Glyphosate : pourquoi saoule-t-il les abeilles ?

Ne croyez pas que pendant cette sinistre période, les marchands de pesticides ont mis la pédale douce. Bien au contraire, ils préparent l’avenir ! L’ONG, Agir pour l’Environnement, nous apprenait le 19 mars que l’un d’eux avait demandé l'autorisation de vendre 2 pesticides tueurs d'abeilles interdits… Et, via son ministère de l’Agriculture, le gouvernement réaffirmait son soutien au glyphosate.

Commençons par une très mauvaise nouvelle pour les abeilles. Les filles, n’espérez rien d’un pays qui est incapable de protéger ses soignants et qui envoie ses soldats combattre à poil. N’espérez rien d’un pays sous-développé en matière de santé ! Et qui est pris au dépourvu en dépit des nombreuses alertes. Car il y a encore peu, ceux qui tentaient d’alerter étaient ridiculisés par la cour. D’ailleurs, le 6 mars, après s’être attablé pour le déjeuner avec des pensionnaires d’un Ehpad, le soir, le Président sortait avec son épouse au théâtre pour donner l’exemple.

On nous explique que ça ne sert à rien de porter un masque tant qu’on n’est pas malade. D’accord, mais sachant qu’on peut être porteur du virus et contagieux sans être malade, forme asymptomatique de cette maladie infectieuse, ne pas en porter à titre préventif relève aussi d’une stratégie de défense qui échappe au bon sens. Toujours le 6 mars, aux soignants de l'Ehpad, le chef de l’État a préconisé de ne porter des masques que « lorsqu’il y a des actes particuliers à réaliser... »

Pourquoi trois pays proches de l’épicentre, Taïwan, Hong Kong, Singapour, ont-ils été épargnés ? Et des pays éloignés fortement contaminés. 800 morts en Italie le 21 mars. Pourquoi ? En adoptant immédiatement la stratégie du masque pour tous, de la distanciation sociale et de la quarantaine.

Le 19 janvier dernier, madame Buzyn, ministre de la Santé, nous expliquait qu’il ne franchirait pas les frontières… : « Le risque de propagation du coronavirus dans la population est très faible. » Les autorités étaient sereines. Pas de quoi à fouetter un chat, pas plus qu’une simple grippe.

Le 15 mars, madame Buzyn perd les élections municipales pour être maire de Paris. Déconfite, elle déclare quelques jours plus tard, à la surprise générale, qu’elle savait que le coronavirus ferait des milliers de morts en France et qu’elle en avait informé le chef du Gouvernement… Le soir même, ledit chef confirmera qu'elle lui en avait touché un mot. Le 19 mars, trois médecins représentant un collectif de 600 ont porté plainte contre eux au motif qu’ils « avaient conscience du péril et disposaient des moyens d’action, qu’ils ont toutefois choisi de ne pas exercer. »

La goutte de trop, c’est quand madame la ministre Buzyn tente de se faire passer pour une lanceuse d’alerte : « Je pense que j'ai vu la première ce qui se passait en Chine. »

Bref, suite à mes deux lettres adressées l’année dernière au président Macron, pour plaider la cause du ver de terre et de l’abeille, le ministère de l’Agriculture m’a répondu le 12 août dernier que le Gouvernement agissait, mais qu’il ne pouvait rien faire sans changer un système qu’il ne voulait pas changer… Je concède que la réponse est moins claire que de l'eau de roche, même si elle est finalement limpide !

En réponse, j’ai écrit un livre, puisque mon travail est de détricoter la parole "agricole". Manuscrit refusé par mon éditeur : Trop pessimiste ! - Ce n’est pas clair tout ça, les gens veulent du positif, de l’espoir… Écrivez sur ce que vous connaissez le mieux : la campagne, la nature. Que diriez-vous après le ver de terre et l’abeille, d’un Éloge du renard ? Vais-je me taper toute la ménagerie, me dis-je ? Heu, j’avais votre accord, et je viens de passer 6 mois sur ce texte ! - Trop politique, trop noir, passez votre chemin.

Je n’étais qu’un paysan pour ces gens-là, confiné à rester dans mon champ de compétence. Cui-cui les p’tits oiseaux !

Je devais vendre du rêve tel un curé derrière son autel : « Non, la mort n’est pas la mort, c’est une nouvelle vie qui s’offre à vous… » Mais la réalité de ces derniers jours est brutale et sans pitié. Des morts à la pelle qui meurent seuls pour ne pas contaminer, des morts enterrés ou brûlés à la sauvette pour cause de confinement. Et suite à l’annonce du grand confinement lancé par le Président, on a laissé 24 heures à ceux qui en avaient les moyens pour sauter dans un avion, train voiture, afin d’aller contaminer sans masque le reste du pays. Le Limousin était l'une de ces régions françaises jusque-là épargnées, depuis le virus y a pris ses quartiers.

Notre système de santé est déficient, mais c’est une volonté de l’État, la France n’étant ni équipée ni préparée pour lutter contre cette épidémie. Et ce n’est pas moi qui le dis, mais comme le révèle Jean-Dominique Merchet dans L’Opinion du 20 mars, c’est l’actuel directeur général de la Santé, le professeur Jérôme Salomon, dans une note de 5 pages adressée au futur candidat Emmanuel Macron le 5 sept. 2016. Membre du cabinet des ministres de la Santé Kouchner puis Touraine, il prédisait il y a 4 ans, un affaiblissement de la Nation en cas d’épidémie, et des pertes humaines et économiques considérables.

Taïwan, Hong Kong et Singapour ont appliqué les principes de précaution pour des résultats spectaculaires. D’autres pays asiatiques également. Mais le 21 mars, pendant que l’Italie enregistre 800 morts et la France 112, une députée LREM continue d’expliquer sur BFMTV qu’il faut arrêter de faire peur aux Français avec les masques… Non, ce n'est ni pitoyable ni déplorable, seulement criminel.

Revenons à nos abeilles

Santé des Hommes, santé des plantes, santé de la planète, tout ça peut rapporter gros ! Très gros. Celle des plantes a été privatisée et confiée aux multinationales dès 1947. Quant à la santé des abeilles, des vers de terre, et de toute cette faune partenaire de l’agriculture durable, notre pain quotidien, tant qu’elle ne leur rapportera rien, elle sera classée au titre des dommages collatéraux.

Dans l'Éloge de l’abeille publié chez Flammarion le 15 mai 2019, au chapitre, Glyphosate mon amour, j'illustre le mépris de l’État pour ces insectes. Mais en rédigeant cet article, emporté par l’émotion, je découvre qu'il s'exprime également envers les soignants, les aides à domiciles, les livreurs, les routiers, les caissiers, les boulangers... Tous ceux en contact sans ou avec peu de protections. Même la police n’est pas mieux traitée !

Bref, désolé de vous livrer aujourd’hui que ces quelques extraits, le prochain article sera entièrement consacré aux abeilles. En attendant, d'autres articles sont en accès libre ici ; en attendant, sortez couvert sealed

 Pour les 970 espèces d'abeilles et leurs cousines pollinisatrices

« Ce qui les dévaste quotidiennement, c'est un ensemble de causes. Prenons un exemple à haute valeur émotionnelle : le glyphosate ; un herbicide systémique et non sélectif, reconnu pour être inoffensif pour les abeilles au plan létal. Et c'est justement parce qu'il est inoffensif qu'il est intéressant… »

« Certes, le glyphosate n'est pas mortel pour les abeilles, et un agriculteur peut en épandre en toute sérénité sur une inter-culture en pleine floraison et sans qu'aucune abeille ne finisse le nez dans la poussière. Néanmoins, deux laboratoires de recherche, l'un en France, l'autre en Allemagne, présentés dans le film de Torsten Mehltretter, Disparition des insectes, une catastrophe silencieuse, ont mis en évidence un effet secondaire du glyphosate : il ralentit leur rythme cardiaque, diminuant ainsi l'oxygénation de leur cerveau. Un effet masqué, bénin en apparence... »

Toulouse, centre de recherche sur la cognition animale (UMR 5169 – CNRS)

« À partir d'un procédé expérimental, et de l'analyse des trajectoires des animaux via des images filmées, le docteur Mathieu Lihoreau et son équipe ont démontré que les abeilles à miel, comme les bourdons, sont capables d'optimiser leur trajet en fonction des fleurs à butiner, pour trouver la voie la plus courte pour revenir à leur nid ; et il souligne dans le film qu'elles résolvent à chaque fois un problème mathématique connu comme complexe. Mais voilà, à l'image de celles du glyphosate, certaines molécules de pesticides agissent sur leur cerveau comme celles de l'éthanol sur le nôtre. Ça les désoriente. « On sait que des abeilles ou des bourdons exposés à certaines doses de pesticides sublétales, donc qui ne les tuent pas, désorientent ces animaux. Et si ça les désoriente, ça ne leur permet pas d'avoir des trajectoires de butinage optimales, et potentiellement d'apporter moins de nourriture à la colonie, donc de moins la nourrir, et par effet boule de neige, ça pourrait aboutir à un déclin brutal des colonies », explique le chercheur... »

Université Martin-Luther de Halle-Wittemberg – Allemagne

« Le docteur Hans-Hinrich Kaatz, du département de zoologie, a mis en évidence avec son équipe de recherche que la fréquence cardiaque des abeilles diminuait jusqu'à 80% au contact du Roundup. Et elles ne retrouvent leur rythme qu'une heure après l'exposition : « Nous avons constaté que la fréquence cardiaque des abeilles avait tendance à baisser en fonction de la dose de glyphosate. Au contact de cette substance, les insectes sont donc affaiblis. Cette baisse du rythme cardiaque entraîne notamment une mauvaise oxygénation du cerveau ou d'autres organes. » Face caméra, le chercheur dit avoir été le premier surpris par cet effet secondaire du glyphosate : « Je pensais que cette substance était peu toxique et agissait uniquement sur les plantes. J'étais persuadé que ce produit était inoffensif. »

En leur faisant ingérer une dose équivalente à celle présente ordinairement dans un champ qui vient d'être traité, 10 à 15 minutes après, le rythme cardiaque de l'abeille à miel a baissé de 20 à 30 %. On imagine le même impact sur les autres pollinisateurs, mais également sur tous les insectes et autres arthropodes, d'autant que lors des traitements, et en fonction des vents, une partie du produit dérive. Ceci étant, cette unité de recherche a prouvé que des abeilles soumises à des doses homologuées de glyphosate prennent plus de temps à rejoindre la ruche. Parfois, elles ont même des difficultés à la retrouver, ou seulement à se poser sur la planche d'atterrissage. Comme si elles étaient vaseuses, ivres... »

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.