UN VIRUS QUI CONVOQUE "NOTRE HUMANITE" - Entretien avec Christiane Schmidt

Il est important de repérer le malaise dans la civilisation de notre époque. De nombreux indices annoncent une possible bascule suivie d'une sortie de piste. Il devient urgent d'en repérer les coordonnées et de mobiliser tout ce sur quoi nous pouvons compter pour envisager l'avenir avec sérénité.

UN VIRUS QUI CONVOQUE “NOTRE HUMANITÉ"

Der Schwebende © Clemens August Der Schwebende © Clemens August

Entretien avec Christiane SCHMIDT  

Comment vous voyez notre époque ? 

Christiane Schmidt : En ce qui me concerne, je pense que nous vivons une époque difficile. Si je devais faire entrer cet étendu dans une logique temporelle, je dirais que c’est celle d’une conclusion. Il y a un certain nombre de choses qui découlent de tous les actes que nous avons posés en amont. Je parlerais d’actes de malveillance à l’endroit de nous-mêmes. Puisque nous avons poussé les choses assez loin   pour mettre sur la brèche notre propre pérennité dans ce monde. Il y a des conséquences sur lesquelles il est désormais impossible de revenir. Nous ne pouvons pas faire tout le chemin à l’envers. Mais il est toutefois possible de revenir sur quelques-uns de nos pas. Pour certaines choses, nous avons encore notre libre arbitre. 

En quoi l’époque que nous traversons se distingue-t-elle ?  

C.S. : On a l’impression d’être dans « un temps de suspension » où quelque chose d’absolument essentiel est en train de se décider. Un laps de temps aussi infime qu’un battement de cils peut-être. Cet étendu où les choses sont encore et en même temps ne sont déjà presque plus. Le temps d’avant l’instant, où un monde bascule peut-être dans quelque chose de radicalement nouveau. On le sent. On le pressent. La précieuse aiguille sur la balance pourrait bientôt rendre son verdict. Dans un sens ou dans l’autre. Mais en même temps, on n'y est pas encore. Nous sommes dans les prospectives. On veut encore marchander.  

Quelles sont les indices d’une bascule à venir ? 

C.S. : Il y a toutes ces parades que nous inventons pour faire face à quelque chose qui se fissure : On a de plus en plus d’écrits autobiographiques qui redoublent une réalité fragile. Nous faisons de nous-même des personnages de roman pour amener un peu d’épaisseur. On adjoint par ailleurs de plus en plus d’écrits et justificatifs à nos actes de la vie au travail. Comme preuve irréfutable qu’on l’a bien fait. D’abord à l’endroit des autres et pour finir peut-être un peu aussi à l’endroit de nous-même. Parce qu'au bout du compte, on n’en est pas certain et qu’il nous faut désormais le support de l’écrit pour continuer à avancer dans ce monde. Pour appeler à la rescousse quelque chose qui pourrait nous lester un peu. Les selfies, vidéos et photos à tout va, la caméra pour venir attester ce que nous n’arrivons plus à authentifier par nous-même. Comme si on était en train de sortir de nos rails, et qu’il fallait dorénavant trouver de nouveaux chemins. La voie forgée par le temps. Ce qui vient toujours à la même place est mis à rude épreuve. C’est tout un monde qui vient à vaciller. On a l’impression que « notre humanité au sens fort » est dorénavant suspendue à un fil. 

Pourriez-vous illustrer cette situation par une image ? 

C.S. : On pourrait imaginer qu’on est sur une corde-raide. Comme entre deux rives et le passage qu’il va falloir négocier s’avère étroit. L’enjeu, ce serait de traverser. Parce qu’on est dans ce temps-là. Il faut faire le pari que c’est envisageable. Il est encore possible de retourner la part que nous avons nous-même déjà presque entériné. Cela va demander de la force et du courage. Mais il faut y croire ! Croire en l’être humain. Tirer notre avenir vers le meilleur et repousser de toutes nos forces la date butoir au-delà de laquelle il sera définitivement impossible de revenir en arrière. 

Pourquoi prenez-vous la parole maintenant ? 

C.S. : Toute l’actualité nous pousse à cela. Il suffit de sortir de chez soi pour se rendre compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Même si la terre tourne actuellement toujours dans le même le même axe, tout porte à croire qu’il pourrait y avoir d’un moment à l’autre une sortie de piste. Et c’est peut-être bien déjà le cas. Il y a quelque chose qui s’effondre pour chacun de nous. Individuellement et collectivement. Et c’est dans un contexte aussi sensible qu’il m’a semblé qu’il y avait des choses à dire. J’ai comme tout à chacun aussi ma part à apporter. Mais c’est toutefois plutôt en termes de devoir et de responsabilité que j’aborde ces questions. 

                                                 

Quelle est notre défi dans un avenir proche ? 

C.S. : Il va nous falloir trouver une nouvelle manière de faire lien social et prouver qu’il y a autre chose que la haine qui peut nous faire tenir ensemble. Que nous, la communauté des humains, on vaut encore quelque chose. Et qu’on est capable de tenir debout sans avoir honte. Il va falloir de toutes nos forces nous y atteler. L’actualité nous invite à cela. Aller dans le sens de la vie. Soutenir cette dimension de notre humanité au sens fort. C’est le grand défi de notre époque. Et cela commence bien sûr par chacun de nous. 

Sur quoi pouvons-nous compter ? 

C.S. : On va pouvoir, pour commencer, compter sur quelque chose qui nous dépasse infiniment. Le travail de l’inconscient est de ce point de vue toujours bien fait. Il va répliquer, échafauder des subterfuges pour aborder les défis que nous posent notre époque. Ce n’est pas à sous-estimer et c’est déjà le cas. Il y aura aussi de nouveaux symptômes qui vont apparaître. De belles créations artistiques aussi ! Des inventions qui ne se préoccupent pas d'être dans l’air du temps ou d’avoir la première place sur podium des objets marchands. Je pense davantage à cet art qui s’invente chaque jour et qui se solde souvent par un dénuement matériel pour celui qui s’y risque. L’art, la musique et la littérature devraient occuper une place centrale. Nous avons quelque chose à en espérer. La contingence va également compter. Tout ce qui fait le ressort de la vie en somme ! Et à terme, on peut parier qu’il y a quelque chose de bon qui en sortira. Mais il faut bien sûr ne pas s’en tenir là. Les problèmes auxquels nous avons à faire face dans ce monde ne se régleront pas à notre insu. Nous avons aussi des actes à poser, des boussoles à identifier, des décisions à prendre. Individuellement et collectivement. 

Pouvez-vous préciser ce qui peut nous guider ? 

C.S. : Nous vivons dans un monde de plus en plus désarrimé où tout se désagrège. A commencer par les idéaux qui s’effondrent. Il va nous falloir inventer des subterfuges pour contrecarrer et juguler cette hémorragie. Peut-être que le souci permanent d’une posture rigoureusement ajustée à la situation pourrait nous aider en cela. Cultiver l’art du bien-dire me paraît aussi essentiel. Il nous appartient de trouver le bon réglage et de devenir responsable d’une parole authentiquement bordée. L’enjeu pour chacun de nous, c’est de ne pas succomber au chant des sirènes. Celui qui exclut, divise et met à l’écart. Celui qui fait le lit à de la ségrégation et s’en prend aux minorités fragilisées. Le chant qui attise ce que nous portons de pire en nous. Tout en nous faisant croire que c’est là notre seul salut ! 

Pourquoi est-ce si difficile pour nous de trouver le bon ajustement ? 

C.S. : On a l’impression que le statut de la parole a radicalement changé. Il y a bien sûr des exceptions. Nous pouvons les identifier au cas par cas. Ce que je décris, ce sont plutôt les grandes lignes de ce qui a changé. La parole glisse beaucoup plus comme sur les plumes d’un canard. Avant, elle avait le pouvoir d’arrêter quelque chose. De faire barrage, de retourner par un effet rétrospectif le sens aussi. Mais aujourd’hui, la parole n’opère plus de retour sur nous comme avant. Elle n’assure plus son travail de protection. C’est pour une large part révolue. Il n’y a plus rien qui fait un peu l’effet d’une ponctuation. Qui se met en travers pour poser une juste borne en somme. La parole ne fait plus poids en elle-même. Le problème, c’est quand on dit aujourd’hui quelque chose, cela est généralement mis au rebus avec tout le reste. Soit que c’est comme si rien n’avait été dit. Soit que le dire est soumis au feu de la haine qui déboulonne sur les réseaux sociaux. Chacun se lâche derrière son écran et déballe son sac sans faire de tri. Au nom de la liberté d’expression ! Et au bout du compte, il n’y a rien de constructif. Et surtout, on ne garde pas de trace. 

Comment faire rempart ? 

C.S. : L’idée, c’est de ne pas coopter la haine, quels que soient les bénéfices que nous pourrions en retirer. Ne pas partager les informations qui stigmatisent les minorités et qui excluent. Ne pas contribuer à cet embrasement qui nous gagne tous comme un feu de forêt. Même s’il porte en lui quelque chose qui tend à nous relier pour nous inscrire dans une communauté. La haine n’est pas le bon objet. Il va nous falloir trouver autre chose et être plus inventif que cela. Quand la haine tombe sur quelqu’un, on peut toujours se dire avec une pointe de soulagement. « Ouf, c’est passé à côté. » Mais quand on ne respecte pas rigoureusement ce qui fait l’essence de notre humanité au sens noble du terme, il y a toujours un effet de retour. Or, nous avons maints exemples pour savoir comment il est possible de porter atteinte à notre humanité. Dans le cas extrême, c’est celle qui consiste à renier celle de l’autre. Retirer le nom, ôter la possibilité d’une sépulture… 

                       

Comment notre rapport à la haine a-t-il évolué depuis plusieurs décennies ? 

C.S. : Dans le passé récent, il y avait un code d’honneur qui était en vigueur. On ne disait pas n’importe quoi sous prétexte de faire de l’audience, de rallier les masses, de convoquer l’obscène jouissance d’une foule. Face à certaines horreurs de ce monde, le silence aussi s’imposait parfois comme ultime marque de respect à l’endroit ceux qui avaient enduré des souffrances innommables. Surtout après la deuxième guerre mondiale. On ne contractait pas systématiquement la mauvaise part de l’être humain pour le rendre complice de cela. On faisait le pari de pouvoir compter aussi sur le meilleur. Aujourd’hui la pente naturelle nous pousse à assumer sans complexe notre part de salaud, notre manque de pudeur et cela dans la plus grande transparence. Il suffit pour cela que quelqu’un de haut placé donne le mot d’ordre et la chose se propage comme un feu de paille dès le lendemain dans nos institutions. Surtout parmi les plus fragiles d’entre nous. C’est presque immédiat. Par un effet d’identification à celui qui est plus grand que soi. Plus puissant aussi. 

                                                          

Pourquoi tous ces dérapages ? 

C.S. : C’est que l’être humain ne trouve plus de limite en lui-même. Les garde-fous qui lui permettaient cela n’existent plus. Et maintenant, il faut que le petit sujet prenne tout sur lui. Qu’il contracte tout le poids de la responsabilité sur son dos. Et cela est très lourd à porter. Mais c’est pourtant ce à quoi il va falloir sans doute nous atteler si on veut avoir une petite chance de perdurer dans un monde. La question de la responsabilité fera partie de nos fondamentaux. L’être humain doit trouver en lui-même sa juste limite. C’est le filet de sécurité qu’il doit pouvoir se fabriquer. Il doit être assez responsable pour cela. De plus en plus responsable. C’est ce vers quoi nous allons. Or, cela demande une grande maturité. 

                                                 

Qu’est ce qui va pouvoir nous tirer d’affaire ? 

C.S. : Nous n’avons pas encore la réponse à cette question. Nous sommes encore en train de chercher. Individuellement et collectivement. Mais il y a déjà des petites choses qui se précisent. Il faut faire la lecture à partir de ce qui se retourne déjà. Repérer les toutes petites mutations. Les annoter et pourquoi pas commencer à les formuler. Ce que je perçois, c’est que nous cherchons collectivement quelque chose qui peut nous relier. Qui peut nous faire tenir ensemble. Nous, la communauté des humains. Il va falloir trouver un objet commun qui nous rassemble et qui fédère quelque chose de bon en nous. A condition que ce ne soit pas la haine de l’autre différent qui nous guide. Et que cet objet nous tienne vraiment à cœur. Souvent, il n’y a pas besoin de chercher très loin. L’idée est déjà là. Elle est indexée. Cependant nous ne pouvons pas encore la nommer. 

                                                                   

A quoi faudra-t-il renoncer ? 

C.S. : Qu’on s’allège enfin de l’illusion que notre liberté pourrait être totale. Il va falloir laisser un certain nombre de choses de côté. L’idée insensée qu’on pourrait jouir de tout sans jamais rencontrer notre propre mort. Sans jamais éprouver dans notre corps le retour dévastateur que cela provoquera à terme sur nous-même si nous n’incluons pas la mort dans notre vie. 

                                                              

Qu’est-ce que pour vous la maturité ? 

C.S. : La maturité, c’est d’avoir traversé un certain nombre de choses. Le temps n’est pas une garantie. On peut être vieux et immature. Mais il faut quand-même se dire que le temps participe à la construction de quelqu’un. Et si on ne prend pas cela en compte, on fabriquera à terme des générations hors sol. Des personnalités qui ne s’ancrent pas. 

                                                                    

Etes-vous dans le regret ? 

C.S. : Non, c’est le meilleur moyen d’être vieux. Mais il faut quand-même se retourner assez pour savoir de quoi le monde de hier était fait. Cela aide à construire le présent et l’avenir. Parce que l’histoire sert aussi de matrice au futur. Mais pas trop de regret ! Ne pas s’encombrer de cela. On ne peut pas construire le monde de demain avec les matériaux obsolètes de la veille sans ouvrir à terme la voie aux extrémismes. Les coordonnées d’aujourd’hui ont radicalement changé… 

                                         

De quelle place abordez-vous la question de l’actualité ? 

C.S. : De la place de quelqu’un qui est pris dedans. Prise dans cette ville, dans ce pays et plus largement dans l’actualité de ce monde. Puisque nous faisons tous partie de cela. Nous sommes traversés par le séisme qui bouleverse notre époque. Quel que soit l’endroit où nous nous trouvons sur la terre, l’être humain est pris dedans. Dans le tourbillon de ce monde. La prise jusque dans le corps ! On ne peut donc pas aborder les choses d’en haut. Comme quelqu’un qui est dans sa tour d’ivoire. Celui qui sait pour les autres et qui a déjà fait le tour de la question depuis belle lurette. Avec toute son auto-suffisance ! Non, il faut que tu abordes l’actualité de ce monde de là où tu en es. Tu es pris dedans. Tu es pris dans l’histoire ! Et à partir de là, tu engages également ta subjectivité. Et tu te donnes une chance à toi-même. Et cette chance, elle retombe inévitablement sur tous les autres qui t’entourent aussi. 

                                                   

Quel est votre constat du moment ? 

C.S. : L’heure est grave. La situation présente est d’un état de fait une situation à très haut risque. Mais c’est une constellation de chance aussi. La période aussi sensible que celle que nous traversons porte également en elle son lot de promesses. Elle nous pousse à sortir des chemins battus pour inventer de nouvelles réponses. Le monde où tout va de travers nous ouvre aussi ses bras. Il nous met en demeure de croire en notre présent et de défendre notre avenir. De nous battre pour cela et d’y tenir le plus fermement possible. 

                                            

Une note d’espoir pour terminer l’entretien ? 

C.S. : Je pense à toutes les initiatives dont on n’a pas forcément connaissance parce qu’elles ne sont pas visibles pour l’instant. Et donc, elles ne portent pas encore à conséquence. Je pense à ceux qui se mobilisent déjà. Il y a aussi les artistes de tous les horizons qui dans une période aussi sensible sont particulièrement sollicités. Je pense surtout aux initiatives à toute petite échelle. Les quartiers, les rues, les foyers…La plus petite unité en somme. Je pense à tous les points de retournement possibles, à ceux qui sont en jachère et qui vont devoir encore se préciser. Une période aussi incertaine convoque également notre part de folie. C’est très précieux. La folie et la maturité. Pas l’une sans l’autre ! Les deux doivent faire le voyage ensemble. La folie de la jeunesse et la sagesse de la maturité. La diversité, la bigarrure, la bizarrerie aussi ! Tout ce qui n’est pas conforme en somme. 

                        

Qu’est-ce que vous diriez à ceux qui pensent qu’il n’y a plus rien à faire ? 

C.S. : On dit toujours que le pouvoir, c’est l’argent. Mais à mon avis, c’est très parcellaire. L’avenir nous appartient à nous tous. On aura l’avenir qu’on décide d’avoir. Et le vrai pouvoir, c’est nous qui l’avons. Pas un seul mais nous tous. Un et un et un… On n’aura pas seulement le monde qu’on veut. Mais on aura surtout celui qu’on mérite. Il nous appartient de relever le défi et d’être à la hauteur. 

 

 

 

(1) Il s’agit d’un contrepoint à une pandémie qui se propage actuellement dans le monde. Il appartient à chacun d’identifier la pandémie dont il s’agit.  

(2) Christiane SCHMIDT est née à Brême. Après l’obtention de son baccalauréat, elle immigre en France où elle poursuit des études de psychologie à L’Université. Aujourd’hui elle exerce en tant que psychanalyste à Nantes. 

(3) Il s’agit de la sculpture de Ernst BARLACH, “der Schwebende” ( 1927) Photo: By ClemensAugust1700 - Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.or/w/index.php?curid=20898734 

 

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