés populo racistes des populations périurbaines...

La gauche a perdu le peuple selon certains qui serait passé, comme on glisse sous une auto, sous l'influence du Front National. Depuis on court derrière lui. On le supplie comme l'amant délaissé. On le comprend. On partage ses doutes, ses frustrations. On invoque les valeurs bien françaises pour conjurer sa crise d'identité et le "Made in France" pour relancer l'activité. Mais le  "Made in France" s'écrit en Anglais et le peuple, comme la montre "Made in France" de Montebourg, est plein d'éléments étrangers. Comme Montebourg lui même, algérien par sa mère.  C'est à ce peuple plurinational, non pas moins national que le français de souche mais "plus-que-national"  que la gauche devrait s'adresser."Je suis plus que polonais" écrivait Witold Gombrowicz qui passa l'essentiel de sa vie en Argentine... Et Hölderlin: “Nul sans ailes ne peut connaître le plus proche."

 

 

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