A Buzyn: immunologie techno-libérale et chirurgie traumatique de l’hôpital public

Ce n’est pas un hasard si la crise de l’hôpital public a débuté dans les services d’urgence: ils sont le miroir grossissant de l’extension de la pauvreté dans notre pays. Agnès Buzyn est, depuis avril 2017, l’infirmière major de ce vaste hôpital militaire de campagne qu’est devenue la fonction publique française.

Ce n’est pas un hasard si la crise de l’hôpital public a débuté dans les services d’urgence : ils sont le miroir grossissant de l’extension de la pauvreté dans notre pays. Le secteur de la santé est celui où les politiques de démantèlement des services publics menées sont les plus directement perceptibles pour la majorité des gens. Celui où l’idéologie libérale, sans masque de chirurgie, sans anesthésiant, sans gant, donne libre cours à ses obsessions pathologiques de logique de marché et d’efficacité entrepreneuriale en tranchant dans le vif, débitant, démembrant d’un côté une médecine économiquement rentable et de l’autre le grand corps malade d’une assistance publique minimale.  La praticienne hospitalière Agnès Buzyn, ministre de la santé, s'y donne à coeur joie et son directeur de cabinet, ancien directeur du CHU de Toulouse, est un spécialiste de la réduction chirurgicale du personnel : il y a taillé dans le vif des équipes soignantes et sous-traité des activités sanitaires au privé : 152 lits sont fermés (8% des places disponibles) à cause du manque d’effectif. Toulouse, un des points chauds des Gilets jaunes et maintenant de la contestation hospitalière.

Comme beaucoup de ses collègues au gouvernement, elle est dans le domaine médical le fruit de formations d’excellence qui produisent cette haute fonction publique qui structure l’Etat et qui reste une spécificité culturelle française. Cet élitisme du haut appareil d’Etat a construit notre modèle républicain mais il devient aujourd’hui une aristocratie qui met à mal notre pacte social. Agnès Buzyn est le précipité d’un résultat d’analyse de laboratoire en sociologie de la médecine qui montre les signes cliniques d’une maladie chronique de l’hôpital public : le mandarinat dans sa dernière forme mutante libérale technocratique avec métastases de conflits d’intérêts. Fille d’un chirurgien revenu d’Auschwitz où une partie de sa famille a été assassinée, belle fille de Simone Weil par son premier mariage, elle est née à Paris dans une famille où la médecine est une tradition. Elle a mené une belle carrière de médecine, spécialiste en immunologie et en hématologie, elle est professeure des universités. Son expertise réelle, lui a permis d’être membre du Commissariat à l’Énergie Atomique, présidente de l’Institut National du Cancer et de la Haute Autorité de la Santé. Quand elle a été nommée, elle connaissait parfaitement le ministère de la santé, son fonctionnement, ses hiérarchies et son millefeuille décisionnel, cela d’autant mieux que son mari était directeur de l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale. « Un ministre qui n’a pas de conflit, n’a pas d’intérêt »avait dit le directeur général des syndicats pharmaceutiques. Alors qu’elle était directrice de l’INCA, Agnès Buzyn avait ouvertement remis en cause la loi Bertrand qui oblige les chercheurs et les laboratoires à déclarer leurs liens, elle avait fait sienne cette formule qui fonde le développement commercial des laboratoires. Selon elle, les compétences des experts en santé publique qui n’ont pas de liens avec les laboratoires, devaient être questionnées. Les siennes, à l’aune de ce critère, ne le seront pas. Contre l’évidence du conflit d’intérêt il faudra 15 mois pour que son mari quitte l’INSERM dont elle a la tutelle. Il est maintenant au conseil d’Etat, nommé en conseil des ministres sur recommandation de la ministre de la justice, amie du couple Buzyn.

Quant à la solidarité, l’autre terme de l’intitulé de son poste, elle était moins préparée, c’est une litote. Et, pour avancer sur l’autre jambe de son mandat, pour laquelle elle n’était pas trop entrainée, au lieu de la muscler, elle s’est appuyée sur un déambulateur : son premier directeur de cabinet, un ancien haut fonctionnaire, inspecteur des finances qui avait pantouflé dans la haute finance puis dans le mutualisme capitalistique et qui grâce à son rôle central dans le financement de la campagne de Macron revenait dans le public. Il a posé les jalons de la réforme 100% santé, vendue comme une avancée égalitaire en matière de santé pour tous qui élargit l’accès aux soins. Elle renforce surtout le rôle des assurances mutuelles qui augmenteront les tarifs des produits d’entrée de gamme pour les classes moyennes inférieures qui paieront en définitive l’amélioration de la situation des plus précaires. Cette réforme est l’essence de la pensée macronienne : l’équité plutôt que l’égalité, c’est-à-dire un projet sociétal de révision profonde des systèmes de protection sociale afin que chaque personne ait accès au système de protection le plus étendu mais économiquement possible. Le second terme de la proposition signifie prosaïquement un système déterminé par les opérateurs économiques et les marchés. Pendant ce temps, grâce à l’association Anticor, l’instruction de la prise illégale d’intérêt de l’ancien directeur des mutuelles de Bretagne, ancien député lobbyiste rémunéré des mutuelles à l’Assemblée Nationale, avance. La carrière de l’intéressé aussi : pour le sortir du gouvernement à cause de cette salle affaire de corruption de notable de province, on lui donne le perchoir national. C’est dire l’estime que le nouveau monde politique a de cette institution.

Évoquons pour finir, et ce n’est pas un détail de l’histoire, dirait l’autre éborgné dans une rixe étudiante, il n’y avait pas encore de LBD, la politisation de l’Aide Médicale d’Etat pour l’accès aux soins des étrangers en situation irrégulière. Là, comme ailleurs dans les aides d’Etat qui garantissent l’accès aux droits fondamentaux et comme à l’époque des dames patronnesses, on punit collectivement, on humilie au nom des fraudes de quelques-uns, montées en épingle par la presse réactionnaire, relayées par les radicaux de la macronie et rendues possibles par des procédures administratives poreuses, faute de moyens de contrôle. Parce que des associations de solidarité ont montré les dangers de la limitation d’accès aux soins en matière de santé publique, finalement, après avoir laissé se développer la polémique, Agnès Buzyn ne retient que l’alignement des carence de trois mois pour bénéficier des aides médicales d’Etat : un affichage de fermeté contre l’immigration qui contribuera surtout à l’engorgement des services d’urgence. L’hubris néo libérale est juste contenue quand l’os est atteint. Les ministres qui suivront pourront bientôt procéder à l’autopsie médico-légale de l’hôpital public : les assassins et les complices sont nombreux, comme les traces sur le cadavre. La victime aura souffert longtemps.

 

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