Déboulonner l’hégémonie mémorielle de l’extrême droite

Aujourd’hui c’est l’extrême droite, fille des derniers combats coloniaux et matrice du révisionnisme, qui s’est emparée des questions d’identité et de sécurité en imposant les termes du débat grand public sur notre histoire nationale.

Avant de vouloir déboulonner, dégrader, taguer ou noyer les statues présentes dans notre espace public, nous pourrions songer à en ériger de nouvelles. Et s’il y a un personnage dont nous devrions collectivement cultiver la mémoire en ces temps d’Alzheimer collectif c’est Paul Ricoeur décédé en 2005. Il faudrait installer sa statue rue du Faubourg Saint Honoré, mieux, sous la fenêtre du Salon doré du palais de l’Élysée. L’’actuel locataire l’aurait ainsi en permanence sous les yeux et si cela avait été fait plus tôt, elle lui aurait peut-être permis d’éviter de dire une ânerie : « Je vous le dis très clairement (…) la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire». La République est un régime politique mué en allégorie, elle n’a rien à effacer, elle n’en a pas la capacité et l’histoire ne se rature pas comme sur un cahier d’écolier, pire, on l’oublie.

Venus d’un autre que lui, ces propos auraient pu être considérés comme imprécis, mais - et ça devient fatiguant à force de le rappeler à chaque occasion quand il parle d’histoire comme un élève studieux de terminale philo – Emmanuel Macron a été assistant éditorial de Paul Ricoeur quand celui-ci écrivait son dernier grand livre sur l’histoire et la mémoire[1]. Dans cet ouvrage qui couronne des années de recherche en historiographie où il convoque des dizaines d’historiens, dont son assistant devait rédiger les notes de bas de pages, Paul Ricoeur opère une distinction nette entre la mémoire humaine, toujours fragile, subjective, approximative au fur à mesure que les faits s’éloignent et la vérité de l’histoire qui appartient aux historiens. Il s’interroge sur la représentation dans le présent de quelque chose de passé, sur le passage d’une mémoire liée au vécu des individus, vers ce que l’on appelle notre mémoire collective qui n’en est pas une selon Ricoeur et qui se fait par l’intersubjectivité des citoyens : elle est alors susceptible de manipulations et d’idéologie. Et c’est exactement ce que fait Emmanuel Macron en mélangeant l’histoire avec les représentations et les discours sur notre histoire nationale. Il ne semble pas lui être resté grand-chose des dix-huit mois passés à travailler pour Paul Ricoeur à Chatenay-Malabry ou flotte la présence d’Emmanuel Mounier le fondateur de la revue Esprit que le Président aime citer. Du discernement Ignacien qu’il a peut-être appris dans l’établissement scolaire Jésuite d’Amiens, il ne lui reste que l’instrumentalisation d’une érudition besogneuse au service d’un projet politique.

Rafraichissons-nous la mémoire depuis que ce personnage est entré dans l’espace public. Aux fêtes johanniques d’Orléans au printemps 2016, il préemptait la figure de Jeanne d’Arc au Front National. A l’été 2016, il s’affichait au Puy du Fou, lieu de mémoire d’une France mélancolique des équilibres d’avant la Révolution. En février 2017, depuis Alger, il estimait que la colonisation avait été un crime contre l’humanité. Lors de la pompeuse scénographie hégélienne de sa victoire électorale il semblait vouloir incarner l’Esprit de la France depuis la Monarchie jusqu’à la construction européenne en passant par l’Empire et la République. En septembre 2018, en s’appuyant sur la vérité de l’histoire, il reconnaissait la responsabilité de l’État dans l’assassinat de Maurice Audin à Alger en 1957. Deux mois plus tard à Morhange avec son « itinérance mémorielle »pour le centenaire de l’armistice de 1918, il proposait un parallèle hasardeux entre les 27 000 morts Français du 22 août 14 et les victimes de « la désindustrialisation et les coups de boutoir de la mondialisation ». Récemment, en décembre dernier à Abidjan, il a déclaré que la colonisation avait été « une faute de la République ».Prudent avant son élection sur la question identitaire, il enfourche aujourd’hui le tigre du souverainisme culturel. Paul Ricoeur doit se retourner dans sa tombe en entendant toutes ces postures mémorielles successives où le meilleur, la colonisation comme crime contre l’humanité, Maurice Audin, côtoie le plus indigent, la cour du Louvre, la faute de la République, la nostalgie monarchique, la dénonciation d’un « séparatisme communautaire » et les anachronismes du discours lorrain.

Paul Ricoeur ouvre son livre sur l’Histoire sur l’image de traces que le ressac efface sur la grève, il s’interroge sur l’empreinte laissées par des évènements dans nos mémoires individuelles et dans nos représentations collectives du passé. Pourquoi oublions-nous certains faits et pas d’autres ? Alors que la mémoire demande un effort, l’injonction d’oubli est impossible. Il est des souvenirs que nous ne pouvons oublier et d’autres que nous enfouissons sans en être conscient. Parfois une tempête plus violente, comme celle que nos sociétés vivent en ce moment, fait ressurgir du passé une vieille épave ensevelie depuis longtemps ou bien met à jour une cache où l’on trouve les preuves d’un crime oublié. C’est notre passé colonial et esclavagiste qui émerge à nouveau aujourd’hui à l’occasion de l’émoi occasionné par un cyclone symbolique mettant au jour la violence structurelle de la police américaine avec l’agonie filmée d’un Noir sous le genou d’un policier. Des activistes français issus de l’immigration postcoloniale (le CRAN, les indigènes de la République), appuyés par des associations anti racistes anciennes, manifestent alors pour exprimer leur vision d’une partie de notre communauté nationale arrivée plus récemment dans la construction historique toujours en chantier de notre pays et qui ne se retrouve pas dans le récit national. Pire ce dernier efface leur histoire en affichant dans nos rues et notre statuaire urbaine ceux-là même qui ont participé à la domination de leurs aïeux. Ces citoyens français ont le sentiment qu’ils n’existent pas dans la mémoire collective par ce qu’ils ont contribué à édifier de notre Nation. Pourquoi est-ce si compliqué d’en parler démocratiquement ? Notre président fait mine de ne pas comprendre pourquoi la statue de Victor Schœlcher a été abattue à la Martinique, pourquoi celle de Colbert trônant devant l’Assemblée Nationale pose problème, pourquoi Gallieni, Faidherbe et d’autres généraux qui se sont illustrés à la fois dans les colonies et les champs de bataille sur notre territoire, méritent un droit d’inventaire. Laissons nos voisins Belges discuter avec les fantômes du roi Léopold[2]. Les images de statues qui chutent ont toujours été des symboles forts de tournants historiques - Saddam Hussein ou Kadhafi - c’est ce qui donne une résonnance particulière à celles dessouchées ces derniers jours. Aujourd’hui ce sont les bottes de la statue de Staline, abattue par les émeutiers d’octobre 1956, qui accueillent les visiteurs du parc du souvenir du communisme à Budapest. En France, les sculptures de nos places sont elles-mêmes un objet d’histoire. Le besoin d’ériger des statues des gloires françaises dans nos villes est le fruit de l’humiliation de 1871 quand la IIIe République naissante cherchait principalement dans l’histoire militaire et la littérature, des personnages dont l’effigie dans nos rues symboliserait le génie Français. Le phénomène, ravivé par la victoire de 1918, était en train de s’éteindre à la fin des années 30 quand le régime de Vichy sommé par l’occupant Allemand de livrer des métaux pour son industrie de guerre, fit fondre en 1941 près d’une centaine de statues de bronze. Zola, Voltaire, Rousseau, Etienne Dolet, Théophraste Renaudot, Victor Hugo disparurent de l’espace public parisien. Louis XIV, Charlemagne, Jeanne d’Arc, Foch, Saint Michel, Napoléon et Saint Louis demeurèrent.

Mais alors toutes les statues qui ornent nos places publiques nécessitent ce travail de relecture voire de réécriture de l’histoire, ça n’a aucun sens ! Et pourquoi pas Napoléon tant qu’on y est ? S’exclament les chroniqueurs des chaînes de télévision en continu, drapés dans leur dignité et leur bon sens, leur ignorance et leur suffisance surtout, pendant que d’autres, avec une réflexion moins rustique, mais tout aussi indécente, ironisent en feignant de s’interroger sur la nécessité de retirer la Vénus de Milo du Louvre pour ne pas choquer les manchots, ou encore de ranger dans les réserves du Rijksmuseum d’Amsterdam La laitière de Vermeer pour ne pas frustrer les allergiques au lactose. Et puis Les Arabes n’ont-ils pas été plus esclavagistes que nous ? D’ailleurs ce sont des roitelets côtiers africains qui ont vendu leurs sujets à nos négriers qui n’étaient, après tout, que des entrepreneurs avisés développant les économies des Antilles et de nos ports atlantiques. Débats de haute tenue sur nos médias mainstream que des internautes ne voyant pas plus loin que leurs pantoufles sous leur clavier et biberonnés à une pensée binaire, relaient avec délectation. Hier pour ou contre Raoult, aujourd’hui pour ou contre Colbert. Dans le champs universitaire une bataille picrocholine fait rage entre les historiens « postcoloniaux » qui étudient les héritages du colonialisme dans le sillage intellectuel des « social-studies » américaines et ceux qui y voient des bonimenteurs de l’anti-occidentalisme et d’une culpabilisation post tiers-mondiste. Ces débats intellectuels marginaux alimentent les chroniques des hebdomadaires en quête de lecteurs. Le président Macron a officiellement choisi son camp en fustigeant le « filon »des premiers. Aujourd’hui en France c’est l’extrême droite, fille des derniers combats coloniaux et matrice du révisionnisme, qui s’est emparée des questions d’identité et de sécurité en imposant les termes du débat grand public sur notre histoire nationale : la droite nationaliste en France a de la suite dans les idées comme le montre le tri statuaire de Vichy en 1941. Paradoxalement la recherche universitaire française en histoire, l’une des plus réputée au monde par sa rigueur, où les théories post coloniales ne sont pas dominantes, ne permet pas de construire le contre discours d’une gauche qui n’arrive plus à défendre sa propre mémoire des luttes sociales que des petits groupes indigénistes racialisent au plus grand bonheur de l’extrême droite. Ce que tous ces gens ont oublié ou ne veulent pas voir, c’est que les quelques milliers qui manifestent bruyamment dans l’espace public depuis plusieurs semaines et appellent au devoir de reconnaissance de toute l’histoire, dont celle de leurs lignages, subissent encore des discriminations sociales, résultats de cette histoire particulière d’une supposée mission civilisatrice de la France championne de l’universalisme. La généalogie idéologique et intellectuelle des groupes activistes les plus visibles qui portent ce combat mémoriel doit également être faite. Apprendre de l’histoire et l’aimer dans toute sa complexité demande un effort de la pensée et c’est bien le problème.

A Tréguier en Bretagne, on peut voir sur une petite hauteur juste en face de la cathédrale, une statue érigée en 1903. Elle figure un vieil homme bedonnant assis sur un banc, méditant au pied d’une immense effigie de Pallas Athéna la déesse de la sagesse et de la raison. C’est Ernest Renan le grand penseur de la République et de la Nation française, du « vouloir vivre ensemble »des Français. Émile Combes, en plein combat pour la laïcité vint inaugurer le monument, protégé par les baïonnettes des militaires qui iront se faire trouer la peau onze ans plus tard. Aimé Césaire dans son célèbre discours sur le colonialisme[3]cite notre grand philosophe qui écrivait en 1871 dans son livre La Réforme intellectuelle et morale : « La nature a fait une race (…) de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; soyez bon pour lui et humain, et tout sera dans l’ordre ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne ».Césaire commente : « Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler ». La République n’est pas raciste, elle n’en a pas la capacité disait Ricoeur, pas plus que celle d’effacer l’histoire mais les hommes qui l’ont fondée l’étaient fondamentalement. Le dire, le documenter, le contextualiser, ce n’est pas les injurier, faire du révisionnisme, exprimer une énième repentance, mais dire la vérité de l’histoire.

En ce moment une large pétition d’historiens et de chercheurs en sciences humaines dont certains ont participé au show élyséen en apothéose du grand débat national du printemps 2019, pour le coup déjà complètement oublié, demande la révision d’une instruction inter ministérielle de 2013 qui limite la déclassification des archives après 50 ans. Au nom du secret défense le gouvernement bloque encore une grande partie des archives de la guerre d’Algérie. S’il y avait un débat national à organiser, ce serait au niveau local, avec des historiens, des élus soucieux de culture démocratique et des citoyens éclairés, de faire l’inventaire des monuments et noms de rue au regard de ce passé difficile à regarder en face. Des plaques changeraient, quelques statues iraient dans les musées, pas de quoi fouetter les quatorze chats de Richelieu, celui en pierre noire d’Égypte qui gardait le cercueil de Malraux dans la cour des Invalides ou encore ceux des internautes ailurophiles. Notre démocratie en sortirait renforcée. Hélas l’esprit des temps et celui de notre président ne semble pas à l’heure de la raison et de la sagesse de la déesse Pallas Athéna. On prête ce bon mot à Churchill le jour de l’inauguration d’une statue à son effigie :« désormais je regarderai les pigeons d’un autre œil ». Il semble bien que s’il y a un pigeon dans toute cette histoire de déboulonnage, ce soit notre Nation, le « plébiscite de tous les instants » d’Ernest Renan.

[1]Paul Ricoeur. La mémoire, l’histoire l’oubli. Éditions du Seuil, collection Essais. Paris, 2000. 

[2]Adam Hochschild.  Fantômes du Roi Léopold - Un holocauste oublié.Belfond, 1998

[3]Aimé Césaire. Discours sur le colonialisme. Présence Africaine. Paris 1950.

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