J’ai assisté hier à l’avant-première d’un film documentaire dont la puissance comique et l’imagination scénaristique m’ont paru égaler celle d’un film comme « Un poisson nommé Wanda » alors que certaines réparties sont dignes du meilleur Audiard, le tout avec le caractère socialement détonnant (explosif, si vous préférez) qui caractérisait les aventures des Pieds Nickelés.

On y voit le tout-puissant patron de l’un des plus grands groupes du CAC 40 s’effrayer et reculer devant le combat désespéré d’un couple d’ouvriers qu’il a licencié et qui, couverts de dettes, sont en train de perdre leur maison. On y voit un ancien « grand flic » se fabriquer son petit Tarnac à lui et s’en rendre idiot de peur.

Ce film est signé François Ruffin mais comme le réalisateur lui-même en convient Bernard Arnault, son serviteur Dominique Jamet, les services de communication et sécurité de LVMH mériteraient d’être crédités au générique tant ils mettent d’énergie à se rendre ridicule et odieux et à nous faire rire.

Le rire dans le film documentaire n’est pas une chose totalement nouvelle. Michael Moore y a eu recours fréquemment avec l’énergie que l’on sait et le film de Gilles Balbastre « Les nouveaux chiens de garde » également même s’il me paraît relever davantage du pamphlet documentaire que du burlesque.

Il me semble que « Merci Patron » tire l’une de ses forces de l’utilisation d’un mécanisme comique spécifique  aussi essentiel à Molière qu’à la comédie américaine : celui de l’ironie dramatique. Notre rire de spectateur provient du plaisir que nous éprouvons à voir les dirigeants de LVMH se contorsionner pour éviter les pièges dans lesquels le film nous a déjà montré qu’ils se sont profondément enferrés eux-mêmes et qu’ils s’enferrent toujours davantage.

Le rire de « Merci patron » a évidemment un caractère de lutte sociale, ou pour être plus précis de lutte de classe. Il serait évidemment dommage d’en déflorer l’intrigue et je ne le ferais pas.

Il me semble cependant nécessaire d’interroger ce comique et de lui donner sa pleine valeur.

Les éclats de rire qui ont fait crouler la salle pendant l’avant-première à laquelle j’ai assisté hier pouvaient sembler dire de Bernard Arnault, de Dominique Jamet et de tous les puissants : « Qu’est-ce qu’ils sont bêtes ! ».

Il me semble qu’il faut partir, au contraire, de l’idée que les puissants sont extrêmement intelligents. Comme le KGB avant la chute de l’Union Soviétique, ils ont, eux, les informations qu’ils mettent tant d’énergie à nous dissimuler dans cette action méticuleuse de contrôle des grands médias que montrait si bien le film de Gilles Balbastre « Les Nouveaux Chiens de garde ».

Ce qu’illustre « Merci, patron » sur un mode comique mais ce que montrent tout autant les déclarations de Manuel Valls sur les « criminels d’Air France » ou la condamnation pénale des syndicalistes de Goodyear c’est l’intensité de la peur des possédants et de leurs serviteurs politiques.

A un moment où les forces politique de gauche sont «  à la ramasse », il me semble important de bien mesurer que ceux qui ont les moyens de nous mentir sont aussi ceux qui ont les moyens de connaître la réalité du paysage social français et que cette réalité leur semble effrayante et dangereuse. Nous avons le sentiment de notre faiblesse et de nos échecs alors même que les puissants ont une immense peur du mouvement social et gardent la conviction qu’ils marchent sur un volcan.

Voilà qui me semble intéressant à savoir et à méditer. « Merci,patron » n’est pas une action syndicale mais le rire qu’il suscite me paraît constituer un excellent adjuvant qui doit être prescrit, par ordonnance et sans modération, à tous ceux qui continuent à lutter pour la justice sociale contre l’ordre ultra-libéral du monde.

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