Pensées postcoloniales déboulonnée

Et si en définitive, c’était le petit guide de fortune qui disait la vérité ? Cette statue, la République, c’est une femme courageuse, revenue de tout, elle jette les pétales de la désillusion sur le corps sans vie de l’entreprise coloniale.

Carte postale Grrand Bassam Carte postale Grrand Bassam

Grand Bassam Monument aux morts de la fièvre jaune Grand Bassam Monument aux morts de la fièvre jaune

 

Grand-Bassam, Côte d’Ivoire. Elle n’est pas grande, une taille humaine, une base rétrécie, elle parait si facile à déboulonner. On la voit de loin dans le vieux quartier français, au bout du boulevard Treich-Laplène bordé de manguiers centenaires et d’anciens bâtiments coloniaux. Posée sur une sorte de gros rocher, une statue de femme en bronze tourne le dos à un muret blanc et à des cocotiers. De son bras gauche elle serre une gerbe de fleurs contre sa poitrine pendant que sa main droite semble éparpiller des pétales, à moins qu’elle ne sème des graines. Des enfants facétieux y ont accroché une branche sèche encore fleurie il y a une semaine. A ses pieds un mort est allongé dans son linceul. Des jeunes en embuscade attendent le touriste qui se fait rare en période de pandémie mondiale et l’un d’entre eux m’explique l’air pénétré que le monument raconte l’histoire d’une courageuse femme blanche qui s’était rendue dans le village N’Zima pour y voir une guérisseuse afin de soigner son mari frappé par la fièvre jaune. Quand elle repartit avec des feuilles médicinales il était trop tard, arrivée chez elle, il avait déjà rendu l'âme. Par dépit, elle dispersa les pétales des fleurs sur le malade.

Le délicat bonnet phrygien de la femme, le style Art Nouveau de la statue avec son allure de Cérès républicaine, (la déesse romaine de la terre nourricière et des moissons, symbole de la seconde République) me disent que l’histoire racontée par le jeune guide improvisé doit être éloignée de la vérité de l’histoire. Sur le socle près du visage du mort on lit marqué maladroitement : « Ses enfants tombés en Côte d’Ivoire, la France reconnaissance ». On voit l’hésitation du graveur sur le dernier C qui devait être un T à l’origine. Curieusement le cadavre porte des gros brodequins noirs bien cirés qui dépassent de son drap mortuaire blanc immaculé comme l’est tout le piédestal de la statue. Pas de références militaires, de médailles où de symboles guerriers. Aucun nom gravé. Marianne a le regard perdu dans le lointain. Son visage est à la fois triste, hautain et indifférent, alors que celui du défunt anonyme à ses pieds est effrayant, boursoufflé, amer. Les couches successives de peinture donnent l’impression que les yeux sont grands ouverts. On décrypte difficilement quelques informations au dos du monument financé par une souscription publique organisée par le gouverneur Angoulevant. L’air marin du large a presque fait disparaitre le texte.

Rentré chez moi, au quartier des Deux Plateaux d’Abidjan près du boulevard des martyrs, qui s’appelait jusqu’en 2002 le boulevard Latrille, encore un gouverneur, je me lance dans une recherche documentaire sur la statue. D’abord les faits. Elle a été érigée en 1914 juste avant la guerre en mémoire de l’épidémie de fièvre jaune de 1900 qui décima les habitants de Grand Bassam. La capitale de la colonie fut alors transférée à Bingerville, du nom du premier gouverneur de la colonie, un peu plus au nord-ouest sur la lagune où l’air était plus saint. Le monument est l’œuvre d’un artiste de renom à l’époque, Alfred Lenoir. Il était l’un des sculpteurs officiels de la République alors prise d’une fièvre mémorielle sous une forme statuaire dans toutes les villes de France. On peut voir certaines de ses œuvres à Paris comme la pompeuse allégorie du Moyen âge au pied de l’une des colonnes du pont Alexandre III ou la statue d’Eugène Delacroix sur la façade de l’hôtel de ville. Plusieurs de ses sculptures furent fondues par le régime de Vichy pour l’industrie de guerre allemande. Quant au gouverneur Angoulevant la recherche est tout aussi instructive. Il arrive en 1908 en Côte d’Ivoire qu’il quittera huit années plus tard pour devenir Gouverneur de l’Afrique Équatoriale Française. De cette expérience il publie un livre que l’on peut télécharger facilement. Préfacé par le Général Gallieni, il est intitulé : « La pacification de la Côte d’Ivoire : méthodes et résultats ».Le ton est donné, c’est un administrateur. Dès le premier titre, il annonce la couleur : « Les erreurs du passé : la conquête pacifique ».Le premier paragraphe de son titre II « méthodes et moyens »est sans équivoque : « la manière forte » et le titre III n’est qu’une litanie d’expéditions militaires dans le pays pour soumettre les habitants.

Angoulevant était un républicain de la gauche radicale, la matrice politique de la IIIe République. Avec Gallieni, le massacreur de Malgaches et le sauveur de Paris en 1914 qui organisa les Taxis de la Marne, il est l’un des praticiens de « la manière forte » qu’il théorisa et qu’il appliquera pendant toute sa carrière coloniale en Cochinchine, en Somalie, au Congo, ou en Inde française. Page 53 de son livre, après avoir critiqué l’approche pacifique qui lui fit perdre plusieurs de ses lieutenants, il écrit : « On objectera que la politique vigoureuse, la manière forte, puisqu’on lui a donné ce nom, est contraire à nos principes, à notre génie. Ce serait exact si elle s’employait a priori sans que nous soyons rendu compte des dispositions de l’indigène, si nous pénétrions dans les pays neufs à la façon de conquérants barbares qui commencent par écraser et imposent la terreur. Tel n’est point notre cas mais du moment que nous connaissons la mentalité commune à toutes les tribus et que cette mentalité les pousse à nous combattre, serait-il pratique et humain d’adopter à leur égard une attitude dont nous ne pouvons attendre que des deuils, des guerres sanglantes, une inutile perte de temps ? Le tout est de savoir si nous voulons occuper le pays et le civiliser, si oui il n’y a pas d’autre méthode à employer que celle à laquelle nous avons dû en venir et qui constitue ici une règle impérieuse. » C’est à cause des indigènes et de leur refus de se civiliser que nous devons, contre nos valeurs universalistes des droits de l’homme, les soumettre par la force : la quintessence de l’idéologie coloniale. En 1920 il siégea à la commission de la lutte contre l’esclavage dela SDN à Genève. Comme pour le roi des Belges Léopold qui fit mutiler et réduire au travail forcé les habitants de vastes territoires pour l’exploitation du caoutchouc, la lutte contre l’esclavage était le faux nez, le masque humaniste de l’entreprise coloniale.

Grand-Bassam est une sorte de parc d’exposition permanente d’architecture coloniale. Après l’indépendance elle devint un lieu de villégiature pour les Européens et les nouvelles élites de la capitale toute proche, mais il semble qu’ils l’ont oubliée une seconde fois, ils préfèrent aujourd’hui aller plus loin dans des stations balnéaires de standing. La nostalgie coloniale ne fait plus recette que chez les quelques Français qui vivent encore à Grand Bassam. Les Ivoiriens se sont réappropriés la ville, elle est devenue plus populaire, plus jeune, le dimanche la plage et les buvettes sont bondées. Le jour de ma visite d’autres monuments de la ville alimentèrent mes réflexions mémorielles. Avant d’entrer dans le quartier Français par le boulevard Angoulevant, on traverse la lagune sur pont de la victoire. Au milieu du rond-point qui mène vers le pont se dressent trois grandes statues de femmes en ciment blanc qui marchent de manière déterminée, deux devant se tiennent la main, l’une d’entre elle tend le bras gauche et montre un point au loin. Le monument commémore la marche des femmes du 24 décembre 1949. Venues d’Abidjan elles allaient vers la prison de Grand Bassam pour exiger la libération de militants du parti indépendantiste d’Houphouët Boigny, le PDCI. La police coloniale riposta, quarante femmes furent blessées, quatre arrêtées, des femmes courageuses. Elles n’obtinrent pas gain de cause immédiatement, les militants ne furent libérés que trois mois plus tard : leur victoire fut repoussée de quelques semaines à la demande du leader du PDCI. A la sortie du pont sur la droite une haute stèle en granite noir poli rappelle la fusillade du 13 mars 2016 qui fit 16 victimes civiles dont sept Ivoiriens et quatre Français. La moyenne d’âge des ivoiriens assassinés ce jour-là était de 23 ans, celle des Français de 68 ans. Pour qui sont tombées tous ces gens ? Trois militaires ivoiriens et les trois terroristes furent tués. Le monument se trouve à l’angle de la ville opposé à celui des victimes de la fièvre jaune de 1900. A mi-chemin entre ces deux lieux de recueillement on trouve une petite obélisque érigée en 1922 en mémoire de l’explorateur Marcel Treich-Laplène qui débarqua à Grand Bassam en 1883 et y mourut en 1890 après plusieurs expéditions à l’intérieur du pays.

Comme avec la COVID, en Côte d’Ivoire la fièvre mémorielle qui sévit en France sur l’histoire coloniale est beaucoup moins virulente. Elle a affaibli le gouverneur Latrille (1943-1947) à Abidjan en 2002 dont la mémoire a été partiellement éclipsée par les victimes des évènements de 2000. Si la fièvre s’emparait de la lagune Ebrié avec la même virulence que dans l’ancienne métropole, alors l’obélisque de Treich-Laplène, toutes les rues Angoulevant, Latrille, Binger, le camp Gallieni mais aussi notre petite Marianne-Cérès du quartier français seraient des personnes à risque. Et si c’était de l’inquiétude devant cette nouvelle épidémie que l’on peut percevoir dans le regard perdu de la modeste statue aux pieds fragiles ? Le nom d’Angoulevant, l’idéal type du colonialiste français obtus, convaincu de sa mission civilisatrice, qu’elle porte marquée au fer rouge sur son piédestal, comme sur l’épaule d’une esclave, en ferait une première victime. Heureusement la plaie se cicatrice, le nom n’est presque plus visible.

Et si ce n’était pas Cérès qui était symbolisée, mais Mnémosyne la déesse grecque de la mémoire et de l’histoire, la mère des sept muses, qui semble avoir pris ses quartiers à Grand-Bassam ? On la représente avec la main droite portée à l’oreille comme pour mieux entendre le bruit étouffé des évènement et des drames qui s’y sont déroulés et qui circulent encore dans les rues de la petite ville assoupie entre la lagune et l’océan. Et pourquoi pas Cybèle, la déesse romaine de la fécondité venue d’orient. Chaque année elle s’invite certainement aux fêtes traditionnelles Sider et Grelo des N’Zima de Grand Bassam quand les maîtres des cérémonies juchés sur un curieux monument sous la statue d’un archange aux ailes déployées, appellent la prospérité pour les habitants de la ville ? Pourquoi pas la Vierge Marie posée au milieu de la cour du vieux collège des sœurs missionnaires où même Isis l’égyptienne qui recolle les morceaux du cadavre de son mari et lui redonne la vie ? Cheikh Anta Diop pourrait être l’avocat de la secrète Cérès du quartier français si un procès en déboulonnage était intenté à cette dernière.  

Et si en définitive, c’était le petit guide de fortune qui disait la vérité ? Cette statue, la République, c’est une femme courageuse, revenue de tout, elle jette les pétales de la désillusion sur le corps sans vie de l’entreprise coloniale. Elle s’apprête à rejoindre ses trois soeurs à l’entrée de la ville pour une nouvelle marche des libertés. Amis Ivoiriens, ne déboulonnez jamais cette femme, elle est si belle.  

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