2017 La fêlure

Ce qui nous arrive est bien plus grave qu'un enjeu électoral, c'est ce que Fitzgerald appelait "la fêlure"…

vrier 1936. Toute vie est bien entendu un processus de démolition, mais les atteintes qui font le travail à coups d’éclat - les grandes poussées soudaines qui viennent ou semblent venir du dehors, celles dont on se souvient, auxquelles on attribue la responsabilité des choses, et dont on parle à ses amis aux instants de faiblesse, n’ont pas d’effet qui se voie tout de suite. Il existe des coups d’une autre espèce, qui viennent du dedans - qu’on ne sent que lorsqu’il est trop tard pour y faire quoi que ce soit, et qu’on s’aperçoit définitivement que dans une certaine mesure on ne sera plus jamais le même. La première espèce de rupture donne l’impression de se produire vite - l’autre se produit sans presque qu’on le sache, mais on en prend conscience vraiment d’un seul coup. ("La Fêlure" F.S Fitzgerald) 

« Nous vivons dans notre langue, écrivait Gershom Scholem à Franz Rosenzweig le 26 décembre 1926, comme des aveugles qui marchent au dessus d’un abîme... cette langue est chargée de futures catastrophes... le jour viendra où elle se retournera contre ceux qui la parlent ». Nous y sommes.

« Aucun évènement, écrivait en 1931 Walter Benjamin, n’arrive plus jusqu’à nous sans être accompagné d’explications. Autrement dit, à peu près rien de ce qui advient ne profite à la narration, presque tout sert à l’information. » On mesure le chemin parcouru. L’ère de l’information avait substitué l’actualité à l’expérience et l’éternel présent à la temporalité narrative. Le temps réel a tué l’explication. La résistance des évènements se mesure au dérèglement du discours dominant, à la déréalisation des expériences, au soupçon que nourrissent les rumeurs, les fauses informations, les démentis. Les évènements arrivent jusqu’à nous, non plus accompagnés mais privés d’explication ; à peu près rien de ce qui advient désormais ne profite à l’information. Le système d’information globalisé a atteint son point d’entropie, il ne produit plus que de l’incrédulité. L’effondrement de la confiance dans le langage ne tient pas seulement à des effets de manipulation mais à l’apparition d’un nouveau régime d’énonciation qui maintient tous les énoncés sur le mode de l’indécidabilité. Ce n’est pas tant que le mensonge soit devenu la norme et que la vérité soit interdite ou exclue, c’est leur indifférenciation qui est désormais la règle. Fake news. Alternative facts. La politique n’oppose plus des programmes et des idéologies mais des fantômes qui cherchent à nous convaincre de leur réalité. La résistance muette des évènements se mesure même à leur assiduité. Persistance et volubilité des fantômes. 

Nous traversons une crise sans précédent. C’est une nouvelle et cruciale étape de la crise qui a commencé à la fin du XIX éme siècle et dont témoigne la génération début-de-siècle à Vienne : Musil, Broch, Wittgenstein, Krauss, Hofmannsthal, Schönberg... Cette crise n’est pas seulement internationale. Ce n’est pas une crise régionale non plus. C’est une crise mondiale. Et pourtant c’est une crise intime. Intimement mondiale pourrait-on dire. Kafka voulait écrire « l’histoire mondiale de son âme ». Cette crise en fait partie.  Elle nous traverse tous de part en part. C’est à dire qu’elle nous traverse un par un, elle traverse nos esprits un par un, nos âmes une par une. Nous sommes devenus incapables de vivre et d’échanger des expériences. C’est un processus aussi inexorable que l’usure qui mange le tain des miroirs. Il n’est pas facile d’en rendre compte, car c’est une dimension cachée qui s’efface, ce n’est même pas comme la disparition des ombres autour des objets pendant le crépuscule, c’est un plan de vision, ou d’audition qui disparaît, une débâcle acoustique, une défaite invisible.

A un journaliste qui lui demandait en 1988 :  Si vous deviez condenser en un roman la réalité yougoslave, avec ses profonds déchirements et le spectre de conflits fratricides, quels aspects en retiendriez-vous? Danilo Kis répondait « Je décrirais des Gargantua et des Pantagruel, dévorés d'un énorme appétit, et une réunion de savants, de dirigeants communistes qui parlent, même entre eux, une langue incompréhensible et ne réussissent pas à communiquer avec la population».

La langue a sa vie propre. Elle est sujette comme les êtres humains aux maladies et aux refroidissements. Elle a ses saisons fastes et ses fléaux. Des siècles d’or. Des guerres interminables. Elle a plusieurs fréquences. Elle se déploie ou se rétracte, allant jusqu’à acquérir une onctuosité pâteuse, opaque. Elle connait des crises verbicides lorsqu’elle ne laisse aux êtres parlant qu’une peau de chagrin, une enveloppe sonore faite de cris et de questions. Ce n’est plus la pertinence qui donne à la parole publique sa validité mais la plausibilité, la capacité à emporter l’adhésion, à séduire, à tromper. C’est à l’audimat que l’on confie désormais le soin de trancher entre le vrai et le faux, entre ce qui est réel et ce qui est fictif. L’échange des expériences avait déjà disparu au profit de la simple circulation des informations. Celle-ci cède aujourd’hui la place à un nouveau régime d’énonciation dans lequel la légitimité des énoncés ne vient ni de l’autorité du narrateur ni de l’efficacité des techniques de communication mais des performances de l’audimat. 

« Ce qui me paraît avant tout justifier l'intervention de l'écrivain, écrivait André Breton en 1949, c'est qu’ il assume une charge dont il ne peut se démettre sans disqualification totale ; celle de gardien du vocabulaire. C'est à lui de veiller à ce que le sens des mots ne se corrompe pas, de dénoncer impitoyablement ceux qui de nos jours font profession de le fausser, de s'élever avec force contre le monstrueux abus de confiance que constitue la propagande d'une certaine presse. Qui ne voit, plus clairement aujourd'hui que jamais, que c'est de cette altération profonde (...) du sens de certains mots clés, que nous mourons par anticipation, qui ne voit que c'est en subissant passivement cette altération que nous nous laissons tout doucement porter à la guerre d'extermination qu'on nous prépare?»L’instruction semble se limiter à des regards (Kafka). Mais de quel procès s’agit-il ? Et devant quelle instance ? C’est un « procès sans sujet » aurait dit Louis Althusser. Transformer les sujets en symptômes, les spectateurs en voyeurs, l’écoute en audit, l’écran en miroir des identifications.. L’échange des expériences a cédé la place à l’exhibition des zombis.

 « Kafka est le premier à avoir perçu, écrit Hanna Arendt, cette vérité fondamentale : la société est constituée d’absolument personne ». Mais cette société dépeuplée, vide, constituée d’ Hollow Men, d’hommes creux, s’est mécanisée.  Privée de tout récit, l’histoire n’est plus saisie que comme une séquence de télé réalité. Avec ses crêtes d’audimat et ses longs sommeils bleutés sous les caméras de vidéosurveillance. Epoque funeste ! Il y règne comme l’écrivait Lukacs un état d’esprit profondément désespéré dans une atmosphère de nursery. 

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