La spirale du discrédit

Après l’époque du «storytelling», nous voici dans l’«ère du clash». C’est l’analyse que défend Christian Salmon dans son nouvel essai. Entretien avec Thibaut Sardier et Simon Blin publié dans Libération du 15 février 2019

Comment est-on passé du storytelling à l’ère du clash ?

L’âge du storytelling commence dans les années 1990 pour s’achever en 2008 lorsque l’ère du Clash prend le relai. Mais ce passage ne s’est pas effectué d’un seul coup comme si on tournait une page. Il y a une sorte de tuilage entre les deux périodes. 2008 est une date charnière qui marque à la fois le zénith du storytelling avec l’élection d’Obama et le début de son déclin avec la crise de 2008. Avec la campagne de Trump il devient évident que la vie politique ne s’ordonne plus en séquences ou feuilletons. Elle n’est plus rythmée par l’intrigue mais par l’imprévisibilité, l’irruption, la surprise, une logique de la rupture qui relève davantage d’une sismographie politique que du storytelling. On est passés de la story au clash, de l’intrigue à la transgression sérielle, du suspense à la panique, de la séquence à une suite intemporelle de chocs. Faut-il y voir une tendance propre aux réseaux sociaux et aux Gafam, un effet de la logique des marchés financiers qui s’étendrait à l’économie des discours, alimentés autant par la rumeur que par les faits ? Ce qui est certain c’est que la puissance mobilisatrice des récits dans le management le marketing et la communication politique caractéristique de l’ère du Storytelling est le plus en plus souvent ébranlée par les infox, hoax et autres trolls… Désormais, virilité́ et rivalité́ vont de pair, virulence et violence, clash et guerre des récits. Sur les réseaux sociaux comme sur les marchés financiers ce qui compte, c’est la volatilité créée par des avis imprévisibles. Le clash/tweed qui fait du bzz se substitue au récit qui exige une certaine continuité pour dérouler les tours et détours d’une intrigue. C’est cette agonistique fondée sur la surenchère que j’appelle « l’ère du Clash » et dont « La ligue du Lol » est le dernier avatar. (https://www.liberation.fr/checknews/2019/02/08/la-ligue-du-lol-a-t-elle-vraiment-existe-et-harcele-des-feministes-sur-les-reseaux-sociaux_1708185)

 

Pourquoi les attentats du 11 septembre 2001 sont-ils un signe annonciateur de l’ère du clash?

 Trois vagues successives se sont conjuguées depuis le 11 septembre 2001: 1. L’attentat contre le WTC ouvre l’ère du complotasse généralisé.

  1. L’essor du Web 2.0 à partir de 2005 produit sa propre théorie de la vérité. « la vérité, c’est ce qui attire le plus de paires d’yeux» selon la formule brillante d’Evgeny Morozov. De même que l’inflation monétaire ruine la confiance dans une monnaie, l’inflation des stories a ruiné la crédibilité du récit. Désormais ce sont les rumeurs les plus folles et non les histoires cohérentes qui sont assurées de voyager le plus vite sur le Web.
  2. La crise des subprimes de 2008 discrédite tous les récits politiques qui, de la droite à la gauche centriste, reposaient sur le grand récit néolibéral qui s’était imposé avec Reagan et Thatcher au début des années 80. Steve Bannon, le spin doctor de Donald Trump, explique que la victoire de l’actuel président a commencé en 2008, le jour où les banquiers sont allés demander à l’Etat d’intervenir pour les sauver. La crise de 2008 est donc non seulement une crise financière mais aussi une crise de narration.

 Aujourd’hui, pourquoi ne pas considérer que Trump construit aussi un récit, même s’il est moins cohérent ?

 Obama proposait le récit d’un changement crédible (« A change we can believed in »). Il s’efforçait de redonner du crédit au politique. Sauver les institutions discréditées par la crise financière de 2008 qui jeta des millions d’Américains à la rue. Il voulait réconcilier l’Amérique fracturée (les Etats rouges et le Etats bleus) par les deux mandats de G.W. Bush. Son grand récit était inclusif, ouvert sur le monde. Steve Bannon, le stratège de Trump, ne s’est pas embarrassé d’une histoire à raconter, sa stratégie est post-narrative, elle s’inspire de la doctrine militaire mise en œuvre lors de l'invasion de l'Irak en 2003 « Shock and Awe » (choc et effroi) qui consiste à paralyser la perception du champ de bataille par sa puissance de feu. Trump ne raconte pas d’histoires, il expédie les tweets de la colère. Il est un levain de ressentiment, pas un « storyteller », un spéculateur, un maître en volatilité. Ses discours n’ont ni début, ni fin, aucune forme, aucun point culminant, aucune tension narrative. Trump ne connaît pas les longues phrases, les articulations logiques ; la grammaire et le lexique sont réduits au strict minimum. Celui qui s’est surnommé l’Hemingway du Twitter est allé jusqu’à regretter le passage sur Twitter de 140 signes à 280 signes. Son pari paradoxal : assoir la crédibilité de son « discours » sur le discrédit du « système », spéculer à la baisse sur le discrédit général et en aggraver les effets.

 A vous lire, l’erreur d’Emmanuel Macron est de s’inspirer du romanesque pour produire son propre récit présidentiel.

Oui. Chez Macron tout est romanesque, ou tout doit le devenir mais cette stratégie se heurte à plusieurs contradictions : Macron prétend construire une start-up nation avec des méthodes monarchiques héritées de l’Ancien Régime, concilier la verticalité du pouvoir et le néo management, qui prône une « hiérarchie souple et flottante ». Croiser de Gaulle et Xavier Niel. Il veut réhabiliter la primauté du politique au nom d’un néolibéralisme qui, justement, met fin partout à l’exercice du pouvoir politique. Il entend rhabiller le start-upper en Rastignac. Sans doute Macron se rêvait en romancier. Il envisage la carrière politique comme une discipline « paralittéraire », comme d’autres, ayant échoué en médecine, s’orientent vers des professions paramédicales.

Comment analysez-vous la période du grand débat dans laquelle nous nous trouvons ?

 Face à la crise des gilets jaunes, le président s’efforce de donner le change en multipliant les interventions publiques. N’hésitant pas à donner en exemple son parcours d’excellence, il interpelle les illettrés, les assistés, comme s’il morigénait des collégiens qui « déconnent » et prend à témoin l’assistance sur un ton volontiers gouailleur : « C’est de la pipe », « Il ne faut pas raconter des craques ». Descendu de son piédestal, Macron, joue les surveillants général face à un monôme d’étudiants. « La vraie réforme, elle va avec la contrainte, les enfants ! C’est pas open bar ». Ce n’est pas un débat, mais un one man show. Et ce show est discrédité chaque samedi par un nouvel « acte » des gilets jaunes.

Le show présidentiel se répète, monotone, sans surprise ni suspense. A l’inverse les sorties des gilets jaunes s’ordonnent selon une succession d’actes et de thèmes, c’est à dire une dramaturgie. Nous observons ce manège depuis deux mois. Nos écrans et nos consciences sont coupés en deux : d’un côté le show présidentiel, la mise en scène du dialogue, de l’autre les images insupportables des violences policières, des visages éborgnés, des mains arrachés. Le quinquennat prend l’eau et l’image de Macron est « scarifiée » par les violences policières. Savez vous comment on nomme dans le langage maritime l'opération qui consiste à réparer la coque d’un navire qui prend l’eau ? "Aveugler" !

 Pourtant, plus personne ne semble vraiment dupe. Pourquoi ce récit macronien ne se désintègre-t-il pas ?

 C’est le mal congénital de la Ve République. Faisant un calcul cynique sur la durée, les dirigeants considèrent que tout mouvement social a vocation à s’épuiser : l’été va venir, Noël va arriver, les élections européennes vont changer l’agenda... Sauf que les gilets jaunes ne veulent pas lâcher l’affaire. A la différence de Macron ils ne cessent d’inventer. Ce mouvement né de la révolte contre la hausse du carburant, emprunte ses signes à la circulation routière. Outre l’occupation des axes routiers, il déplace le débat public, trace des voies secondaires moins fréquentées, propose des itinéraires de contournement des grands médias, dessine une signalétique nouvelle dans le paysage social et médiatique. Le mouvement des gilets jaunes procède de quelque chose qui n’est pas immédiatement reconnaissable sur le plan idéologique. Il brouille le jeu. Il se joue des repères, invente une politique déroutante, une révolution buissonnière. Les Gilets jaunes  prennent le contrôle de la société de contrôle que Deleuze métaphorisait par la circulation autoroutière.

 Les gilets jaunes ne sont-ils pas précisément dans la logique du clash ?

 La révolte des gilets jaunes met en lumière le discrédit qui frappe tous les récits officiels. Tout ce qui a été refoulé par le récit néolibéral d’Emmanuel Macron depuis son élection resurgit sous une forme chaotique, sauvage. Le peuple est sorti de l’isoloir, il a créé sa propre agence de notation. On est donc moins dans une logique de négociation que dans l’expression d’un refus. Les gilets jaunes ne négocient pas avec le pouvoir. Ils spéculent sur son effondrement. Ils notent et mesurent son discrédit exactement comme une agence de notation citoyenne. Chaque semaine, le pouvoir chute un peu plus dans les sondages.

Donc, Trump invente le clash par le haut, et nous le clash par le bas ?

 La formule est séduisante si elle ne risquait d’occulter la spécificité du moment français. Trump a récupéré le mécontentement populaire lié à la crise des subprime pour aussitôt élu, déréguler la finance et s’entourer des hommes de Goldman Sachs. Bernie Sanders l’a très bien dit. « Ce type est une fraude » !

Le mouvement des gilets jaunes constitue un de ces événements atypiques qu’on voit se multiplier depuis le vote Le Pen du 21 avril 2002, la victoire du non au referendum en 2005 ou dans les émeutes des banlieues. Jean Baudrillard les qualifiait d « événement voyou» (rogue events) qui se soustraient à un certain ordre narratif dominant et font irruption sur une scène politique disqualifiée. « Car plus s'intensifie la violence intégriste du système, prophétisait Baudrillard, plus il y aura de singularités qui se dresseront contre elle, plus il y aura d'évènements voyous. » La violence intégriste du système s’est pleinement donné libre cours sous Emmanuel Macron, dont la rhétorique et les paroles onctueuses ne réussissent plus à occulter la violence. Corps mutilés, mains arrachées, visages éborgnés, défigurés, l’inventaire établi par le documentariste David Dufresne pour Mediapart constitue un memento des violences policières, un signalement, c’est à dire aussi un ensemble de signes de la violence d’Etat. Pour Emmanuel Macron, la société est quelque chose qu’il faut forcer à tout prix, tout en donnant à voir le spectacle de ce forçage pour que le peuple y prenne goût. Le mouvement des gilets jaunes n’est rien d’autre que la puissance qui cherche à lui échapper, déniant sa rhétorique, son agenda, ses mots d’ordre, une contre-puissance obscure, celle d’un monde social qui résiste aveuglément au néolibéralisme et à sa mise en récit.

 

 

 

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