Palestine: La guerre des bulldozers (2002)

Au printemps 2002, j'avais organisé un voyage en Palestine et en Israël au nom du Parlement international des écrivains. Une délégation composée de Russel Banks (Etats-Unis), Bei Dao (Chine), Breyten Breytenbach (Afrique du Sud), Vincenzo Consolo (Italie), Juan Goytisolo (Espagne), José Saramago (Portugal), Wole Soyinka (Nigeria). Au retour nous avions publié chacun un texte dans la presse de nos pays respectifs.

Au printemps 2002, j'avais organisé un voyage en Palestine et en Israël au nom du Parlement international des écrivains. Une délégation composée de Russel Banks (Etats-Unis), Bei Dao (Chine), Breyten Breytenbach (Afrique du Sud), Vincenzo Consolo (Italie), Juan Goytisolo (Espagne), José Saramago (Portugal), Wole Soyinka (Nigeria). Au retour nous avions publié chacun un texte dans la presse de nos pays respectifs. (repris sous forme de recueil dans "Un voyage en Palestine" Climats 2002). En soutien à la candidature de la Palestine à l'ONU, je publie ici mon texte qui parut pour la première fois dans Le Monde Diplomatique. 

A l’époque des guerres yougoslaves, l’architecte Bogdan Bogdanovitch avait forgé le mot « urbicide » pour désigner la destruction des villes des Balkans. En Palestine, ce qui frappe d’emblée, c’est la violence exercée contre la terre, le territoire. A perte de vue, ce ne sont que chantiers à ciel ouvert, collines éventrées, déforestations. Paysages en lambeaux. Rendus illisibles par une violence qui semble concertée. Non pas seulement la violence des bombes et de la guerre, non pas les destructions infligées par les incursions des chars, mais une violence active, industrieuse. Cadastrale.

 Un camp de réfugiés, en Palestine

La laideur du béton et du bitume s’étend sur les plus beaux paysages de l’histoire humaine. Les collines sont lacérées par les « routes de contournement » que l’on construit pour protéger les accès des colonies israéliennes ; à leurs abords, on détruit les maisons, on arrache les oliviers, on rase des champs d’orangers pour améliorer... la visibilité. A leur place, s’étendent des no man’s land surmontés de miradors. Le bulldozer que l’on croise partout au bord des routes apparaît tout aussi stratégique dans la guerre en cours que le tank. Jamais un engin aussi inoffensif ne m’était apparu porteur d’une telle violence muette.

Il ne s’agit pas d’urbanisation sauvage, rien à voir par exemple avec les dégâts du béton sur les côtes méditerranéennes, ce n’est pas le capitalisme étourdi qui est à l’oeuvre ici, c’est le Gosplan ! On y sent la main volontariste de l’Etat, qui, du passé, fait table rase. D’ailleurs les deux entreprises sont contemporaines : déjà, dans les années 1950, pour effacer les traces des villages palestiniens détruits, on a planté des forêts de sapins plutôt que des oliviers ou des orangers, mais la main de l’homme se voulait encore civilisatrice, elle plantait et cultivait. Aujourd’hui, prise d’une ardeur destructrice, cette main se retourne contre le paysage. Elle arrache, pille, déracine ; elle déplace, dépeuple. Le paysage, c’est un espace de signes et de repères. Une page que l’on peut lire, où reconnaître une histoire. La première chose qui frappe et blesse le regard lorsqu’on arrive en Palestine, c’est le brouillage généralisé du paysage. Perte des repères. Désorientation.

Ce que l’on voit à l’oeuvre, ce n’est pas la création de deux Etats (israélien et palestinien), mais l’émiettement, la dissolution du paysage. L’abolition du territoire. Ce n’est pas la première fois qu’on débaptise les lieux. Qu’on substitue un nom de rue ou de ville à un autre. Qu’on défait et refait le « lieu-dit ». En Bosnie, on appelait cela « mémoricide » ! Mais ici on ne se contente pas de changer les noms. On défait les lieux. Forêts. Collines. Routes... C’est le territoire lui-même qui est l’objet d’une défiguration. La géographie, dit-on, ça sert d’abord à faire la guerre. En Palestine, la guerre, ça sert surtout à défaire la géographie.

C’est une chose qu’on n’entend pas assez dans les discours officiels et les résolutions de l’ONU : ce territoire est une trame où se croisent les fils d’une histoire millénaire ; son sous-sol est fait de sédiments empruntés à plusieurs cultures, plusieurs humanités successives. Son paysage même, ses routes, ses champs et ses oliviers appartiennent au patrimoine de l’humanité. Ce patrimoine est en danger. L’Unesco s’est alarmé à juste titre de la destruction des bouddhas de Bamyan, en Afghanistan. Va-t-on laisser transformer la Palestine en champ de ruines, faire de Jérusalem un nouveau Beyrouth, disparaître, sans que personne ne s’en émeuve, ses sites naturels et archéologiques.

Pendant une semaine, de Ramallah à Gaza et à Rafah, nous n’avons croisé sur notre route que des images de destruction : villages, routes, maisons en ruines. On brûle les récoltes, on bombarde les services publics. Des équipements collectifs à peine achevés sont détruits par les tirs de missiles des hélicoptères ou les F16.

La Commission européenne vient d’en dresser la liste, limitée aux seules infrastructures financées par l’Union et les Etats membres. C’est une liste impressionnante et qui parle d’elle-même. On y trouve pêle-mêle : le port et l’aéroport international de Gaza, la radio Voix de la Palestine à Ramallah, l’Hôtel Intercontinental à Bethléem, un laboratoire médico-légal, des infrastructures municipales : écoles, résidences, routes, tout-à-l’égout, déchetteries, mais aussi le secrétariat du projet de coopération pacifique à Jénine, le reboisement à Beit Lahia, le bureau central des statistiques à Ramallah, les systèmes d’irrigation à Jéricho... Un ensemble de dix-sept infrastructures pour un montant de 17,29 millions d’euros. A qui fera-t-on croire que tous ces équipements étaient des repaires terroristes ?

A Rafah, nous visitons un village rasé qui jouxte la frontière égyptienne ; nous marchons sur les ruines des maisons effondrées. Sous nos pieds, des cahiers d’écolier, des ustensiles de cuisine, une brosse à dents. La vie en miettes. Une femme nous explique qu’on a laissé aux habitants cinq minutes pour quitter les lieux. En pleine nuit. Les bulldozers sont repassés plusieurs fois pour « achever le travail ». Cette formule est en passe de devenir la devise de l’armée israélienne. En haut des miradors, des mitraillettes à infrarouge veillent sur un terrain vague. Pas de soldats. La nuit, elles tirent automatiquement dès qu’une lumière s’allume. Les premières rangées de maison sont criblées de balles. Les habitants vivent sous la menace permanente des armes automatiques. Voilà comment on crée des zones tampons.

La machine à défigurer s’active en permanence, patiente et oublieuse comme une abeille. Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle fabrique de la frontière. Elle « frontiérise » à tout va. Ici, la frontière est partout. Elle traverse chaque coin de route, chaque colline, chaque village et parfois chaque maison... Les bastions remplacent les bosquets. Des fortifications renforcent les remparts. Chaque mur est hostile. Chaque maison peut receler un tireur embusqué. A chaque virage peut surgir un check-point. Il nous est arrivé d’en croiser jusqu’à deux en 200 mètres. La seule Cisjordanie en compte plus de 700. Certaines rues sont murées, l’accès à l’université de Bir-Zeit exige d’emprunter un double système de bus ou de taxi, entrecoupé d’un passage à pied obligatoire. L’armée israélienne a transformé les territoires en un système d’alvéoles étanches dont elle contrôle les entrées et les sorties. On en compte ainsi 220, véritables souricières, pour ne pas parler de réserves ou de ghettos, où circulent en permanence les chars Merkava et que survolent les hélicoptères Apache fournis par l’armée américaine....

C’est une frontière d’un genre nouveau. Une frontière mobile, poreuse, floue. Une frontière qui bouge. Un soir, à Ramallah, Mahmoud Darwich nous fit grimper une petite colline d’où l’on voyait Jérusalem. A quelques kilomètres à vol d’oiseau, la ville scintillait de milliers de lumières. Entre elle et nous, des zones d’ombre, quelques lueurs éparses et tremblantes : des maisons palestiniennes, puis plus loin sur la droite, à nouveau, une zone intense de lumière d’où partait une route illuminée et vide conduisant à une colonie israélienne. Et dans ce miroitement de la lumière dans la nuit j’ai reconnu la frontière qui scintillait.

L’occupation, c’est aussi simple que cela : le droit de décider de ce qui est éclairé et de ce qui est plongé dans l’obscurité. De ce qui est visible et de ce qui ne l’est pas. De ce qui est accessible et de ce qui est interdit d’accès. La frontière régie jusqu’au partage de l’ombre et de la lumière. C’est une frontière surnaturelle.

Tadeusz Konwicki, l’écrivain polonais, disait un jour à propos de son pays : « Ma patrie est sur des roulettes ; ses frontières se déplacent au gré des traités. » En Palestine, c’est encore pire. La frontière se meut comme un nuage de sauterelles. Elle se déplace d’un bond au gré des attentats-suicides, avec la soudaineté d’une intempérie. Elle peut arriver chez vous comme le courrier, en une nuit, à la vitesse des chars... ou glisser lentement comme une ombre. La frontière rampe. Encercle les villages, les points d’eau. Elle est mobile, à l’instar de ces murs d’enceinte dotés de crochets que nous vîmes à Rafah, transportables à loisir, au gré des avancées de la colonisation, comme de banales cloisons d’un habitat évolutif.

La frontière est furtive ; à l’image des bombardiers, elle écrase et désintègre l’espace. Le transforme en espace-frontière, en miettes de territoire. L’espace-frontière n’organise pas les flux de circulation, il les paralyse. Il ne protège plus les personnes, mais transforme tout point de l’espace en zone minée, tout individu en cible vivante ou en bombe humaine. La frontière ici n’est plus cette ligne pacifique qui distingue les espaces de souveraineté et attribue à chacun sa place. Qui donne à l’espace ces figures, ces bords, ces couleurs. Elle refoule, déplace, désorganise... Que l’on soit en Israël ou dans les territoires occupés, l’espace est devenu hostile, un espace sans contenu ni contour, qui généralise l’insécurité. « Supprimer l’éloignement tue », écrivait déjà René Char.

Fenêtres en meurtrières, façades agencées en muraille, alignement d’immeubles, villes-casernes : ce que l’on voit des colonies israéliennes suggère une architecture close sur elle-même, un auto-enfermement dû bien sûr aux contraintes de sécurité, mais qui avoue une obsession de l’espace, un espace redouté, refoulé, l’espace-peur. « La vérité d’une époque, disait Hermann Broch à propos de la Vienne fin de siècle, peut se lire en général sur sa façade architecturale. »

Si cela est vrai, alors celle des colonies israéliennes a valeur de slogan. Elle exprime un rapport presque panique à l’environnement. Une peur du dehors. Tout le contraire de l’hospitalité du lieu. Une sorte d’exophobie inverse du processus d’occupation. Plus on s’avance en territoire ennemi, plus on s’enferme à l’intérieur de soi. La formule vaut pour l’ensemble de la société israélienne. Non pas l’exo-colonialisme, pour reprendre une distinction de Paul Virilio, dont témoigne l’architecture ouverte sur l’extérieur des Espagnols en Amérique latine, mais un endo-colonialisme, une colonisation qui ne se limite pas à l’appropriation d’un espace hostile, mais signifie une dépossession de soi. Son idéal type, c’est le bunker.

C’est un aspect que le débat politico-médiatique passe largement sous silence : la colonisation israélienne des territoires occupés n’est pas seulement injuste, illégale, elle est impossible ; elle repose sur cette « impossibilité d’habiter » qui est caractéristique des pathologies de l’exil et qui frappe aussi les habitants des camps de réfugiés. Les colonies israéliennes sont à proprement parler inhabitables. Non pas simplement inconfortables, ou dangereuses, ou peu viables à long terme. Elles révèlent l’impossibilité d’« habiter » qui est l’autre face du retour... Une sorte d’anti-urbanisme. Un urbanisme de guerre comme on parle d’une économie de guerre. Un urbanisme de l’incivilité.

D’où ses formes paradoxales. Un habitat exorbité, littéralement extravagant. La sécurité de chaque colonie au coeur d’espaces peuplés en majorité de Palestiniens (5 000 colons pour 1,5 million de Palestiniens dans la seule région de Gaza) exige des efforts de sécurité constants, la maîtrise totale des entrées et des sorties ; chaque passage d’une voiture de colon provoque des embouteillages de plusieurs kilomètres sur les routes adjacentes bloquées par des check-points. Une sorte d’apartheid routier qui exige du génie civil sans cesse de nouvelles prouesses.

A Gaza, nous vîmes des routes séparées par des murs de plusieurs mètres de haut, un pont en construction enjambant les territoires occupés. Quelqu’un évoqua un projet de route bordée de canaux infestés de crocodiles ! L’anecdote nous sembla exagérée. Elle donne une idée de l’atmosphère. Le ministère israélien des transports alla même jusqu’à chiffrer un projet pharaonique de viaduc reliant Gaza à la Cisjordanie. Tous ces projets, vrais ou faux, témoignent en tout cas d’une imagination panique. L’autre est ce qui manifestement doit être conjuré. On refoule ou on immobilise. Jamais on n’avait sur un aussi petit espace réussi à paralyser autant de gens. La circulation entre Israël et les territoires occupés est totalement bloquée. Combien de Palestiniens se sont plaints auprès de nous d’une telle assignation à résidence. Les rencontres sont devenues impossibles. Pour de simples raisons de circulation. Impossible, bien sûr, d’aller de Ramallah à Gaza. Mais même pour se rendre d’un point à un autre de la bande de Gaza on peut mettre plus de temps que pour aller de Tel-Aviv à New York. Dans les territoires occupés, Israël n’occupe pas seulement l’espace, mais aussi le temps. Des heures d’attente au check-point avant de rentrer chez soi.

Les Israéliens sont passés, en quelques décennies, de l’utopie des kibboutz à l’a-topie des colonies. Ils voulaient transformer le désert en un jardin, disait-on dans les années 1960, quand le projet des kibboutz séduisait encore. Depuis, ils ont transformé le jardin biblique en un désert, un terrain vague, voire un champ de bataille.

Les bulldozers omniprésents au bord des routes en sont l’aveu troublant ; la question principale n’est pas celle que posait Kafka : « Comment faire pour habiter ? » Il ne s’agit pas ici d’habiter, mais de déloger. De détruire. C’est la première guerre menée avec des bulldozers. Un effort de déterritorialisation sans précédent dans l’histoire. C’est une guerre totale, dans le sens où elle n’est pas faite seulement aux populations civiles, mais au territoire lui-même. C’est une guerre agoraphobique. Qui ne vise pas au partage, mais à l’abolition du territoire.

 

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