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Billet de blog 20 avr. 2020

Les libertés fondamentales : le souffle de nos démocratie

On observe déjà les nouveaux clercs de la religion d’un monde sans alternative à la croissance économique veulent limiter les libertés et les droits. Cette fois ci au nom de la sécurité et de la défense du dogme économique qui ne pourra être remis en cause.

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Le covid-19 est un virus naturel qui s’attaque aux poumons, empêche la respiration et retire le souffle. C’est cette caractéristique qui fait mettre un genou à terre à nos sociétés occidentales. Elles l’ont fait comme celui qui demande pardon ou une bénédiction. Pour autant le covid-19 n’est pas un châtiment divin ou une vengeance de la nature, comme des esprits embrumés veulent nous le faire croire. Il est un phénomène naturel aussi vieux que l’humanité : une zoonose comme l’étaient avant lui la peste, la variole, le sida ou ébola. Il est le signe sans équivoque de l’expansion sans limite de notre activité humaine qui accélère la pression sur la nature jusqu’à rendre notre planète invivable et dangereuse pour l’espèce humaine.

Jean Delumeau dans son magnifique essai La peur en occident[1]explique que les grandes peurs du XIVe eu XVIIe siècle ont permis de « substituer des peurs théologiques à la lourde angoisse collective résultant de stress cumulés ». Cette substitution a été libératrice en définitive même si, sentant le danger pour leurs positions de pouvoir, les clergés religieux et d’Etat ont alors renforcé leur emprise sur la société. Dans le même temps la Renaissance et les Lumières furent le fruit fécond de la pensée humaine qui permit à l’humanité de sortir victorieuse de ses angoisses. Les fondements de la science, les droits de l’homme et le droit naturel ont émergé à partir du XVIIe siècle. Mais aussi la traite atlantique, le capitalisme industriel et financier, l’exploitation des colonies, le travail des enfants. Les terribles guerres qui ont émaillé le monde du XVIIIe siècle au XXe siècle avaient abouti au modèle de l’Etat providence démocratique qui n’a pas résisté à l’effondrement de l’Union soviétique. Des hégéliens de tréteaux y ont vu la fin de l’histoire dans la démocratie libérale et ce fut surtout l’hubris industrielle, financière, consumériste et commerciale qui prit le pas. L’histoire est de retour, dit-on. Elle n’est jamais partie.

De nouvelles peurs sont là, réelles : le climat, le terrorisme, ou instrumentalisées : les migrations. La crise sanitaire que nous vivons aura finalement un très faible impact sur les courbes de mortalité annuelles mais elle aura mis à nu nos contradictions sociétales à l’échelle de la planète. Autour de cette mobilisation contre un danger commun, il est certain que les mêmes mécanismes qui ont présidé à la construction de l’Occident moderne vont se mettre en place sur plusieurs dizaines d’années. On observe déjà comme au temps de la contre-réforme et du calvinisme au XVIe siècle que les nouveaux clercs de la religion d’un monde sans alternative à la croissance économique veulent limiter les libertés et les droits. Cette fois ci ce sera au nom de la sécurité et de la défense du dogme économique qui ne pourra être remis en cause. Comme le virus qui empêche nos poumons d’absorber l’air qui autorise la vie, beaucoup voudront limiter nos libertés qui seules permettent à nos démocraties de respirer : la nécessité de parler, de communiquer, la liberté de penser, de dire, de s’exprimer, s’imposent en ce moment. Et s’il y en a un qui ne manque pas d’air, c’est notre président. Pour son 4ediscours depuis le début de la crise, il a une nouvelle fois changé de pied. C’était le chef de guerre en mars dernier et le 13 avril il a essayé de fendre l’armure qu’il porte jusque maintenant : on l’a vu esquisser l’ébauche d’un sourire. Il a atténué sa métaphore guerrière et il a parlé des plus graves restrictions de sécurité jamais mises en place temps de paix. Dans son discours de 27 minutes, nous pouvons voir l’argumentaire qu’il utilisera dans quelques semaines quand l’heure des comptes politiques sonnera sur les retards à l’allumage dans les commandes de masques et de tests. Il nous a aussi expliqué qu’il passait par-dessus bord les bases idéologiques sur lesquelles il avait fait sa campagne il y a trois ans.  En regardant son prompteur où défilaient les mots de son trop long discours, voyait-il la pendulette posée sur son bureau posée à côté de lui sur sa photo officielle ? On le sait très attaché à ces petits signes symboliques et à travers cette image, à l’époque, il voulait nous dire qu’il serait le maître des horloges. A la sortie de la crise qui l’aura pris de court, il lui faudra remettre les pendules politiques à l’heure.

Le processus de restriction continue de nos libertés à l’occasion de ces nouvelles peurs a commencé il y a un moment déjà. L’amélioration de nos techniques le permet. On se souvient d’Edward Snowden qui révélait en 2013 que la NSA et la CIA avaient mis en place un vaste système de surveillance d’internet et de téléphone à l’échelle de la planète. L’extradition possible vers les États-Unis de Julien Assange qui a publié en 2010 des documents révélant des crimes de guerre américains et anglais en Irak, remettrait en cause l’Etat de droit de la plus ancienne démocratie européenne dont le parlementarisme est issu des troubles religieux du XVIIe siècle. En France l’état d’urgence de 2015 qui diminue le rôle du juge dans les atteintes aux libertés, vient de la loi du 3 avril 1955 qui a ouvert les pouvoirs spéciaux à l’armée en Algérie moins d’un an plus tard. En 2017 la plupart des dispositions de l’état d’urgence ont été intégrées dans le droit commun. En 2019 la loi anti casseur a encore élargi le champ des autorités administratives pour restreindre les libertés individuelles hors du contrôle du juge et limiter notre possibilité de nous exprimer collectivement dans les manifestations. Comme dans une sorte de mithridatisation sécuritaire et d’accoutumance à la contrainte, nous acceptons peu à peu les restrictions aux libertés fondamentales. La loi du 23 mars 2020 sur l’urgence sanitaire, certes au nom de l’intérêt général, est une atteinte inouïe à nos libertés individuelles. Elle permet au gouvernement de légiférer par ordonnances pendant deux mois. Même l’article 16 de notre Constitution, le plus liberticide potentiellement, qui peut donner les pleins pouvoirs au président de la République, prévoit un contrôle parlementaire au bout d’un mois. Jamais l’exécutif avec toutes les réformes menées depuis 2015 n’aura été aussi puissant dans l’histoire de nos cinq Républiques. Le terme de guerre qui appartient au droit international public mais pas au droit constitutionnel, est utilisé pour produire du consentement aux atteintes aux libertés et droits fondamentaux. La proposition de loi Avia sur la lutte contre les propos haineux sur les réseaux sociaux prévoit le renversement de la charge de la preuve en matière pénale, vieux principe de notre droit pénal protecteur des libertés individuelles : en cas d'infraction, ce n'est plus à l'État et à ses agents de démontrer et de qualifier la faute mais au citoyen de démontrer qu'il n'en a commis aucune. Alors quand le président vient nous expliquer, les yeux dans les yeux, qu’une loi est en préparation pour contrôler nos déplacements et nos rencontres à la sortie du confinement via une application sur nos téléphones mobiles et qu’elle n’attentera pas à nos libertés, nous devons être inquiets : une différence de degré mais pas de nature avec le « crédit social » de la techno-surveillance chinoise. Même des députés de la majorité s’inquiètent, c’est dire. L’histoire montre l’irréversibilité de la plupart des lois sécuritaires d’exceptions avec leur effet cliquet cumulatif : il est difficile de revenir en arrière.

Une autre vérité surgit de la crise, étymologiquement à la fois le moment paroxystique d’une maladie et le moment où tout doit se décider, nous y sommes : c’est le silence des tombes imposé aux personnes âgées qui meurent seules. Leurs dépouilles sont portées en terre ou incinérées dans la solitude d’un cérémonial réduit au minimum, une salle frigorifiée à Rungis pour les plus pauvres. Quelle violence plus forte peut être infligée à nos libertés que celle de ne pas donner les derniers gestes d’affection à nos parents et amis qui nous quittent et les accompagner jusqu’à leur ultime demeure ? Et nous avons accepté cela avec résignation. C’est dans ces moments qu’il nous faut relire Antigone : il existe desvérités anthropologique, une nature humaine, plus fortes que la marchandisation du monde et de ses lois qui nous ont amené à la crise. Le pire n’est jamais certain mais aujourd’hui c’est au nom du libéralisme que les libertés sont menacées. « L’Éternel Dieu souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. » (Genèse 2.7)

[1]Jean Delumeau. La peur en Occident, une citée assiégée XIVe XVIIe siècle.Fayard 1978

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