Kwibuka : souviens toi !

A Kigali, Emmanuel Macron montre qu'il a enfin lu Paul Ricoeur...

Après Ouagadougou en novembre 2017 et Abidjan en décembre 2019, Emmanuel Macron a prononcé à Kigali son troisième grand discours sur le continent africain. Lors du premier, encore dans la dynamique de sa victoire électorale, il avait surjoué la rupture des codes, la jeunesse, la cool attitude, pour expliquer que la Françafrique c’était fini, qu’il fallait refonder les relations de la France avec le continent noir sur la base des générations montantes. Les récents évènements au Tchad et au Mali montrent qu’elles sont encore habillées kaki et treillis militaire. Le second discours avait été plus laborieux. A mi-mandat, aux côtés du vieux président ivoirien, secrétaire général du syndicat des chefs d’Etat africains francophones, Emmanuel Macron avait invoqué le concept confus de « faute de la République » pour éviter, en pleine fièvre mémorielle sur la colonisation, d’avoir à reconnaître la colonisation comme crime contre l’humanité. Une sorte de métaphysique républicaine qui ne tient pas la route philosophiquement et qui n’a eu aucun impact politique. Plus personne n’en parle. Exactement dix jours après son discours d’Abidjan, en fait de génération montante, un adolescent montait dans le train d’atterrissage d’un Airbus en partance pour Paris. Cet acte désespéré, mieux qu’un discours de circonstance, montre la réalité de la majeure partie de la jeunesse africaine : pas de perspective d’emploi, déni du droit à l’éducation, à la santé, à la culture et à des élections libres et transparentes. Les vingt-mille migrants morts en méditerranée depuis 2010 en sont le résultat.

Cette fois ci au Rwanda, le président de la République a été mieux inspiré. Il a enfin lu sérieusement Paul Ricoeur. Les mémoires du dernier génocide du XXe siècle sont encore à vif, la plupart des acteurs sont encore vivants, il devait se montrer à la hauteur de la mémoire de cet évènement encore récent. Le rapport Duclert, commandé par l’Élysée démontre sans équivoque l’immense responsabilité en 1994 de la présidence de la République, du gouvernement et de l’armée française dans l’assassinat de plus d’un million d’enfants, de femmes et d’hommes. Emmanuel Macron l’a reconnu, sans fard et avec des mots justes. Il a intégré la double idée de Paul Ricoeur : dans un premier temps seule la vérité de l’histoire assumée compte pour que dans un second temps seules les victimes et les assassins, individuellement, au plus profond de leur propre conscience accordent ou demandent le pardon. La première étape a été franchie par la France le 27 mai 2021. Le pardon cheminera au rythme du cœur des personnes encore vivantes. Seule la personne humaine a la capacité de pardonner et donc de s’excuser. Les excuses officielles sont de la rhétorique inutile face à « l’insondable silence »des victimes. La réaction du président rwandais indique sans équivoque que l’objectif politique du président français a été atteint : les relations bilatérales entre les deux pays reprennent un cours normal.

Le rapport d’Amnesty International 2020 pour le Rwanda décrit les nombreuses atteintes aux libertés du régime de Paul Kagamé : détentions arbitraires, disparitions d’opposants, recours excessif à la force. Reporter Sans Frontières rappelle que depuis 1996 huit journalistes ont été assassinés ou sont portés disparus et 56 ont été contraints à l’exil. Le président Kagamé est le bon élève de la banque mondiale et du FMI. Son régime est autoritaire, répressif sur le plan politique et libéral sur le plan économique : le modèle chinois qui s’applique peu à peu dans les pays africains. On aimerait que le Président Macron ne l’oublie pas. Par ailleurs, deux institutions de la République française, l’armée et la police, ont été impliquées dans la généalogie de deux génocides, c’est-à-dire « l’élimination de l’humanité de l’autre ».Il aura fallu 53 ans pour que la France par la voix de son président reconnaisse sa responsabilité dans la rafle du Vel d’hiv, la moitié pour le Rwanda. Alors que notre armée est engagée dans une guerre africaine, que notre police met en tension la séparation des pouvoirs, le président de la République devrait également ne pas oublier le principal enseignement du rapport Duclert. C’est la verticale du pouvoir des institutions de la Ve République qui a permis l’aveuglement Français et l’appui à un régime génocidaire et à ses assassins. Ce sont des amitiés politiques et militaires qui ont permis que des génocidaires se fassent oublier.

Le 23 mai, en direct depuis l’Élysée, le président Macron participait au concours d’anecdotes des YouTubers Macfly et Carlito. Il ne devait pas avoir en tête le discours qu’il prononcerait quatre jours plus tard à Kigali. Il avait pourtant la mémoire précise de l’anecdote d’avoir été figurant dans un film Nollywood lors de sa visite en 2018 au Schrine, la discothèque historique de Fela et de l’afrobeat qu’il fréquentait quand il était stagiaire de l’ENA à l’ambassade de France au Nigéria. Il semble donc avoir une bonne mémoire sur ses aventures africaines. Alors Monsieur le président, souvenez-vous que le régime de Paul Kagamé est une régime qui poursuit ses opposant, que des migrants se noient parce que des régimes que la France soutient, ne leur donnent pas l’accès aux droits fondamentaux et qu’aujourd’hui encore, l’armée française mène une guerre au Sahel aux côtés de régimes corrompus et répressifs. Pour le coup ce ne sont pas des anecdotes. Kwibuka ! Monsieur le président.

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