Retour sur la polémique : Faut-il maintenir ou pas la fin du doublement à l'école?

La polémique sur le doublement reprend vigueur depuis deux années et est de nouveau au devant de la scène depuis l'arrivée au ministère de l'éducation nationale de M. Jean Michel Blanquer. Ne s'agit-il pas pour autant d'un faux débat? Le doublement ne masque-t-il pas la faillite de l'institution scolaire publique qui ne se donne plus les moyens de faire réussir tous ses enfants?

Le doublement a toujours été objet de polémique. Les chercheurs y sont hostiles. Les élèves en ont peur, les parents veulent l'éviter à tout prix et les enseignants tergiversent : ils peuvent y avoir recours faute de mieux mais ils savent que ses effets sont rarement positifs; cependant l'institution ne leur a jamais apporté les moyens suffisants pour lutter contre l'échec scolaire. J'évoquerai plus spécifiquement le cas du lycée que je connais le mieux car j'y enseigne.

Doit-on défendre néanmoins, la décision de notre dernière ministre de l'éducation nationale, Mme Najat Vallaud Belkacem qui a retiré le doublement du choix d'orientation dont pouvait disposer le conseil de classe mais n'a pris aucune mesure pour remédier aux difficultés d'apprentissage des élèves?

 

La vie à l'école est devenue de plus en plus difficile depuis de nombreuses années, mais depuis deux ans, les enseignants sont confrontés à des situations de plus en plus burlesques qui deviennent très vite pathétiques au regard des défis que doit relever la communauté scolaire pour tenter d'éviter les dérapages concernant les orientations des élèves.

Depuis deux ans, le doublement ne fait plus partie des propositions que pouvait émettre le conseil de classe (professeurs et représentants de la direction et de la vie scolaire) à un élève qui connaît des difficultés majeures et ne peut suivre en l'état dans une classe supérieure. Cette possibilité n'avait cours au lycée qu'en palier d'orientation, dans la seule classe de Seconde.

Depuis deux années, le conseil de classe des Secondes est devenu une franche mascarade. Le décret ministériel1 demandent aux enseignants d'orienter tous les élèves, qu'ils aient ou non le niveau, en première générale ou technologique. Le professeur principal de la classe de Seconde doit œuvrer pour convaincre ses collègues d'accepter le passage en première générale, d'élèves qui connaissent des difficultés mais qui font preuve de sérieux. L'équipe pédagogique est alors consciente que sa décision fragilise ce type d'élève mais que faire? Faute de mieux!

Pour les autres élèves (ceux qui connaissent de grosses difficultés et qui sont en rupture ou peu sérieux), leur sort est scellé: le passage en 1STMG, peu importe les notes obtenues. Cette filière devient le réceptacle de tous ceux que l'institution relègue. Et l'on sait la destinée des filières de relégation et des jeunes qui ont fait le choix ou non de cette voie.

Il s'agit non seulement d'un manque de respect pour les enseignants de cette filière mais également pour les élèves et leurs familles.

 

Le doublement comme on l'entend communément, n'est maintenu que pour les élèves qui ont connu une rupture dans leur scolarité. Les élèves et leurs familles peuvent demander le « maintien », nouvelle dénomination pour évoquer la possibilité qu'a l'élève de refaire une année, demande qui doit être faite auprès du chef d'établissement. Cette demande devra être effectuée après décision du conseil de classe qui aura prononcé une orientation factice, permettant à la famille de s'y opposer et ainsi rencontrer le chef d'établissement qui, seul pourra accorder ou non à la famille sa demande de maintien.

 

Si l'on observe dans les détails les conséquences de ce décret ministériel, on se retrouve face à des situations qui tendent au ridicule et à la farce. Pourtant, il s'agit du sort des élèves.

Faut-il pour autant être favorable au doublement quand on sait que peu d'élèves réussissent vraiment leur seconde année et sont en mesure d'opérer une orientation de leur choix?

Cependant, comment croire que la fin du doublement dans les classes d'orientation sans le remplacer par un vrai dispositif d'aide aux élèves en difficulté permet leur réussite ?

Pourtant, comment croire que le rétablissement du doublement, comme le propose le nouveau ministre de l'éducation nationale, M. Jean Michel Blanquer, sans avoir une réflexion globale sur notre système scolaire, soit un facteur de réussite pour les élèves?

N'est-il pas temps de se pencher sur cette question? Ne devrait-on pas se demander ce que l'institution publique doit mettre en place pour faire réussir ses enfants? Comment résoudre l'échec scolaire?

On peut souscrire à la politique de Mme Belkacem. Cependant, ne fermons pas les yeux. Cette mesure a -t-elle été accompagnée d'une réflexion partagée avec les enseignants sur les moyens de lutter contre l'échec scolaire ? Non

Cette mesure a-t-elle été accompagnée d'un dispositif d'accompagnement auprès des élèves en difficulté qui vont passer en classe supérieure malgré leurs difficultés? Le texte du décret ministériel est flou1 : il évoque le recours à une hypothétique remédiation que devra mettre en place le chef d'établissement mais dans les faits, aucun dispositif, aucune dotation horaire concernant l'aide de ces élèves n'ont été prévus.

 

Le retrait du doublement est la seule décision prise. On peut se poser la question. Quel est l'objectif de ce choix puisqu'il ne s'agit pas apparemment celui de la réussite des élèves?

Bien que le discours des dirigeants socialistes a martelé le retour à une vraie politique de l'éducation, leur politique s'est inscrite en partie dans la continuité de celle de leurs prédécesseurs: la fin du doublement sans la mise en place d'un réel dispositif d'aide aux élèves qui n'ont pas le niveau, est avant tout une mesure d'économie budgétaire.

Cette politique de restriction drastique des coûts a été celle de M. François Fillon, premier ministre et M. Luc Chatel, ministre de l'éducation nationale, en 2007 : la politique éducative a été définie, alors selon le modèle « managerial » de l'entreprise privée, dans le cadre de la Révision Générale des Politiques Publiques qui opte pour une politique de rationalisation des dépenses de l'État. L'école doit être efficace et rentable. Les coût des élèves tout au long de leur scolarité est alors mesuré et l'objectif affiché est de le diminuer. En novembre 2014, la note d'information de la DEPP2 conclut:

« Depuis 2010, seul le coût d’un élève du premier degré poursuit sa tendance à la hausse tandis que celui des autres niveaux est en recul 3. »

 

De cet objectif comptable résulte des conséquences graves en terme d'accentuation des inégalités sociales à l'école. Les différentes études montrent (PISA, les multiples rapports sur l'éducation en France) que les inégalités à l'école se renforcent toujours davantage.

La fin du doublement ne fait qu'accentuer cet état de fait. Les élèves les plus en difficultés sont majoritairement des enfants issus des milieux les plus défavorisés financièrement et culturellement qui ont davantage de difficultés à accéder à un soutien extérieur efficace ainsi qu'à des cours particuliers trop coûteux pour leurs parents. Et cette impossibilité creuse encore les écarts à l'école.

 

Peut-on encore attendre de l'école publique qu'elle assure les missions nécessaires à la réussite de tous les élèves, qu'elle délègue de plus en plus aux écoles privées ?

Peut-on attendre de l'école publique d'avoir l'ambition d'émanciper tous les élèves qui ne seraient plus considérés comme des flux dont le coût doit être rentable?

L'école ne doit-elle pas avoir comme objectif prioritaire l'élévation de nos enfants en des adultes épanouis et motivés par leur avenir ?

 

1Décret n°2014-1377 du 18 novembre 2014, relatif au suivi et à l'accompagnement pédagogique des élèves.

1 Se référer à l'article L. 311-3-1 du code de l'éducation qui prévoir « le programme personnalisé de réussite éducative »

2 Direction de L’Évaluation, de la Prospective et de la Performance.

 

3 http://cache.media.education.gouv.fr/file/2014/75/8/DEPP_NI_2014_37_cout_education_2013_evaluation_provisoire_compte_366758.pdf

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.