Darmanin : Ratapoil et en même temps Gribouille

On nous l’a vendu en Gavroche sauvé du ruisseau. Nous l’avons vu, ministre du budget, en bonneteur du Carrousel du Louvre, faisant la poche à Cosette pour financer Thénardier. Le voilà à la fois Ratapoil qui cogne le manifestant et Gribouille qui attaque la loi sur la liberté de la presse pour protéger les policiers

On nous l’a vendu en Gavroche sauvé du ruisseau, chantant « Je suis un bourricot, c'est la faute à Sarko. Et me voilà baron, c'est bien grâce à Macron ». Nous l’avons vu, ministre du budget, en bonneteur du Carrousel du Louvre, faisant la poche à Cosette pour financer Thénardier. Le voilà Ratapoil qui cogne le manifestant, déloge l’islamiste, maintien l’ordre et provoque le député à l’Assemblée. Ratapoil, c’est le célèbre personnage du caricaturiste Daumier dans le journal républicain Le Charivari à la fin de l’éphémère seconde République. Auxiliaire de la propagande impériale, mi espion, mi provocateur, arrogant, il aime la bagarre et fait la claque sur le passage de son idole le prince président Louis-Napoléon Bonaparte. Daumier le dessine sûr de lui, muni de sa grosse cane pour assommer le Rouge avec ses comparses, le menton haut et la morgue de celui qui n’a peur de rien. Depuis qu’il est ministre de l’intérieur, Darmanin surjoue la loyauté avec celui qui l’a nommé à ce poste, tremplin des ambitieux de la République. Il multiplie les provocations, s’affiche en soutien des syndicats de police les plus proches de l’extrême droite et défie les journalistes. C’est curieux comment les images politiques du XIXe siècle vont comme un gant à l’actuel possesseur du maroquin de l’Intérieur. Comparaison n’est pas raison, certes, mais le rapprochement de notre époque avec la monarchie de juillet (1830-1848), la seconde République (1848-1852) et le second Empire (1852-1870) sont instructives pour comprendre l’affaiblissement des principes de la République. Ces années précèdent la Commune de Paris dont on commémore cette année le cent-cinquantième anniversaire. Avec la Révolution et les grandes lois des débuts de la troisième république (liberté de la presse, liberté d’association, enseignement, séparation de l’Eglise et de l’Etat) cette période de quarante années fonde notre culture politique partagée mais aussi nos divisions. Cette époque c’est la barricade et la rue comme lieux d’expression publique, la mise sous tutelle du pouvoir législatif, les référendums plébiscitaires. C’est l’émergence de la question sociale, des ouvriers en acteurs politiques, celle du libre échangisme, du pouvoir des experts, de la question du suffrage universel, des banques d’affaires, de la spéculation en bourse, des grands emprunts d’Etat, du droit du travail, de la République sociale abandonnée, du catholicisme social, de l’égalité entre les femmes et les hommes, de l’opinion publique dans les médias de masse, des ateliers nationaux, des libertés publiques comme variable d’ajustement sécuritaire ou encore de la grande pauvreté qui s’invite dans le débat politique.  

Emmanuel Macron n’est pas encore Napoléon III, il n’en a ni la moustache, ni la barbichette à la Ratapoil, mais le bonapartisme lui trotte dans la tête. Son ministre de l’intérieur c’est, en même temps, dirait le prince président, Ratapoil et Gribouille, le personnage de la comtesse de Ségur qui plonge dans un étang pour se protéger de la pluie. Pour protéger ce qu’il pense être les valeurs de la laïcité, Darmanin indexe les Français de confession musulmane dans une loi qui relance à l’Assemblée la question du voile et qui postule l’incapacité de six millions de Français à s’intégrer à notre modèle de société. Pour protéger ses valeureuses forces de l’ordre que son prédécesseur a décoré pour leurs hauts faits dans la répression des Gilets jaunes, il s’attaque à la liberté de la presse. Pour assurer les valeurs de la République, il restreint les libertés publiques. Dans un gouvernement qui prétend défendre les valeurs du genre, il est soupçonné de pratiquer le droit de cuissage. Pour nous protéger d’un virus, il affaiblit notre immunité culturelle. C’est qu’avec son patron et avec beaucoup d’autres, il confond valeurs et principes. Les premières c’est l’affaire des banquiers, des curés, des imams et des rabbins, les seconds c’est l’affaire des défenseurs du modèle républicain. 

Les blocages des ronds-points à l’hiver 2018-2019 ont remplacé les barricades de rues des anciennes émeutes parisiennes et lyonnaises, mais la question sociale reste la même que sous la deuxième République et elle se posera de manière plus en plus aiguë. La cane gourdin a été troquée par le flash-ball et le taser mais la question de l’autoritarisme du régime Macron se pose de la même manière qu’à la veille de la chute de la deuxième République. Chez notre bonhomme de la place Beauvau, la cambrure forcée de Ratapoil cache mal l’absence de colonne vertébrale politique soutenant les principes démocratiques. La vareuse trempée de Gribouille montre son vrai visage : la perméabilité aux idées de l’extrême droite. 

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