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Le Club de Mediapart dim. 29 mai 2016 29/5/2016 Dernière édition

La marinière de Montebourg

L'affaire de la marinière de Montebourg illustre la nouvelle condition spectrale de l'homo politicus dans les démocraties médiatiques.

L'affaire de la marinière de Montebourg illustre la nouvelle condition spectrale de l'homo politicus dans les démocraties médiatiques. On ne l’écoute plus, on le regarde plus, on le décrypte, on le « déshabille » pour reprendre le titre d’une émission de Public Senat. Sarkozy a accéléré cette évolution. Désormais la médiasphère s'affole pour un mot, un geste, une marinière... Il suffit d'une photo, c'est une pluie de commentaires qui s'abat sur la médiasphère, épluchant le signifiant mis à mal. 

Il y a cinq ans j'avais écrit à propos de Nicolas Sarkozy, "Nous n'avons pas élu un président mais un sujet de conversation". C'est devenu vrai de tous les hommes politiques aujourd'hui. Mais la conversation se fait le plus souvent dans leur dos à leur insu. Car ces opérations de buzz-making ne sont pas sans prix. Les épidémies médiatiques ne transmettent pas toujours le virus que l'on croit. Ainsi dans l'opération "marinière" , ce n’est pas tant la pauvre mise en scène d’une émission de téléachat qui doit être critiquée que la signification sacrificielle qui lui sert de justification. Chacun devrait mouiller sa chemise pour la production française et le ministre donnerait l’exemple en payant de sa personne. Inutile d’insister sur les résonnances fâcheuses de cet appel au sacrifice, au "don de sa personne", à ce patriotisme qui accompagne ou dissimule en général les grandes défaites nationales et les renoncements...

L’homme politique n’est plus aujourd’hui en situation de contrôler la conversation nationale. Il n'est plus un leader d’opinion encore moins un souverain ou un acteur de la démocratie représentative, c’est un personnage d’une série télévisée que nous réalisons chacun pour notre compte à partir de scènes empruntées à notre vie quotidienne médiatique, nous twitons, nous blogons, nous zappons.. Nous sommes les réalisateurs et les spectateurs d’un reality show ininterrompu dont les personnages sont les hommes et les femmes politiques. Leur garde robe est un élément de la construction de leur personnage au même titre que leur roman familial. Leurs aventures sentimentales. Leurs compagnes qu'elles s'appellent Carla, Valérie ou Audrey, participent de cette construction simiesque qui réduit la vie politique à une sitcom. Nous feignons de nous intéresser à la Crise, à la Dette, au Chômage, à l’Insécurité, alors que nous sommes assoiffés d’histoires, de héros et de banalités biographiques. Nous nous vautrons dans les feuilletons politiques qui n’ont d’autre but que de nous tenir en haleine. Nous exigeons du suspense, des coups de théâtre. Pendant que la mode élargissait ses ambitions du simple vêtement au look et à la stylisation de la vie, la politique a réduit les siennes :  de l’organisation de la société au simple casting de série télévisée. « Plus belle la vie » plutôt que « Changer la vie ». Nous nous passionnons pour les bottes écarlates de Rachida Dati. Le look compassé de NKM. Les lunettes d' Eva Joly. Les jeans de Cecile Duflot. La marinière de Montebourg… Le chemin qui mène d’ un talk show berlusconien à un poste ministériel n’est pas si long ; il peut être franchie dans les deux sens comme le prouve Roseline Bachelot. Exit le débat démocratique, place aux « fashionisme politique ». Même Marine Le Pen n’est pas la candidate anti système qu’elle prétend, mais un produit du néo marketing médiatique. Le Père Le Pen représentait une extrême droite de contenu, de culture. La fille, une extrême droite de comédie, de reality show. Nous n’avons plus aucune illusion sur la capacité des hommes politiques à dompter la crise, ce que nous leur demandons, c’est d’incarner une intrigue capable de nous tenir en haleine. Bien plus que de notre confiance ils doivent se montrer dignes de notre attention, à la hauteur de leur histoire. Ils sont les personnages de notre imaginaire quotidien, des figures éphémères de nos démocraties médiatiques, au même titre que les chanteurs, les joueurs de foot ou les mannequins de mode. Nous les habillons et les désabillons comme des avatars de « Second Life ». Ils sont un pur objet de fantasmes, un lieu de projection de nos désirs contradictoires. D’où leur corps composite. Leurs apparitions diffractées. Nous les consommons comme des idoles. Et nous les jetons après usage…

 Depuis Kantorowicz et Panovsky, nous savons que la stylistique royale, son vestiaire, ses insignes et ses sceaux, doit exprimer le caratère paradoxal de la double nature du corps du roi qui est à la fois humain, périssable, et suprahumain, reflétant la continuité du royaume.. Ce double caractère inspirait toute une stylisation de la personne du roi, ses vêtements, ses insignes, et se manifestait dans des rituels d’apparition, des cérémonies. Avec les médias de masse il a perdu l’un et l’autre, son corps humain et sa dimension suprahumaine qui incarnait la continuité du royaume. Déshumanisé et désacralisé à la fois, il traîne derrerière lui son manteau écarlate. Le roi est nu. La stylistique du pouvoir, en tant que vestiaire, le rituel de ses apparitions et disparitions, de sa parole et de ses silences, s’effrite au profit d’une téléprésence qui l’oblige à un usage métamorphique de lui même. Le corps du souverain n’a plus à refléter la continuité du royaume il doit au  contraire exprimer la flexibilité, la mutabilité, il doit changer sans cesse, s’exercer, se configurer sans cesse pour capter l’attention.  A l’instar du corps des mannequins qui est devenu objet de mode à travers les tatouages, les piercings, le corps politique a subi ce même processus de mise à nu.  Ce n’est plus l’uniforme qui fait la fonction c’est une certaine mise en scène du corps lui même : Corps élancé et élégant d’un Obama… Corps en sueur, agité, secoué de tics de Sarkozy, Corps lifté, aux implants légendaires d’un Berlusconi, corps diminué et affabli d’un Chirac dont on guette les apparitions titubantes. 

La photo officielle des présidents illustre cette double mue du corps politique: de l’incarnation de la fonction présidentielle à l’exhibition de la personne du président et de l'incarnation à la dévoration médiatique. De Gaulle et Pompidou portaient encore le collier de la légion d’honneur. Mitterrand avait choisi comme photographe officielle Gisèle Freund agé de 87 ans, la photographe de James Joyce, la mémoire littéraire du XX é siècle. Chirac, Bettina Rheims célèbre pour ses photos de nus. Le choix de Sarkozy s’est porté sur Philippe Warrin le photographe du Loft et de la Star Ac’. . Lorsque les attributs et les charges du souverain se dissolvent dans la mondialisation, celui-ci est menacé de disparition. On a donc une lutte acharnée de l’homme politique contre sa propre disparition. On n'est plus dans un système de "représentation" ou d’incarnation avec ses rites, ses accessoires et ses costumes mais dans une logique de ré-apparition, de persistance et de survie… Un homo politicus augmenté, cyborg, un avatar. Regardez N. Sarkozy; il en est réduit à se laisser pousser la barbe pour capter l'attention...

 

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Tous les commentaires

Cher Luc Rigal, 

Merci de votre commentaire. A mon tour de vous citer :

Comme le disait Baudrillard (L’échange symbolique et la mort), la mode est structurelle de notre manière de concevoir la modernité, elle repose sur « le mythe du changement ». Le  « changement » donc, (encore lui, les médias en traquent les signes dans tous les faits et gestes des ministres, mais plus avec la même ardeur que lors des élections pour le voir concrétisé « maintenant ») s’est en effet répandu dans toutes les sphères de la vie sociale pour être appliqué sans qu’aucun bouleversement de fond en découle. Et le corps, dit Baudrillard, est devenu lui-même « dans son identité, dans son sexe, dans son statut, matériel de mode ». Quel sens de la souveraineté d’action trahit la disposition de Montebourg à se prêter à un message visuel publicitaire, dans un maillot de petit baigneur à la Jean-Paul Gaultier ? Compte-t-il vraiment solliciter la conscience patriotique de la population par ce passage à l’acte ? C’est-à-dire la dédouaner sérieusement d’une nocive interprétation droitière par la bouée de sauvetage « moderniste » de la mode (l’annonce de pub) ? Sous la décontraction affichée de cette mascarade on peut deviner, je crois, l’expression d’une solitude pathétique vis-à-vis du gouvernement auquel il appartient, de son enlisement dans les formules sans conséquence et de ses énergies introuvables de transformation... Une image de dynamisme cliché pour en cacher une autre, d’insuffisance trop réelle. Pour une carrière notamment (angoisse de disparition avec sourire).

 

Vous avez raison de citer Baudrillard, "L'échange symbolique et la mort" et les réflexions sur le corps matériau de mode qui restent d'une étonnante actualité et nous aident à penser ce qui arrive au corps politique.  J'ajoute un point qui ne change rien au fond de l'analyse que nous pouvons faire de la disparition de l'homo politicus mais qui est un indice clair de la rapidité du processus...  c'est le cynisme des medias et de leur émissaires, les responsables de la com. des hommes politiques qui pensent que l'avis des intellectuels ne pèse pas lourd à côté de l'opinion des masses, la vox populi, qui se réjouirait de voir Montebourg en marinière. L'opinion ce mythe de sondeur, c'est le miroir que les médiacrates  tendent à la population pour qu'elle se reconnaisse. L'opinion c'est ce qui remplace le peuple quand la com. se substitue à la politique qui s'exprime au travers d'une communication hâtive et savamment qui, de semaine en semaine, s'efforce de capter l'attention reptilienne des médias et non pas d'entamer un dialogue sincère, sérieux, avec la population. C’est si vrai que d’un ministre qui ne communique pas on dit qu’ « il n’existe pas ». Les hommes politiques finissent toujours par n'avoir plus que deux interlocuteurs, les medias et leurs propres conseillers en communication, qui collaborent à la même œuvre désespérante: faire du "bruit médiatique".  A la fin le bruit est tel qu'ils n'entendent  même plus leur propre voix.  

Mais le Peuple, qui n'est pas l'opinion, attend son heure; il attend qu'on lui parle non pas comme Pierre Bellemare dans ses émissions de téléachat mais comme De Gaulle ou Mendes, ce peuple qu'on rabaisse au rang d’un populisme xénophobe, a l'oreille bien plus fine qu'on ne le croit.  Sinon comment expliquer que les mélopées funèbres d'un Malraux aient traversé le temps... J'ai encore dans l'oreille la voix  de F. Mitterrand en 1974, pour qui je n'ai pourtant jamais voté, s'adressant dans un meeting à Marseille aux travailleurs immigrés ("travailleurs sans nom et sans maison")...  Depuis quand un homme politique de gauche ne s'est plus adressé ainsi à ces travailleurs immigrés qu'on pourchasse, traque, ou qu'on cherche à assimiler de force, qu'on rééduque jusque dans leur religion, à qui on prétend inculquer un islam modéré, tout en ne leur refusant le droit de vote aux élections locales... Pendant qu'on fait la danse du ventre devant les préjugés populo racistes des populations périurbaines...

La gauche a perdu le peuple selon certains qui serait passé, comme on glisse sous une auto, sous l'influence du Front National. Depuis on court derrière lui. On le supplie comme l'amant délaissé. On le comprend. On partage ses doutes, ses frustrations. On invoque les valeurs bien françaises pour conjurer sa crise d'identité et le "Made in France" pour relancer l'activité. Mais le  "Made in France" s'écrit en Anglais et le peuple, comme la montre "Made in France" de Montebourg, est plein d'éléments étrangers. Comme Montebourg lui même, algérien par sa mère.  C'est à ce peuple plurinational, non pas moins national que le français de souche mais "plus-que-national"  que la gauche devrait s'adresser."Je suis plus que polonais" écrivait Witold Gombrowicz qui passa l'essentiel de sa vie en Argentine... Et Hölderlin: “Nul sans ailes ne peut connaître le plus proche."

 

 

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Le blog

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Et tout à coup il est là, sur scène, le citoyen…

À propos du blog
Extraits d'un texte de Peter Sloterdijk publié en 2011: "Les citoyens ne se laisseront pas faire" La légende de Lucrèce fait surgir la res publica de l’esprit de révolte. Ce qu’on appellera plus tard la “sphère publique” est au départ un épiphénomène de la fureur des citoyens. Le premier forum est né de la colère de la masse ; à son premier ordre du jour, il n’y avait qu’un seul point : le rejet de l’infamie émanant du pouvoir dirigeant. C’est à partir de leur colère immédiatement éprouvée face à l’orgueil sans limites du roi que les simples habitants de Rome ont compris que, désormais, ils se voulaient “citoyens”. Aussi, le consensus qui est à la base de ce que nous appelons aujourd’hui encore la “vie publique” repose sur l’unanimité des citoyens face à l’affront fait aux lois tacites des convenances et du cœur. Soulignons encore une fois ce qui fut décisif : ce que nous désignons aujourd’hui par le terme d’origine grecque “politique” dérive du sens de l’honneur et de la fierté des gens ordinaires. Pour parler du spectre des affects liés à la fierté, la tradition européenne se sert du terme grec “thymos”. Et l’échelle thymotique de la psyché humaine comporte de nombreux degrés : de la jovialité, la bienveillance et la générosité à l’indignation, la colère, le ressentiment, la haine et le mépris, en passant par la fierté, l’ambition ou l’obstination. Or, tant que la fierté est au cœur du gouvernement d’une communauté politique, les questions d’honneur et d’honorabilité demeurent au centre de l’attention générale. Le respect de la dignité civique est considéré comme le bien suprême. Et l’esprit public veille scrupuleusement à ce que l’arrogance et la cupidité, les deux forces principales et toujours virulentes de la communauté sociale, n’aient jamais la haute main dans la res publics. On voit ainsi clairement pourquoi il n’est pas anodin, de nos jours, de parler de la décadence de Rome et de faire le parallèle avec la situation actuelle. Celui qui tient ce genre de discours reconnaît implicitement qu’il croit que, le moment venu, succédera à la république moderne – née voilà plus de deux cents ans de la colère antimonarchique ayant animé les révolutions américaine et française – une phase postrépublicaine. Celle-ci se caractériserait par une nouvelle coexistence du pain et des jeux ou, pour parler en termes plus contemporains, par une synergie de l’Etat social et de l’industrie du divertissement. Force est de constater que les signes avant-coureurs d’une telle synergie sont omniprésents. Le discours sur la “postdémocratie” qui nous vient de Grande-Bretagne – c’est-à-dire l’idée que les ­éminentes compétences des grands décideurs ­politiques peuvent nous permettre de faire l’économie de la participation des citoyens – n’a-t-il pas subrepticement conquis les directions des partis et les séminaires de sociologie du monde occidental ? Ne sont-ils pas légion, ceux qui se sont mis existentiellement à couvert – à la manière des stoïciens et des épicuriens de jadis – et se sont résignés à ce que la bureaucratie, le spectacle et l’accumulation de biens privés ­marquent aujourd’hui l’horizon ultime ? On pourrait tirer de ces observations la conclusion hâtive que, au crépuscule de cette deuxième ère républicaine que nous appelions “modernité politique”, les tendances post­démocratiques se sont déjà entièrement imposées. Il ne nous resterait alors plus, à nous les habitants de la deuxième res publica amissa (de la communauté abandonnée), qu’à attendre le retour des Césars – et de leur version de ­pacotille, les populistes, si tant est que le populisme nous apporte aujourd’hui la preuve que le césarisme fonctionne aussi avec des figurants. (…) Et tout à coup il est de nouveau là, sur scène, le citoyen thymotique, le citoyen sûr de lui, informé, réfléchi et désireux de prendre part aux décisions, et quel qu’il soit, homme ou femme, il porte plainte devant le tribunal de l’opinion publique contre le fait que ses préoccupations et ses idées ne sont pas représentées dans le système politique actuel. Il est de nouveau là, le citoyen toujours apte à se révolter, parce que, malgré tous les efforts qui ont été déployés pour le réduire à un fatras libidinal, il a conservé son sens de l’affirmation de soi et il manifeste ces qualités en portant sa dissidence sur la place publique. Le citoyen turbulent refuse d’avaler tout ce qu’on lui sert en politique, de s’abstenir d’exprimer des opinions “contre-productives”. Et, tout à coup, ce citoyen informé et révolté s’avise, on ne sait comment, de prendre au pied de la lettre le paragraphe 2 de l’article 20 de la Loi fondamentale [Constitution allemande], qui stipule que tout pouvoir de l’Etat émane du peuple. Qu’est-ce qui l’a pris de lire le mystérieux verbe “émaner” comme une invitation à sortir de ses quatre murs pour aller exprimer ce qu’il veut, ce qu’il sait et ce qu’il redoute ? A la source du sentiment de communauté des Romains, il y avait le refus de supporter plus longtemps l’arrogance démesurée de leurs dirigeants. Aujourd’hui aussi, d’innombrables citoyens voient des raisons de s’élever contre la morgue de leurs dirigeants. Même si cette morgue est devenue anonyme et si elle se cache derrière des systèmes soumis à une contrainte extérieure, de temps à autre les citoyens, en particulier en tant que contribuables et destinataires de discours creux à visée électoraliste, voient néanmoins assez ­clairement à quel jeu on joue avec eux. Mais pourquoi diable les gens ne peuvent-ils pas rester tranquillement à la place qu’on leur a assignée ? Pourquoi ne peut-on plus compter sur leur léthargie, essentielle pour le système ? Dans une démocratie représentative, les citoyens servent en premier lieu de fournisseurs de légitimité aux gouvernements. C’est pour cette raison que, à intervalles espacés, ils sont invités à exercer leur droit de vote. En revanche, entre les scrutins, c’est avant tout par leur passivité qu’ils peuvent se rendre utiles ; leur tâche principale consiste à exprimer par leur silence leur confiance envers le système. Pour être polis, contentons-nous de constater qu’une telle confiance est devenue une ressource rare. Même les politologues de cour, à Berlin, parlent du fossé manifeste entre la classe politique et la population. Mais les experts n’osent encore émettre ce dur diagnostic : la politique de dépolitisation du peuple est en passe d’échouer. Les Romains de l’époque des Césars étaient parvenus à mener à bien une dépolitisation magistrale : pour répondre aux exigences des citoyens, les élites de l’empire leur proposaient des ersatz passablement satisfaisants – en dépit des signes évidents de la décadence postrépublicaine. Ils avaient su éveiller dans le civis Romanus la fierté des activités civilisatrices de l’empire ; ils avaient rallié les peuples de la périphérie au centre en adoptant la manière douce ; ils avaient été suffisamment intelligents pour garantir aux masses urbaines une participation au narcissisme théâtral du culte des césars. En comparaison, l’incompétence de notre classe politique dans tous les aspects de l’économie thymotique saute aux yeux. Elle n’a bien souvent rien de plus à offrir aux citoyens que la perspective d’une participation à son propre fonctionnement misérable – une offre que la population n’accepte en règle générale que lors d’un carnaval et des oraisons rituelles. Depuis quelque temps, lorsqu’on demande aux instituts de sondages comment le peuple considère les performances de ses gouvernants, ils nous répondent le plus souvent : avec mépris. Inutile de préciser que ce terme appartient au vocabulaire élémentaire de l’analyse thymotique et figure tout en bas de l’échelle de la fierté. Aussi, lorsqu’il est utilisé avec une fréquence et une virulence telles, il devient évident que la gestion psychopolitique de notre communauté déraille amplement. Le songe des systèmes engendre des monstres. C’est ce que vivent les dirigeants à leur manière lorsque les citoyens insatisfaits s’opposent à leurs projets et à leurs procédures. Sans surprise, le mépris répond spontanément au mépris. A Stuttgart et à Berlin, la dissidence malvenue des citoyens a été combattue dans un climat de frayeur, avec un vaste déploiement de policiers et d’insultes. C’est donc à cela que ressemble cette chose sombre d’où émane le pouvoir de l’Etat ? “Contestataires professionnels, anarchistes dilettantes, démocrates d’apparat, égoïstes générationnels, laissés-pour-compte de la prospérité” : voilà en quels termes le gouvernement du Land de Bade-Wurtemberg et ses alliés à Berlin se sont exprimés face aux dizaines de milliers de personnes descendues dans la rue pour s’opposer à un grand projet en voie d’émiettement. Doit-on pardonner ces choix lexicaux parce que ceux qui les ont faits étaient en état de choc ? Non, bien au contraire, il faut être reconnaissant à ces responsables politiques d’avoir enfin exprimé ce qu’ils pensent des citoyens. Il mérite d’être souligné qu’une partie considérable de la presse, y compris de qualité, a été prête, en pleine tourmente, à s’identifier à la classe politique : on a récemment qualifié les manifestants de “citoyens en furie” – cette remarque aurait d’ailleurs été tout à fait judicieuse si elle avait porté en elle la mémoire du lien originel entre révolte et République. Hélas, elle n’a servi qu’à chasser comme des mouches les indésirables dissidents. Pour le reste, on voit que bien des journalistes savent comment apporter leur contribution à l’œuvre d’exclusion des citoyens. (…) Exclure les citoyens par la résignation, c’est jouer avec le feu, car à tout moment la résignation peut se transformer en son contraire, la révolte ouverte et la colère manifeste. Et, une fois que la colère se fixe sur un thème, il n’est pas facile de l’en détourner. A cela s’ajoute, du côté de la classe politique, que l’exclusion moderne des citoyens veut se présenter comme une “inclusion”. La dépolitisation des citoyens doit rester associée à une politisation résiduelle minimale pour assurer l’autoreproduction de l’appareil politique. Les citoyens de notre hémisphère ne sont jamais autant tenus à l’écart de la politique qu’en leur qualité de contribuables. L’Etat moderne est parvenu à imposer aux citoyens leur rôle le plus passif au moment où ils versent leur contribution à la caisse commune. Au lieu de mettre en avant la qualité de donateur du contribuable et de souligner avec respect le caractère de don de l’impôt, l’Etat fiscal moderne accable le citoyen de cette fiction dégradante : le contribuable aurait une dette massive envers la caisse commune, une dette telle qu’il ne pourrait l’effacer qu’en payant ses traites à vie. Les citoyens forment dès lors le groupe sur lequel pèse la dette collective, et ils paieront jusqu’à leur dernier soupir pour ce que les responsables de leur exclusion mettent aujourd’hui sur leur dos. Qu’on ne vienne pas dire que la politique actuelle n’a plus de vision. Il reste une utopie sociale : si la chance est de notre côté et si nous faisons tous notre possible, à terme nous parviendrons même à réaliser l’impossible, à savoir éviter la banqueroute de l’Etat. Et cette utopie devient l’étoile rouge qui luit dans le ciel au crépuscule de la démocratie. Depuis le début de la crise financière, en 2008, de nombreux commentateurs soulignent les dangers de la spéculation sur les marchés financiers. Et pourtant rien n’a été dit sur la plus dangereuse des spéculations : ne tirant aucune leçon des crises, la plupart des Etats modernes spéculent sur la passivité de leurs citoyens. Les gouvernements occidentaux parient que les leurs continueront à se rabattre sur le divertissement ; les gouvernements asiatiques parient sur l’éternelle efficacité de la répression ouverte. L’avenir sera déterminé par le résultat de la compétition entre le mode euro-américain et le mode chinois d’exclusion des citoyens. Tous deux reposent sur le principe qu’il serait possible de contourner le devoir de représentation éclairée et d’ignorer dans l’action politique le savoir et la volonté des citoyens, et ce en continuant à compter sur une forte passivité citoyenne. Jusque-là, tout a étonnamment bien marché. Même en ce mois de décembre fatidique de l’année 2009, après l’échec du sommet de Copenhague sur le climat, les citoyens européens ont préféré s’affairer à leurs achats de Noël plutôt que s’occuper de politique. Ils ont préféré rentrer chez eux les bras chargés de paquets plutôt que d’infliger, symboliquement du moins, le supplice – mérité – du goudron et des plumes à leurs “représentants” revenus les mains vides du Danemark. Nul besoin d’être devin pour savoir ceci : ces bulles spéculatives éclateront tôt ou tard, parce que, à l’ère de la civilisation numérique, aucun gouvernement au monde n’est à l’abri de la révolte de ses citoyens. Et, lorsque la colère accomplit son œuvre, de nouvelles formes de ­participation politique voient le jour. La postdémocratie à notre porte devra attendre. Peter Sloterdijk Texte intégral ici: http://www.courrierinternational.com/article/2010/11/25/les-citoyens-ne-se-laisseront-pas-faire