Homme libre ? Toujours tu chériras la mer ? A propos des réfugiés de Vintimille

Ils vont encore être chassés, ceux qui avaient trouvé un abri provisoire. Les accords entre la France et l'Italie, la loi de fer de l'UE dont l'étau ne cesse de se resserrer... "E finito, basta" , ont dit le coeur serré il y a deux jours, les représentants de la croix rouge italienne, les poings serrés parce qu'on leur ordonne d'arrêter. Qu'est-ce qui doit finir, c'est cela la vraie question ?

L'été dernier, ils étaient sur les rochers bordant la frontière, entre Menton et Vintimille. Ils ne voulaient pas partir, là ils étaient visibles. Au bord de la mer, sous leur auvent de toile improvisé pour les protéger, un peu, du soleil brûlant , du sel et du vent. Ils étaient là, des hommes jeunes, pour la plupart erythréens et soudanais, avec leur petit carton à fendre l'âme sur lesquels il était inscrit "we won't go", "we just want to live", et leurs yeux qui regardaient ce monde étranger qui les rejetait, eux qui venaient de si loin, eux qui n'avaient plus rien, plus rien à perdre et si peu à gagner, si ce n'est la vie et la liberté, mais c'est déjà beaucoup, c'est tout ce pour quoi ils avaient fui, tout ce pour quoi ils avaient survécu cet espoir chevillé au corps.

L'été dernier, il y avait "no borders", il y avait des gens qui se battaient avec eux et pour eux, et puis d'autres, des anonymes, petite chaîne humaine de Nice à San Remo, qui venaient, apporter de l'eau (de l'eau surtout), du savon, du thé, des fruits, des vêtements de rechange, de la parole aussi, et puis prêter un portable quelques minutes, pour qu'ils puissent faire passer un message, pour qu'ils disent : "je suis arrivé, je suis toujours vivant". Ceux qui venaient  le faisaient quand ils pouvaient, mais tout le monde se tenait informé. "Qui y va cette semaine, j'ai un sac des tee-shirts propres et deux couvertures à faire passer ?"  C'était l' été dernier.

Puis l' Allemagne a ouvert ses frontières, et tout le monde a pleuré de joie. Pour certains, même si ce n'était pas là où 'ils voulaient aller, c'était mieux que la France, qui continuait de leur fermer la porte au nez. Ils ont été chassés sans ménagement des rochers, même ceux qui voulaient rester. C'était l'été dernier.

Pourtant certains passaient.  Comment ? Les trains ? Très surveillés. Alors marcher le long des voies ferrées ? Très dangereux. Certains matins très tôt, à la gare de Nice, serrés les uns contre les autres sur les marches ils dormaient. Pas seulement des hommes, là, des femmes et des enfants aussi, peu. Des enfants la tête ballante dans les bras de leurs mères, elles qui regardaient avec cet air de bête farouche qui a peur de tout et de tous, et c'était insupportable. Certains préféraient ne pas se retourner, d'autres allaient à la buvette acheter des sandwiches, des biscuits, de l'eau... de l'eau encore. Les gars de la SNCF étaient les premiers à le faire. Mais ce n'étaent jamais les mêmes, ces gens perdus au matin d'été. Tous les soirs raccompagnés à la frontière ou cachés dans les replis de la ville. Où ? Tous les matins d'autres, qui arrivaient et disparaissaient encore. Il ne fallait pas gêner le touriste, n'est-ce pas ?  Or, le touriste est facilement gêné. Il ne vient pas sur la côte d'azur pour voir "toute la misère du monde", n'est-ce pas ? Nos bons maires le pensaient, et nos bons commerçants et hôteliers aussi. Alors les ombres du matin n'étaient plus là le soir. Certains sont peut-être restés. Impossible de leur dire "venez", la police municipale veillait. C'était l'été dernier.

Puis l'automne et l'hiver sont venus. L'Allemagne a fermé ses frontières, plus personne à la gare, plus personne sur les rochers. Mais la mer, là-bas, au sud de la botte, charriait toujours sa part de barquasses qui prenaient l'eau, sa part de cadavres rejetés sur le rivage, sa part de ceux qui arrivaient quand même, sa part de ceux qu'on repêchait. Et ceux-là ne voulaient pas rester où on les avait rangés. C'était cet hiver.

Ceux qui sont arrivés ce sont installés au bord de la Roya, à l'entrée de Vintimille, sous un pilier du pont de la gare, ils ont disposé quelques tentes, faciles à monter, que la Croix Rouge italienne avait apportées. Et ceux qui venaient sur les rochers ont continué de venir, là, avec des choses plus chaudes, du thé, du café, des paroles échangées... de l'eau, toujours de l'eau.  Parce qu'il faut dire qu'ils se lavent dans le courant d'une rivière pas très propre, qu'ils font bouillir l'eau quand il n'y en a plus, pour la cuisine, pour boire aussi. C'était l'hiver.

C'était l'hiver et ils parlaient. De la guerre qui déchire leurs pays, du Front National Islamique et des rebelles, des combats incessants, de la peur, de la mort, de la misère, des violences incessantes. Ils parlent des camps de réfugiés aux frontières des deux pays, des camps d'enfermement où on crève, où les enfants naissent apatrides et peuvent le rester tout au long de leur courte vie, ils parlent de leur lente remontée vers les pays côtiers pour trouver des passeurs, clandestins, esclaves des passeurs, pour qui ils travaillaient, esclaves durant parfois des mois, parfois plus d'une année, des violences encore, physiques, mentales et de ce dont ils ne parlent pas et qui leur fait fermer les yeux. De ce qu'ils ont subi et qu'ils ne veulent pas dire parce qu'ils essaient de l'oublier, de ceux qu'ils ont laissé là-bas. De l'exil, de la traversée, enfermés dans des cales, ou sur le pont, entassés, des vagues, de la terreur, de ceux qui ne sont jamais arrivés. Ils ne pleurent pas. Le printemps est revenu, et ils sont toujours là.

Il y a quinze jour, le ministre de la défense italien, signor dottore Santacrocce, est arrivé à Nice pour discuter de nouveaux accords, une politique de collaboration plus étroite avec la France en matière de répression des "réfugiés économiques". Oui, le Soudan et l' Erythrée ce n'est pas la Syrie. C'est le paradis sur terre, l'Arabie Heureuse en somme, ces hommes ne viennent pas pour fuir l'horreur, non, eux ne sont pas en guerre, ils viennent pour le travail et, qui sait, peut-être même en villégiature. Ainsi en a décidé l'UE, son nom soit béni, et ce en dépit des rapports du Haut Commissariat aux Réfugiés, qui avaient un avis nettement moins catégorique. Il est venu à la demande de divers maires de Ligurie, discuter avec le sieur Ciotti, entre autres. Ces maires, et particulièrement celui de Vintimille, ne veulent pas voir transformer la côte Ligure en "un petit Calais" (sic). Monsieur le maire s'est plaint tout particulièrement de "l'état d'insalubrité des lieux" - Il n'est pas faux, au demeurant, que vivre sous un pont, avec des rats, sans eau et quasi sans hygiène ne favorise pas la salubrité. Mais les loger, non, inutile. Aussi bien, on ne veut pas qu'ils restent n'est-ce pas ? Il s'est plaint également de l'insécurité qui règne en sa bonne ville (vous pouvez aller manger une excellente pizza le soir sur la Marina San Guiseppe, je vous assure qu'il n'y a aucun danger, et d'ailleurs tout le monde le sait). Lui-même le sait si bien, du reste, que son dernier grief, je le cite, a été "la trop grande empathie" que cette situation provoquait. Circulez bonnes gens, il n'y a personne à aider, votre humanité dérange, la leur aussi du reste, puisqu'on vous dit de circuler. C'était il y a quinze jours.

Il y a deux jours, il a donc été en haut lieu décidé que ces hommes seraient ramenés aux hotspots du sud de l'Italie, afin d'y être fichés, enfermés, tant que l'Europe paie... on verra après.

C'était il y a deux jours, mais ils ne seront pas si faciles à évacuer, même si pour finir, la déraison et l'inhumanité à l'oeuvre dans cette horreur sans nom finira par parvenir à ses fins, comme l'été dernier. Sans noms, c'est bien cela le problème, sans noms, sans visages, sans paroles, "Si c'est un homme... ?" Oui, ce sont des hommes, et je ne peux pas faire grand chose d'autre que d'en témoigner. Aussi, la semaine prochaine, ma session d'examen finie, j'irai avec deux amis pour les filmer, pour recueillir leurs prénoms et leurs paroles, pour que nul n'oublie ce que ceux qui nous gouvernent ont fait, ce que l'Europe a laissé faire. Que ce soit notre honte, et que l'on s'en souvienne. 

Ces documents, je les posterai.

Mare Nostrum, "notre mer", celle au bord de laquelle je suis née, où j'ai appris à nager, à barrer, que je connais depuis les plages du sud de la Crete, jusqu'au détroit de Messine, jusqu'au port de Carthage. Notre mer, à nous tous, qui vivons autour d'elle, est devenue un cimetière. Et l'Europe sans honte continue de noyer ceux qui parviennent à Lesbos, ceux qui échouent à Lampedusa, en leur refusant le statut d'hommes, d'"Hommes libres", de réfugiés, de "naufragés" , autrefois ce fut un mot sacré. 

 

 

 

 

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