L’assiette du futur sera-t-elle vide ?

Nous sommes tous d’accord, la planète devrait être un jardin vivant où la culture du bien-être devrait être notre moteur. Devrait, le conditionnel de devoir. Par ailleurs, suffit-il de dire qu’un monde meilleur est possible pour qu’il advienne ? Meilleur pour qui ? Et si le meilleur de nous s’exprimait dans la politique de la table rase et de l’assiette vide ? Je m’explique.

En arrêtant mon blog du Jardin-vivant le 30 avril dernier, en dépit d’une audience généreuse, je me suis expliqué sur les raisons de mon échec. J’ai reçu en retour une volée de messages bienveillants, mais aucun n’a fait référence aux raisons profondes qui m’ont amené à jeter l’éponge. Alors, dépité, mais pas désespéré, les voilà.

Produire de la nourriture, locale, paysanne, industrielle, bio, raisonnée, grasse, sucrée et en abondance, les étals des marchés et des supermarchés en débordent tous les jours en France, on sait faire. Mais savons-nous faire dans la durée ?

Petit rappel historique. Autant les quelques millions d’êtres humains qui peuplaient la planète il y a 10 000 ans pouvaient glaner leur nourriture dans une nature indemne, autant aujourd'hui la huitaine de milliards dépend de la nature domestiquée. Mais cette huitaine doit aussi sa survie à ces vastes territoires gagnés sans cesse sur le sauvage et avec toutes les conséquences environnementales que nous savons. Mais savons-nous faire autrement ? Non. Et bien malin ceux qui soutiennent le contraire. Autre petit rappel. Les sols nourriciers ne servent pas uniquement à produire de la nourriture, mais aussi du papier, des vêtements, des chaussures, du vin, du tabac, des huiles, de l’essence…

Pourquoi détruit-on les écosystèmes ?

La raison est simple. On grignote sur la nature sauvage de nouveaux sols, on prend à cette nature ses ressources nutritives pour nous nourrir, puis on lui redonne des sols vidés à l'image d'un placard vide. Et pour des raisons simples. La population mondiale n'a jamais été aussi nombreuse, la recherche agronomique a été privatisée, on ne sait pas faire autrement, et on ne remet plus dans le cycle les ressources nutritives terrestres. Nous, on les consomme, puis on les jette ; la plupart finissent dans les rivières et les océans, le reste est épandu sous forme de boues dans les champs foot-in-mouth Et à l’instar du covid-19, devons-nous attendre d’y être jusqu’au cou pour réagir ?

Les ressources nutritives terrestres sont comme l'énergie... elles ne cessent de changer d'état, c'est un cycle.

Les atomes « nutritifs » rentrent par un trou pour ressortir par deux autres sous la forme de pipi et de caca. Ces mots avaient fait bondir Flammarion, l’éditeur de mon Éloge du ver de terre. Pourquoi ce langage enfantin ? Parce que c’est bébête : si on extrait d’un sol ses nutriments pour aller les pisser et chier dans la rivière du coin, ils sont moins nombreux, jusqu’au jour où il n’y en a plus assez pour nourrir le vivant.

Alors, on compense provisoirement avec des atomes de synthèse pour continuer à créer de nouvelles ressources nutritives à partir du processus biochimique de la photosynthèse. Mais ces atomes chimiques affaiblissent aussi les cycles biologiques ; des cycles qui finissent par en réclamer de plus en plus.

Chaque année, l'humanité exclut du cycle de la fertilité…

environ 600 millions de tonnes de matières fécales (fertilisants) et 700 millions de tonnes d'engrais (urine)… À cela, rajoutons tous les éléments nutritifs qui partent en fumée sous forme de bois d’œuvre ou de chauffage, de carburant « vert », essence et huile moteurs, d’électricité (méthanisation), et sans oublier l’érosion des sols qui les ronge comme la chaleur ronge celle des pôles de la Terre.

Autrement dit, le cycle de notre alimentation transite par l’épiderme terrestre et fonctionne en circuit fermé. Comme une piscine, si l’eau filtrée n’y revenait pas, il faudrait en pomper ailleurs pour éviter qu’elle ne se vide. Notre nourriture vient d’une piscine appelée le sol. Les plantes y pompent nos nutriments, puis notre intestin les aspire avant que notre corps les rejette loin de la « piscine ». Nous sommes donc obligés d’aller piocher dans la grande piscine de la Nature afin de refaire le niveau de nos piscines cultivées… tout en rajoutant de plus en plus d’éléments chimiques pour compenser « l’évaporation ». Mais quelle est la durée de vie de ce système compensatoire, sachant qu’il n’a pas été pensé pour durer ?

Mystère et boule de gomme pour maintenir durablement la fertilité des sols cultivés, nous ne savons pas faire, nos connaissances agronomiques sont préhistoriques en la matière, d’autant plus avec une telle pression humaine. Alors tous les États devraient massivement investir dans une recherche indépendante des marchés financiers. Pas de chance, elle a été déléguée au marché, enfin aux multinationales.

Comme des enfants, nous jouons avec la nourriture

Nous jouons avec la nourriture de nos enfants. Certains pointent que le problème serait l’artificialisation des sols, comparée à la perte des ressources nutritives terrestres, et sachant que tous nos nutriments proviennent de 95 à 100 % du sol en fonction de notre régime alimentaire, c’est du pipi de chat. Mais le message ne passe pas. Trop anxiogène. Plus facile de vendre de l’espérance. Plus facile de dire que l’agriculture biologique pourrait nourrir 12 milliards d’humains ! Ou qu’après la mort, la vie continue ! Et pourtant, qui aurait imaginé il y a quelques mois que quelques brins d’ADN mettraient l’économie mondiale à genoux ?

Mais jouer avec la nourriture des générations futures, c’est aussi jouer avec leur vie. En français, on appelle ça un infanticide. Certes, vous avez tout à fait le loisir de penser que j’exagère, que nos futurs enfants trouveront bien une solution, mais il n’y en a pas. Désolé pour cette mauvaise nouvelle, mais de l’écrire ne me rapporte rien, bien au contraire, je n’ai plus d’éditeur, écrits trop anxiogènes. Les gens réclament leur dose de positif, il faut nourrir leurs désirs. Que le bio peut nourrir l’humanité ! Mais ce n'est pas le sujet embarassed, la base, c’est qu’il faut déjà des sols nourriciers pour faire de l’agriculture !


Publié le 19 avril, 100 % gratuit et garanti sans pub visible ou dissimulée... : Les buttes de culture sont-elles une alternative à la crise agricole ? Téléchargez le livre

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