Abiy Ahmed, prix Nobel de la guerre ?

Il y a un an la détermination à engager la paix avec l’Érythrée et à l’obtenir avait valu au premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, le prestigieux prix Nobel de la Paix. Pourquoi ce choix aujourd’hui par le chef du gouvernement Ethiopien, inverse de celui de 2018 qui l’entraîne vers le risque de crimes de guerre ?

La toute dernière guerre africaine dans la région du Tigré a déjà fait un million de déplacés internes, 45 000 réfugiés au Soudan et de nombreuses victimes civiles. On ne connait pas l’ampleur du drame en cours : en dehors du CICR, les organisations humanitaires n’ont pas accès à la zone de conflit au nord de l’Éthiopie à la lisière de l’Érythrée et du Soudan. La Croix Rouge alerte sur l’état des hôpitaux qui manquent de moyens et qui ne peuvent faire face à l’afflux des victimes. Jusque-là l’Afrique de l’Est était la seule région du continent où les conflits semblaient s’apaiser. En 2019 l’Éthiopie et l’Érythrée engageaient un processus de paix encore fragile après une guerre qui avait fait 80 000 morts depuis 1998. En 2020 les deux rivaux de la guerre civile au Sud-Soudan acceptaient un gouvernement d’Union Nationale après une guerre civile qui a causé 383 000 morts depuis 2013. Selon une étude de l’école d’Hygiène et de médecine tropicale de Londres la moitié des victimes sont mortes des conséquences de la famine et l’autre à cause d’exactions militaires et de crimes de guerre d’une ampleur inouïe. Au Soudan, un régime civil dirige le pays après la chute de l’ancien chef d’Etat Omar El Béchir en avril 2019. Accusé de crimes contre l’humanité, son procès a démarré en juillet dernier.

Après des mois de tensions entre le pouvoir central et la région du Tigré (7 millions d’habitants sur 110), Les leaders du Front de Libération du Peuple du Tigré (TPLF) ont déclaré la sécession de leur territoire en novembre parce qu’ils s’estiment marginalisés par le pouvoir central. Jusqu’en 2018 après l'arrivée au pouvoir Abiy Ahmed, ils dominaient l’appareil d’Etat, notamment l’armée, depuis qu’ils avaient provoqué la chute de la féroce dictature communiste de Mengistu en 1991. Dès la velléité d’indépendance annoncée, immédiatement les autorités éthiopiennes ont envoyé l’armée pour étouffer cette situation qui peut donner des idées à d’autres parties de la mosaïque éthiopienne. Mekele la capitale du Tigré sécessionniste est tombée après 24 jours malgré plusieurs tentatives de médiations internationales. Les combattants du TPLF l’ont quitté pour éviter des combats urbains meurtriers et destructeurs. Abiy Ahmed, chef du gouvernement Ethiopien, a mené cette guerre tambour battant, comme il l’avait fait pour engager des pourparlers de paix avec L’Érythrée deux ans plus tôt. Les Tigréens sont de redoutables combattants. Avant leur perte d’influence ils composaient 60% des officiers de l’armée. Leur retrait tactique et leurs déclarations de continuer le combat annoncent des guérillas meurtrières et une guerre asymétrique qui déstructurera la région et affaiblira un régime Ethiopien qui ne semble pas avoir décidé d’ouvrir la voie du dialogue.

Il y a un an cette détermination à engager la paix avec l’Érythrée et à l’obtenir avait valu à Abiy Ahmed le prestigieux prix Nobel de la Paix. Pourquoi ce choix aujourd’hui par le chef du gouvernement Ethiopien ? Inverse de celui de 2018 qui l’entraîne vers le risque de crimes de guerre. La paix de 2019 s’est faite contre l'opinion publique éthiopienne notamment des dirigeants du TPLF dont le territoire est une longue bande frontalière avec l’Érythrée. Le chef du gouvernement Ethiopien a choisi la guerre pour stopper cette sécession qui remet en cause sa politique voulue par une majorité d’Ethiopiens.

Abiy Ahmed est un militaire formé aux États-Unis et en Angleterre. Lieutenant-colonel, spécialisé dans la cyber criminalité, il a organisé les services de renseignement de son pays et combattu dans la lutte armée aux côtés du TPLF en 1991. Il a participé aux opérations de maintien de la paix au Rwanda. C’est un homme de guerre, il connait les guerres contemporaines sous toutes leurs formes, il a été formé pour cela. Il évalue les rapports de force. Il y a deux ans, il a choisi résolument la voix de la paix parce qu’elle était la seule possibilité après 20 ans de guerre. Cette fois ci il a l’opinion publique avec lui, il a réorganisé le haut commandement et modernisé son armée. Il a pu mener une guerre rapide mais qui risque de se chroniciser comme ailleurs en Afrique. Le continent a déjà connu ces longues rebellions qui n’en finissent pas dans la profondeur stratégique d’immenses espaces peu habités.

Faut-il remettre en cause l’intérêt d’un prix Nobel qui a récompensé un homme prenant le chemin de la guerre ? Depuis 1905 le prix a été décerné à 107 personnes et 24 institutions ou ONG internationales. Abiy Ahmed était le 10eAfricain et le 16echef d’Etat ou de gouvernement en exercice à le recevoir. Le prix n’est pas toujours venu récompenser des personnalités réputées pacifiques, certaines avaient contribué à l’intensification ou au déclenchement de guerres meurtrières, on pense à Begin, Sadate, Arafat, Peres, Rabin, c’est leur pragmatisme devant un rapport de force qui a été primé.

Plusieurs titulaires sont devenus dirigeants après leur récompense et ne se sont pas ensuite révélés à la hauteur de la valeur symbolique du prix : le polonais Lech Walesa ou la Birmane Aung San Suu Kyi. En revanche la sortie de l’apartheid en Afrique du sud, la solution durable au Timor Oriental et la fin de la guerre civile au Libéria sont à mettre au crédit de Nelson Mandela et Frederik Deklerk en 1993, de José Ramos Horta en 1996 ou d’Ellen Johnson Sirleaf en 2011.

Le jury d’Oslo assume la dimension politique de son prix. Il est difficile de faire la part dans l’évolution d’un conflit entre le rôle d’une personnalité et les dynamiques systémiques. La remise d’un prix à un responsable politique est un encouragement mais qui souvent ne pèse pas lourd dans la réalité d’un conflit en cours : malgré le prix du président Colombien Juan Manuel Santos en 2016 pour la signature d’un accord avec la principale guérilla armée d’une guerre civile qui dure depuis soixante ans, aujourd’hui la perspective d’une paix durable recule.

Abiy Ahmed est aussi un pratiquant assidu d’une église pentecôtiste. Le Pentecôtisme, créé aux États-Unis en 1906 est un mouvement charismatique évangélique protestant qui se fonde sur la force du Saint Esprit, la nouvelle naissance et un esprit missionnaire. Ces églises du renouveau proposent des liturgies collectives de salut individuel avec une christologie sommaire qui répond mieux aux aspirations des fidèles. Elles sont en expansion rapide sur le continent. Certains croyants, comme Denis Mukwege, le prix Nobel congolais de 2018, orientent leur charisme et  leur foi vers la compassion pour les victimes et d’autres, comme Abiy Ahmed, se croient investi d’une mission divine qui nourrit leur vision du monde. Chez des dirigeants politiques cette caractéristique conduit souvent au pire.

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