Après Barcelone et Madrid, pour une gauche « acoustique »

Manuela Carmena et Ada Colau n’ont pas seulement remporté les élections municipales à Barcelone et Madrid, elles ont cassé les codes de la vieille politique et imposé une nouvelle forme de campagne faite de conversations. Loin du modèle du « storytelling » vendu par les communicants, elles ont renoué avec la place publique par des « campagnes d’écoute » qui remettent le citoyen au centre de la vie démocratique. Une source d’inspiration et un retour aux sources pour une gauche « acoustique ».

Manuela Carmena et Ada Colau n’ont pas seulement remporté les élections municipales à Barcelone et Madrid, elles ont cassé les codes de la vieille politique et imposé une nouvelle forme de campagne faite de conversations. Loin du modèle du « storytelling » vendu par les communicants, elles ont renoué avec la place publique par des « campagnes d’écoute » qui remettent le citoyen au centre de la vie démocratique. Une source d’inspiration et un retour aux sources pour une gauche « acoustique ».

Longtemps, c’est à gauche que l’histoire ou la politique sont devenues brusquement audibles. Récit d'émancipation. Récit de la science et de la raison. Révolution, Avant-Garde et Clarté. Selon le sémiologue russe Michaël Bakhtine, tout récit a son chronotope, c’est-à-dire qu’il repose sur une certaine articulation spatio-temporelle. Et les récits de la gauche ne dérogaient pas à la règle. Longtemps, ses « coordonnées » ont été ces éclairs dans l’histoire : la Commune de Paris, la Révolution d’octobre, le Front populaire…

Face à cette gauche imagée, et bavarde, le Capitalisme était étrangement muet. Il “gardait le silence” dans les usines et les ateliers. Le monde des affaires ne brillait pas spécialement par ses récits. Chaque jour apportait son lot de calculs, de taux de croissance, d’inflation, de cours de matières premières. Le capitalisme industriel cultivait bien quelques légendes : le mythe fondateur des origines (l’accumulation primitive) : avec ses chevaliers d’industrie. Ses récits de la guerre économique. Sa route des Indes. Ses empires coloniaux. Pour le reste, il laissait faire, comme le disait Marx, le caractère « fétiche » de la marchandise. Le monde enchanté de la société de consommation. Les Mythes et Miroirs du Marketing. Misère des signes de la richesse.

Mais la marchandise a perdu son caractère narratif. Avec ses comptoirs d’Orient et ses navires chargés de produits exotiques. Elle circule en temps réel à la surface du globe. Elle n’a plus rien à raconter. Elle se parle à elle-même, comme le dit le romancier américain Don DeLillo dans son roman Outremonde. L’argent aussi a perdu son caractère narratif, c’est un miroir muet, lui aussi se parle à lui-même. Son récit s’abolit dans les aventures immobiles de la Bourse.

Alors le capitalisme a pris la parole. Mais que dit-il ? Donne-t-il seulement des ordres ? Prescrit-il des marchandises ? Bien sûr. Il stimule la propension à consommer, tout en rappelant la loi d’airain des salaires. C’est la loi du marché. Ce n’est pas nouveau. Mais il parle aussi de mille autres manières, par des millions de bouches, c'est le modèle du “storytelling”, un nouvel ordre narratif qui s'impose à tous, conduit les conduites, cadre le débat. Il s’adresse à chacun en particulier et aux groupes sociaux en général. Il parle à l’intérieur et à l’extérieur des entreprises. Il parle d’économie et de politique. D’éducation et de santé publique. De culture et d’art. De sexe. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Bref, il fait la conversation.

Jean Baudrillard avait parlé dans les années 1980 de la « gauche divine ». Désormais, partout en Europe, la gauche est en enfer. L’enfer de la gauche, c'est bien sûr son reniement au service du programme néolibéral, sanctionné par une succession de défaites et de renoncements. Mais l’enfer de la gauche ressemble à celui des bibliothèques : c’est celui des voix interdites, des récits oubliés, des paroles errantes qu’elle refoule… Toutes les histoires, celles que nous racontons et celles que nous entendons, celles qui sont inaudibles ou interloquées, marquées du signe « pause », tremblées, dans la conscience de l’époque, les histoires des ouvriers et des paysans, les cris des jeunes de banlieue qui se frayent un chemin à travers le rap et le slam, celle des sans-papiers et des éducateurs qui ont pris leur défense, le murmure des ouvrières dans les sweat shops d’Indonésie ou les voix américanisées des standardistes dans les call centers indiens, la voix multiple et polyglotte des multitudes unifiées de force par le capital financier. Toutes ces voix qui se cherchent dans le chaos des pratiques discursives sur Internet sans faire récit, c'est à la gauche de les accueillir, de les rassembler, de les faire dialoguer. Non pas un nouveau « storytelling »  de gauche mais une gauche discursive, dialogique, une manière d'écouter e d'entendre. « Gouverner c'est écouter », disait Manuela Carmena pendant sa campagne. Une gauche acoustique. 

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