Le Capitalisme est un obscurantisme

Le travail mérite-t’il d’être pris sous l’angle d’une problématique ? Assurément. Mais laquelle ? Disons que les bénéfices qu’il produit imposent à tous l’épineuse question du partage (ou pas), de l’orientation budgétaire de l’impôt perçu (ou pas) et, par voie de conséquence, du choix de société dans laquelle nous voulons vivre maintenant et pas demain.

Partager les richesses produites par le travail relève pour les uns de l’élucubration (oubliant qu’il « n’existe pas de hiérarchie de valeur entre le rationnel et l’irrationnel (...) en matière de mise en forme des structures sociales »*), d’une bonne intention qui mériterait réflexion tant le sujet est complexe (les ficelles sont ici fort usées), de l’idéologie frisant le mythe de l’île d’Avalon (parole d’un idéologue dit libérale sur le plan économique mais très conservateur en réalité), et, pour les autres, d’une volonté politique déterminée à libérer « les travailleurs de l’obsession de la misère* » (c’est dire si l’enjeu est à la fois colossal par le chantier qu’il faille de front mener et prodigieuse par l’idée qu’il soulève).

Toutefois, cette vision du monde qui consiste à libérer le travailleur de la misère (alors que le travail, précisément, ne lui permet pas d’en être libéré comme promis) demeure insoluble du point de vue économique, social et moral, dans une société capitaliste. Les solutions avancées par les pouvoirs publics de ce type de société ne peuvent satisfaire que des exigences unilatérales soulevées par le problème : celle d’aiguiller le droit fiscal vers un accroissement des dividendes, un boom de la rémunération des patrons des sociétés du CAC 40, d’une optimisation fiscale de nos chers évadés cosmopolites et de la nécessité de réduire encore les coûts du travail. Le tout enrobé par la rationalité économique, de la nécessaire justice pour les plus infortunés et des matraques policières enfilées dans l’oignon des pas dupes de la manœuvre. M’est avis que toute aspiration à une transformation des rapports de travail établit au nom de la rationalité économique et de la justice des plus infortunés souligne la vacuité rhétorique et le pur babil de ces pinailleurs politiques « en responsabilité » ces derniers temps.

À les entendre, le travail (une fois la rue traversée, l’entretien pris, le recrutement effectué et période d’essai convaincante) est une véritable vertu tant il ennoblit le ou la bénéficiaire. Pis ! Il est de l’ordre moral et du devoir citoyen de travailler (pour peu que le travailleur ne coûte pas trop à celui ou celle qui vient de l’embaucher). Car jamais il n’est suffisant de travailler, encore nous faut-il le faire sans bonne rémunération. Et comprenez qu’il faille nous soumettre à l’idée de travailler plus longtemps sans gagner plus au nom de cette rationalité budgétaire avancée par ceux qui n’ont nul besoin de s’y soumettre, au travail. Cette vérité démasquée met en lumière la relation qui existe entre la façon dont on considère le travail et les réponses politiques des « élites » qui viennent tout juste de cahuzaquer la Française des Jeux. Si le travail est synonyme de devoir moral, de valeur noble frisant la vertu, il n’y a aucune raison de se soucier de la condition des travailleurs, de leurs rétributions comme de leurs retraites. En tant que vertu quasi religieuse ou devoir moral, ne peut échoir à la valeur travail aucune compensation. Cela nous ramène à faire fonction d’acolyte à la grand-messe du saint patron dont le sacerdoce se consacre essentiellement à Emmanuel, jadis enlevé par Dame du Lac quand il était trop jeune (une belle atteinte sexuelle sur mineur de la part de l’enseignante qui se veut chaste).

Bref… Plus la société capitaliste insiste sur la tournure éthique – voire religieuse – du travail, moins son crédit est porté auprès des travailleurs qui la lui rendent bien. Car le travail n’est pas glorieux (bien qu’il soit glorifié dans la société capitaliste). Dès lors, il n’est pas étonnant que le pouvoir politique n’entende pas les revendications des adversaires sociaux quand ces derniers s’expriment. Du reste, pourquoi s’expriment-ils d’ailleurs ? Pour dire non à une énième réforme. Et les chiens de garde médiatiques de hurler : « On ne peut pas réformer dans c’pays ! ». Mais réformer pour quoi ? Nous l’avons vu plus haut, quelque soit la solution avancée aux problèmes qu’occasionne le travail, elle satisfera toujours ceux qui la promeuvent. Cette fois-ci l’épineuse question se centre sur la retraite, ce droit social essentiellement financé par les salariés via les cotisations sociales, et c’est même la raison pour laquelle ce doit être les représentants des salariés, et non pas les politiciens, qui doivent la gérer. Cette énième réforme s’accapare le droit de l’administrer en nous notant avec des points comme à l’école pour, là encore, une question de rationalité économique et de justice sociale, voilà pourquoi on ne peut rien dire. Leur avidité pour le pouvoir et l’argent ne se comble qu’au détriment de notre propre dépossession de nos existences. Ils voient en nous des possédants qu’il faille déposséder pour notre propre bien. Ainsi, la religion capitaliste persiste en cette idée totalement irrationnelle : la croissance infinie dans un monde fini. Vous n’y croyez pas ? Qu’à cela ne tienne, l’inquisition est là pour combattre l’hérésie. Et la meute de garde n’ont même plus à entrer en scène puisqu’elle possède l’arène médiatique. Car, voyez-vous, quand on a pour soit la justice divine, celle des hommes est inutile.

 

 

*Henri Laborit, La nouvelle grille, Robert Laffont, Coll. Folio essais, décembre 1985, pp. 94-95.

**Ambroise Croisat, Discours devant l’Assemblée nationale constituante, 8 août 1946.

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