La fin du monde pour cinq sols

Du réchauffement climatique résulte un désastre frisant la fin du monde. Des territoires deviennent inhabitables, poussant les populations à migrer ; à l’image des ressources naturelles, le rendement des terres agricoles et leurs surfaces fondent comme neige au soleil ; quant à l’augmentation des conflits armés… N’est-il pas temps de rompre les négociations avec les représentants du capitalisme ?

Il ne suffit pas d’un million d’espèces menacées d’extinction pour faire bouger une seule ligne de l’idéologie du pouvoir politique ; l’horizon funèbre qui menace non seulement l’humanité, mais surtout le Vivant, n’est même plus « l’avenir des générations futures » puisque c’est du nôtre qu’il s’agit. Ni même ces 75 % des surfaces cultivables aujourd’hui dégradées, sapées, ravagées par les pesticides et engraisi – toujours rien de la part des tenanciers du marché déréglementé se réglementant par lui-même. Il y a bien la petite réaction émotionnelle nécessaire pour rassurer l’électeur les moments opportuns, mais les 66 % des océans n’en sont pas moins affectés par les effets cumulés de la pollutionii. Rien. Pas suffisant pour changer le monde ces faits scientifiquement factuels. Et rien encore quand 70 % du volume des glaces de l’Arctique se sont déjà liquéfiés, augmentant le niveau des océans de 14 cm. (et pourrait s’élever jusqu’à 77 cm. d’ici 2100iii). Rien n’y fait, la ligne politique des économes libéraux demeure. C’est à se demander s’ils sont si pragmatiques que ça ces capitalistes actionnaires montés en lobbys intraitables. Car les prévisions sont pourtant bien prévisibles, l’humanité a une durée de vie très limitée. L’échéance est à court terme. Et celle-ci aboutit à l’anéantissement du vivant parce que les riches ne veulent ni partager, ni suspendre leurs activités, ni changer les règles. Malgré un constat indéniable – l’activité économique des êtres humains n’étant pas sans conséquence sur leur environnement puisqu’elle s’appuie sur la gestion des terres et des mers, déséquilibre les biotopes façonnés par des millions d’années de croisements de gênes entre espèces, en augmentant les contraintes (dont les gaz à effet de serre anthropiques) – les oligarques ne veulent pas changer le monde. Pourquoi ? Leurs intérêts économiques et financiers priment sur nos vies. Sur la vie. Aussi, il est normal que nous, citoyens, nous nous tournions vers la politique. Or, les puissants y sont bien plus représentés que nous, les « sans-dents », ces « illettrés » , les « gaulois réfractaires » de « la classe laborieuse » qui n’osent « traverser la rue pour trouver un travail ». Normal donc, qu’ils la défendent si ardemment la démocratie représentative. Cela leur permet d’abaisser le niveau d’expertise du Conseil National de Protection de la Nature (CNPN) à l’échelon régional par voie de décretiv. Et d’y ajouter d’autres mesures de déconcentration dont la première conséquence est de mettre en contradiction – voire, en opposition, l’aménagement des territoires et les intérêts de la nature. Autrement dit, les porteurs de projets d’aménagement (Vinci, pour l’exemple) peuvent désormais les faire accepter bien plus facilement en passant par la case « compensation » plutôt que par celle de la « réduction » – et même destruction des biotopes tant on connaît leur penchant pour la prédation. Une prédation facilitée par la baisse des effectifs à venir des enquêteurs publics car le travail d’enquête, d’expertise dirions-nous aujourd’hui, est fortement remis en causev. En dématérialisant leurs procédures dans les tuyaux du web, ils n’auront même plus à se rendre sur site… Pourtant la loi existe, la loi n° 2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité de la nature et des paysages obligent ces « porteurs de projets » économiques à « viser un objectif d'absence de perte nette de biodiversité, voire tendre vers un gain de biodiversité ». Mais aussi à réparer tout préjudice écologique. Or, les voici qu’ils avancent une close de cette même loi, la « raison impérative d’intérêt public majeur »... pour construire des bases de loisirs. Tout ça pour dire qu’en diminuant le nombre de tiers ainsi que leurs (contre-)pouvoirs (CNPN, enquêteurs publics, déconcentration…), c’est bien une stratégie qui est déployée ici. Toutefois, il leur faut encore arracher notre doux consentement, car ils ont en mémoire la révolution française et le Front Populaire de 1936vi. D’où l’achat des médias, des instituts de sondage et de la sphère universitaire qui « est devenue une composante du discours industriel, financier et idéologique contemporain (…). C’est en ce sens qu’elle se réclame de l’économie du savoir à laquelle elle se targue de participer. Les entreprises voient alors l’université leur fournir le savoir de pointe et le personnel qu’elles requièrent, et ce, à partir de fonds publics »vii. Mais qui sont donc ces oligarques capables de se payer des chiens de gardes médiatiques, universitaires, politiques, protégés par des Compagnies Républicaines de Sécurité qui n’ont plus rien de républicains ?

Nous savons qui ils sont. Ils se réunissent en clubs d’influence ou cercles tel que Le Siècle dont la Présidente est, depuis 2017, Patricia Barbizet, diplômée de l’École Supérieure de Commerce de Paris Europe (ESCP-Europe), ancienne membre du Conseil des Marchés Financiers (CMF), ancienne présidente du Fonds Stratégique d’Investissement, bras droit de François Pinault pendant 30 ans, Commandeur de la Légion d’honneur, Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres, Commandeur de l’ordre national du Mérite… Comme Bourdieu avait raison avec ses capitaux économique, culturel, social et symbolique ! Nous savons qui ils sont, leurs grandes écoles, où ils exercent leurs pouvoirs, leurs méthodes d’exil fiscalviii, les moyens qu’ils utilisent pour arracher notre consentementix, nous savons tout. Même notre avenir.

 

i Les européennes, l’effondrement du vivant, Mediapart live, 15 mai 2019.

ii Idem.

iii Réchauffement climatique de 1,5 °c, Rapport du GIEC, oct. 2018, révisé janvier 2019, Incheon, Corée du Sud.

iv Les enjeux politiques qui menacent l’écologie, Mediapart live, 15 mai 2019.

v Idem.

vi Monique Pinçon-Charlot : Casse sociale, le début ?, Thinkerview, 4 juin 2019.

vii La Médiocratie, Alain Desnault, Lux Éditeur, 2015.

viii Tout Clearstream, Denis Robert, Les Arènes, mai 2011.

ixLes nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Liber-Raison d’agir, 1997, 2005.

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