Nicolas Hulot : l'homme qui tombe

" C'est quand on n'a pas de raison d'avoir peur qu'il faut avoir peur. Maintenant, c'est trop tard " Don De Lillo, l'homme qui tombe.

L’homme qui tombe de Don De Lillo (Actes Sud 2010) chronique le quotidien de personnages le jour et le lendemain des attentats contre les Twin Towers de Manhattan le 11 septembre 2001. Des gens hébétés errent dans les décombres et la poussière, les sauveteurs sauvent, les autorités sont sidérées. Le passé a été aboli, il n’y a pas de futur, seul le présent compte. Le titre du roman est l’allégorie de ces cadres employés dans la tour qui chutaient la tête en avant, les bras le long du corps et dont on entendait, dans les quelques vidéos tournées dans le hall d’entrée des tours avant qu’elles ne s’effondrent, le bruit mat et atroce quand ils s’écrasaient sur le sol. Le titre est aussi cette image d’un funambule sur le pont Brooklyn qui se suspendait des heures entières la tête en bas, mimant une de ces victimes plusieurs mois après les attentats. La circulation s’arrêtait : « Il y avait là quelque chose d'atrocement clair, une chose que nous n'avions pas vue, la chute d'un corps unique qui entraîne un effroi collectif, un corps tombé parmi nous tous ».

 Dans un entretien dans la revue Vacarme (N°53, 2010), l’historien François Hartog illustre sa théorie de l’histoire à partir de ce roman. Notre époque contemporaine, depuis la dernière décennie du XXe siècle, est sous le régime d’historicité de ce qu’il appelle le présentisme. Le passé n’est plus analysé pour comprendre le présent, le devoir de mémoire l’a remplacé. La foi dans un futur meilleur disparaît, la notion de progrès appartient au passé. Nos gouvernants, la tête dans le guidon ne voient pas plus loin que leur ombre sur l’asphalte pendant qu’ils entraînent à un rythme soutenu le peloton vers un viaduc qui s’écroule. Seul le présent, au jour le jour, compte.

 Juste avant que Nicolas Hulot n’annonce sa démission, le 28 août dernier le journaliste de France Inter lui demande : « le film catastrophe est là, sous nos yeux, nous sommes en train d’y assister, est-ce-que vous pouvez m’expliquer, pourquoi, rationnellement, ce n’est pas la mobilisation générale pour le climat ? »Le ministre de l’environnement lui répond : « j’aurai une réponse qui est très brève, non » Il ajoute ensuite, après une pose : «je ne comprends pas que nous assistions, les uns et les autres, à la gestation d’une tragédie bien annoncée, dans une forme d’indifférence (...) On s’évertue à entretenir, voir à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres ». En clair, le présentisme du gouvernement tient lieu de politique prospective. On peut reprocher beaucoup de choses à Nicolas Hulot, ses maigres résultats, ses renoncements, ses contradictions, les perturbateurs endocriniens contenus dans les gels douche de la marque Ushuaia qui lui rapportent quelques dizaines de milliers d’euros par an ou les subventions d’Areva à sa fondation. En définitive, c’est son alliance objective avec le modèle économique qu’il dénonce qui est critiqué. Mais c’est encore rester dans le présentisme, c’est regarder l’index qui nous montre la lune. Nicolas Hulot a posé un acte politique très fort qui, il faut l’espérer, aura des répercussions sur les alliances politiques entre les partis et les associations qui militent depuis longtemps pour des alternatives au modèle économique. Mais n’est-il pas trop tard ? Le présentisme de nos gouvernants cornaqués par le libéralisme financier à court terme est à l’image de notre présentisme sociétal : nos modes de consommation, nos choix quotidiens participent du modèle économique mortifère. Les nombreuses initiatives alternatives ne font pas encore système.

 Un dialogue saisissant du roman de De Lillo éclaire notre situation contemporaine : « - Et ensuite, qu'est-ce qu'il va arriver ? Tu ne te le demandes pas ? Pas seulement dans un mois. Dans les années à venir. - Rien ne va arriver. Il n'y a pas d'ensuite. C'est ça qui allait arriver. Il y a huit ans, ils ont placé une bombe dans l'une des tours. Personne n'a dit et ensuite ? C'était ça, ensuite. C'est quand on n'a pas de raison d'avoir peur qu'il faut avoir peur. Maintenant, c'est trop tard ». L’homme qui tombe, c’est l’humanité qui tombe et on l’entend hurler à chaque étage de l’immeuble : jusque-là, ça va, vivons à crédit.

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