Auxiliaire de vie sexuelle, qu'est-ce qu'on attend ?

Quel choc de lire dans le dernier numéro de Casse-rôles, que « l’assistanat sexuel est une prostitution déguisée qui nie l’intégrité physique de la personne et la dimension affective d’une relation... »

Mais l’onde de choc ne s’arrête pas là, puisque c’est la rédaction de ce journal féministe et libertaire qui revendique cette position. Lire page 23

Choquant également que des libertaires aillent s’enquérir de la parole du Mouvement chrétien du Nid, alors que les témoignages de clients et clientes sont nombreux en ligne. Comme celui de Peggy qui dit avoir retrouvé sa féminité grâce à son assistant sexuel. Et, rayonnante, d’ajouter face caméra une fois la prestation consommée : « C’est un moment de partage. Notre contrat est très clair, j'ai ma vie, il a sa vie, il me donne du plaisir, c'est un bon investissement... »

Mais pour celles et ceux qui analysent le monde à partir de leur nombril sexuel, c’est mal, même très mal, même un délit, puisqu’aux yeux de la loi française, Peggy l’handicapée est redevable d’une amende de 1 500 euros. En Espagne, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Autriche... elle ne serait pas condamnable, mais au pays du béret, du sauciflard et du litron de rouge, pas de bras, pas de chocolat, pas de plaisir  frown

Madame la porte-parole du Nid : « C’est comme pour la “prostitution” dite classique, les demandes viennent essentiellement des hommes. » À croire que les femmes n’ont pas de sexualité… Le Nid, qui avait tout de même réussi à ne pas lire dans l’ouvrage d’Emma Becker, La Maison, livre pressenti pour les prix Renaudot et Flore, et qui a remporté celui des étudiants France Culture-Télérama 2019, que l’auteure avait pris du plaisir à se prostituer !

Et comme j’étais dans la même maison qu’Emma à cette époque, maison d’édition pour ceux dont le logiciel commence à buguer tongue-out, cette femme est tout sauf écervelée ou soumise. Bien évidemment, ce cas particulier ne doit en rien justifier ou faire oublier que la prostitution reste l’activité première d’un système mafieux où les hommes et les femmes ne sont pas mieux traités que du bétail dans une ferme industrielle.

Mais les détenteurs autoproclamés de la bonne morale lui ont réclamé des preuves : « Si j'avais raconté une prostitution malheureuse, est-ce qu'on m'aurait demandé des preuves ? » souligne Emma Becker à l’occasion d’une interview au magazine Marie-Claire en février dernier.

L’article de Casse-rôles s’appuie également sur un cas particulier.

Celui d’un réalisateur handicapé, Rémi Gendarme, qui assume sa sexualité sans assistance : « L’idée même d’assistance sexuelle me choque. Tous les arguments que je peux entendre autour de cette question, c’est de la charité à la sauce judéo-chrétienne. Je trouve cette idée violente, discriminatoire. L’idée même de fournir un service spécialisé, c’est reconnaître que les corps handicapés ne feront jamais envie ! »

Cher Rémi, il y a certains corps handicapés qui ne feront jamais envie. Dans les années 90, l'un de mes associés était en fauteuil, et côté cul, sa bite se portait bien… Comme vous, il était dans le cinéma et son handicap physique n’en était pas un sur ce plan. J’ai moi-même fait un film sur l’équipe olympique de courses en fauteuil, et, là encore, question sexe, l’offre était supérieure à la demande. En revanche, quand vous vivez reclus et sans l’aura d’un statut social avantageux, c’est le désert.

Bref, est-ce que l’exception doit faire règle ?

Et pourquoi vouloir rajouter de la souffrance à la souffrance, comme une double peine, en punissant ceux qui ont besoin de ce service à la personne ? 

Reconnaissons qu’il est bien pratique, pour éviter de se remettre en question, d’assimiler les auxiliaires de vie sexuelle à des putes. Désolé d’user de ce mot, il ne fait pas partie de mon langage, mais il illustre le mépris comme celui de cul-terreux en illustre un autre. Presque une histoire de cul orchestrée par des culs-bénis.

Et je ne vous parle même pas des handicapés mentaux, placés dans des centres ou au sein des familles. Comment fait-on avec eux ? On castre les mâles, on bourre de médicaments les femelles, ou on fait ce que nous savons si bien faire : fermer les yeux.

Comme pour les taulards, on ne veut pas savoir, ils se soulageront bien dans les douches. Alors, autant savoir qu’en prison comme dans un monastère ou un centre pour handicapés, ce n’est jamais le faible qui encule le fort. Non, il y a un sens, et ce n’est pas le sens du plaisir partagé.

Au nom de quel droit doit-on priver les handicapés d'une vie sexuelle ? Même tarifée ?

Est-il moins immoral de boire tranquillement une tasse de thé entre amis, un thé cueilli sur les pentes du Kerala par des femmes qui travaillent pour 2 euros par jour et 12 heures durant pour notre plaisir ? Pour ne pas crever de faim. Mais elles sont consentantes…

« Quand les médecins t'annoncent que tu n'auras plus d'érection et d’orgasme, que tu ne pourras plus ressentir de plaisir, alors un ou une auxiliaire peut t'aider à découvrir d'autres sensations, c'est une forme d'auto-érotisme assisté, » témoigne un client. 

Dans une autre vidéo en ligne, Robert, très lourdement handicapé, dit que l'accompagnement a changé sa vie : « Même mes proches ont vu qu'il y avait un changement. J'étais tellement mal dans ma peau avant. Mais oui, j'ai une sexualité, je suis un homme, j'ai besoin d'être touché, caressé, j’ai le droit au plaisir. »

Alors, oui, lire dans un journal féministe que l’assistanat sexuel nie l’intégrité physique de la personne est pour le moins choquant, d’autant que cet avis de valides tranche avec le témoignage d’Adeline, 33 ans, handicapée, disant sur Europe 1 le 15 février dernier, que grâce à son assistant sexuel elle a pu se reconnecter à son corps… : « J'ai pu me reconnecter avec mon corps, et me dire qu'il était capable de me donner des choses agréables… »

Bordel, mais qu’attend-on pour légaliser ce métier d’auxiliaire de vie sexuelle ? Parce que vous, madame, monsieur, vous qui l’exercez, vous qui faites du bien, je vous tire mon chapeau.

 


PS. Certains me reprocheront de sortir de mon champ de compétences, mon prochain livre : Sauver le ver de terre… sort dans 2 mois, mais ça fait du bien de sortir de son champ pour prendre l’air, enfin l’air du temps.

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