Covid-19 : mais où est passé le bon sens paysan ?

Cette pandémie interroge déjà sur notre rapport au mensonge. Peut-on faire confiance à des menteurs au nom de la solidarité nationale ? C’est une vraie question, puisqu’un menteur ne tombe jamais le masque et dit toujours ce qui l'arrange.

Pour eux, je n’suis rien, rien qu’un cul-terreux. Et en cette qualité peu reluisante, je pense simple parce que la pensée simple fonde l’esprit paysan et son bon sens. Par exemple, quand le vent monte, je pense qu’il chasse les nuages. À l'inverse, la pensée qui se complique s'interroge : où vont-ils ?

Par exemple, gouverner, c'est prévoir !

N’importe quel paysan, même illettré, sait par expérience que si le climat est favorable au parasite, il ne faut jamais lui laisser prendre une longueur d’avance au risque de perdre sa récolte ou d’user de pesticides chimiques avec toutes les conséquences environnementales que nous savons. La stratégie, c’est anticiper pour attaquer l’attaquant le plus tôt possible. C'est le prix à payer pour rester maître en sa demeure. Ne jamais lui laisser l’avantage du terrain. 

Mais attention, cette pensée simple est loin d’être simpliste, loin de celle du chef de service des maladies infectieuses à l’Hôpital Bichat, directeur de l’Institut d’infectiologie à l’Inserm à Paris, expert auprès de l’OMS et membre du Conseil scientifique, celui qui souffle à l’oreille du gouvernement et qui déclarait le 27 janvier dernier sur France Inter que de mettre un masque de manière préventive était inutile.

La pensée simple s’interroge. Le masque est-il si inutile pour les porteurs sains qui disséminent la maladie sans le savoir ?

Un mois plus tard, le 26 février sur FranceInfo et alors que le virus se propage, et en particulier en Italie, en Espagne et en France, notre pays enregistrant son second mort, il récidive : « Il faut continuer à se serrer la main et à se faire la bise ». À cette heure, ce monsieur conseille toujours le gouvernement.

Coup de tonnerre samedi 29 février lors de ce Conseil des ministres extraordinaire spécial virus. Une décision autoritaire est prise : le 49.3 pour confiner la réforme des retraites... C’est dire que le gouvernement est pleinement concentré sur son sujet. Depuis, plus de 3500 morts recensés dans les hôpitaux, plus tous les morts en dehors, plus des milliers en réanimation. L’histoire de France a connu meilleurs chefs de guerre !

6 mars

Après s’être attablé pour le déjeuner avec des pensionnaires d’un Ehpad, le soir, le président de la République sortait avec son épouse au théâtre Antoine pour donner l’exemple. Et 6 jours après, il appelle les Français à se rendre aux urnes. « Même les plus vulnérables » sont appelés. 4 jours plus tard : « Nous sommes en guerre. » Il le répétera à 5 reprises lors de son allocution télévisée. En 10 jours, nous sommes passés de : « Tout va bien, Madame la marquise » à :  « Tous aux abris, c’est la guerre ! »

Revenons au mois de janvier

« Nous avons des dizaines de millions de masques en stock… » affirmait madame la ministre de la Santé à 20 heures sur BFMTV. Et elle le disait avec d’autant plus de sérénité que, le 19, elle avait expliqué qu’il ne franchirait pas les frontières… : « Le risque de propagation du coronavirus dans la population est très faible. » Mais ce 26 janvier, la ministre ajoute aussi que le port du masque est « totalement inutile » pour les non-contaminés. Sans tests, les porteurs sains sont considérés comme des non-contaminés.

Pourquoi ce mensonge d’État alors qu’elle savait que les porteurs sains étaient contagieux ? Pourquoi, on va vite le savoir, y'a pas de masques, enfin trop peu, alors que nul n'ignore les besoins.

En effet, l'Agence nationale de santé publique, un établissement public, préconisait dans un rapport publié en mai 2019 : « En cas de pandémie, le besoin en masques est d’une boîte de 50 masques par foyer, à raison de 20 millions de boîtes en cas d’atteinte de 30% de la population. » Soit 1 milliard de masques. Et puis, il y a cette note de 5 pages adressée au futur candidat Emmanuel Macron le 5 septembre 2016 par l’actuel directeur général de la Santé, où il lui écrit que la France n'est ni préparée ni équipée pour lutter contre une épidémie. Et pourtant, en novembre 2018, le gouvernement ferme les yeux sur la fermeture d'une usine ultra performante de production de masques. J'y reviendrai.

22 mars

Sur BFMTV, Patrick Pelloux, le célèbre médecin-urgentiste, dit qu’un porteur sain est contagieux entre 5 et 20 jours ! Autrement dit, pendant 2 semaines. Les porteurs, surtout les enfants, diffusant la maladie à leur insu. Sauf qu’il y a aussi des adultes, précise-t-il : « Et c’est bien ça le problème »

Le même jour, le ministre de la Santé relativise la pénurie de masques et les manquements de l’État dans Le Grand jury RTL. Il connaît même des gens qui se sont eux-mêmes contaminés avec un masque… Est-ce que quelques cas doivent faire loi ? Est-ce qu’un fumeur de plus de 90 ans est la preuve que le tabac est bon pour la santé ? Bref. « Il ne faut pas considérer que le port du masque serait l’alpha et l’oméga de la protection des personnes, car c’est faux. » dit-il. Effectivement, mais ça reste un des piliers de la protection. Et ça, il ne le dit pas.  

Madame la secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie et des Finances, qui s’était déjà rendue célèbre en disant sur Cnews, le 10 mars, que cette épidémie était une aubaine pour les investisseurs boursiers : « C'est plutôt le moment de faire de bonnes affaires en Bourse aujourd'hui. », soutient que le masque est un vecteur de contamination : «  Les masques, on s’est aperçu que c’était un vecteur de contamination pour des gens qui ne savaient pas bien les utiliser. »

Le journaliste Samuel Gontier note dans Télérama que le lendemain matin, le 20 mars, madame la porte-parole du gouvernement sort le même argument de son chapeau face à Jean-Jacques Bourdin : « Moi, je ne sais pas utiliser un masque. L’utilisation d’un masque, ce sont des gestes techniques précis, sinon on se gratte le nez sous le masque et en fait on a du virus sur les mains… » Pas mieux quand on se touche l’anus après avoir fait caca, ça pue ! Pitoyable, dégueulasse. Et monsieur Gontier d’ajouter : « Je comprends mieux : les autorités ont organisé la pénurie de masques pour nous éviter la contamination. Notre gouvernement est vraiment très prévoyant. » Hum, j’aime cet humour décalé.

À ma voisine auxiliaire de vie, sa cheffe, bien protégée à son domicile, lui répond il y a quelques jours pour justifier le manque de matériel de protection : « Nous sommes tous sur le front… » Et pour répondre à la boule au ventre et au stress de son employée : « La vie est courte, il faut en profiter… » Et si elle veut des masques, elle devra faire 50 km pour en récupérer quelques-uns ! undecided

Laissez les gens vivre...

Les membres du gouvernement n’ont cessé de se relayer dans les médias pour déclamer (masquer le manque de masques) que le masque était aussi un vecteur de contamination. Rappelons à toutes fins utiles que le 4 mars, face à Léa Salamé sur France Inter, madame la porte-parole de ce gouvernement ricanait déjà sur l’utilité des masques de protection ; défendant le besoin de laisser les gens vivre normalement. Quel est aujourd’hui le prix de son arrogance en vies humaines ? Rappelons que tous ceux qui appelaient dès les mois de janvier-février à prendre d’urgence des dispositions se faisaient moquer sans pincettes. Fin mars, nous sommes au cœur de la tempête et on nous dit : Ferme ta gueule, pas de polémiques, y'a urgence, solidarité nationale !

Tous unis

Au peuple, le gouvernement réclame la solidarité nationale, tous unis, mais en même temps, il en exonère les actionnaires des grandes entreprises. En effet, alors même que la production tourne au ralenti, au quart de son régime, et que 300 milliards d'argent public vont être alloués aux entreprises, le ministre des Finances leur conseille le 24 mars de ne pas trop en reverser à leurs actionnaires : « Je demande à toutes les entreprises, notamment les plus grandes, de faire preuve de la plus grande modération sur le versement des dividendes. C’est un moment où tout l’argent doit être employé pour faire tourner les entreprises. »

Pourquoi être plus royaliste que le roi, puisqu'au paradis d’ultralibéralisme, le gouvernement Trump a conditionné les aides aux entreprises au renoncement du versement des dividendes aux actionnaires ? Toutefois, madame la porte-parole du gouvernement, en charge du divertissement pendant cette tragédie, conseille aux grandes entreprises de faire preuve de civisme ! Quel boute-en-train.

Samedi 28 mars. « Le combat ne fait que commencer. »

Le Premier ministre ajoute que le gouvernement vient de commander plus d’un milliard de masques de protection à la Chine et qu’un pont aérien va être mis en place pour les rapatrier. Rappelons que le 19 février, en signe de solidarité, il avait affrété un Airbus pour expédier à Wuhan en Chine, 17 tonnes de matériel de protection, dont des combinaisons médicales de protection, des masques, des gants et des produits désinfectants, alors que l’infection se répandait ici.

Imprévoyant, insouciant ou irresponsable, l’État est débordé de toutes parts. Certes, le combat ne fait que commencer, mais il ne débute qu’une fois l’envahisseur solidement implanté sur tout le territoire. La stratégie du gouvernement n’est pas sans rappeler la célèbre Ligne Maginot censée préserver la France de l’envahisseur allemand en 1940 !

Toujours pas de tests massifs de la population

Et même si le ministre de la Santé tente de justifier ce retard à l’allumage ce 28 mars, il annonce que la France a passé commande de 5 millions de tests rapides et que nous allons progressivement passer de 5 000 tests par jour, à 30 000 au mois d’avril, 60 000 au mois de mai, 100 000 par jour au mois de juin. Mais combien de vies et de familles brisées en attendant ? Rappelons que les tests systématiques font partie de l’arsenal prophylactique des pays asiatiques qui ont su contenir l’épidémie.

Au sujet de leur fourniture, on apprend le 31, sous la plume de Rozenn Le Saint et Antton Rouget de Mediapart, que les firmes pharmaceutiques ont placé leur poulain au plus près de la prise de décision : « Plusieurs médecins des deux conseils scientifiques qui accompagnent le gouvernement sur les choix stratégiques à faire pour affronter le Covid-19 ont des liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique. Certains labos ont, selon nos informations, dépensé des dizaines de milliers d’euros... » Mais ce 31, Le Monde publie aussi une interview de George Gao, directeur général du Centre chinois de contrôle et de préventions des maladies, qui, entre parenthèses, a obtenu un doctorat en biochimie à Oxford avant de se spécialiser en immunologie et en virologie à Harvard. Et il dit en substance que la grande erreur est d'avoir fait l'impasse sur les masques :

« La grande erreur aux États-Unis et en Europe est, à mon avis, que la population ne porte pas de masque. Ce virus se transmet par les gouttelettes respiratoires, de personne à personne. Les gouttelettes jouent un rôle très important, d’où la nécessité du masque – le simple fait de parler peut transmettre le virus. De nombreux individus atteints sont asymptomatiques, ou ne présentent pas encore de symptômes : avec un masque, on peut empêcher les gouttelettes porteuses du virus de s’échapper et d’infecter les autres. »

1er avril

J’aurais aimé que ce soit un poisson d'avril, mais c'est notre poison d'avril, de février, mars, avril, mai... l'équivalent de 2 crashs aériens sans rescapés pour la seule journée d'hier. 499 morts à l’hôpital, plus tous les autres morts chez eux ou à ses portes ; les portes du pénitenciers pour le personnel soignant cry 

J'aurais aimé remercier le président de la République et le Chef du gouvernement pour la gestion du Covid-19, j'aurais aimé m’excuser de n’avoir pas cru en leur politique, plutôt que d’assister à cette catastrophe humanitaire. Ce qui ne passe pas, ce sont les masques. Mais d'apprendre en plus qu'ils avaient décidé de ne pas sauver l’usine bretonne de Plaintel qui produisait « 200 millions de masques sanitaires par an fabriqués sur des machines ultramodernes pouvant produire chacune 4000 masques à l’heure ». C’était « hier », au mois de novembre 2018, et les machines ultras performantes ont terminé à la ferraille. Aujourd'hui, nous dépendons de la Chine... Bravo. En revanche, les usines à poulets de l’industriel Doux ont été sauvées ! La messe est dite.

Une pensée pour ceux qui, après l'annonce du confinement général le lendemain des municipales, se sont entassés dans les transports en commun pour fuir les villes, dont un million de Parisiens, sans confinement mobile (masques), se contaminant les uns les autres, outre de disséminer le virus dans toute la France.

Bref, la pensée simple fonde le bon sens paysan, mais quand une civilisation ne pense qu’à l’argent, ne vit que pour ça, rien n’est simple pour ceux qui n’en ont pas, rien n’est simple pour le plus grand nombre, l’argent devenant une cause de mortalité au même titre que le tabac, l’alcool, les pesticides ou la pollution atmosphérique.

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