Psychanalyse : Justice et discours du maître, discours capitaliste

L’être humain et la justice

 

L’être humain n’est pas le seul être vivant à vivre en société. Il ressent le besoin de vivre avec ses semblables, les petits autres, notés a, de Jacques Lacan. Cependant, il est le seul à vouloir rompre, parfois, avec la loi de la jungle. Il lui substitue la justice, qui doit régler les rapports entre les êtres humains. Cette justice n’entérine pas les lois du règne animal, où celui qui a l’ascendant est le plus fort, le prédateur, ce qui est à mettre en relation avec la théorie de l’évolution de Darwin, ni même de la nature seule, elle est à construire, de toutes pièces. Chaque pièce est une manifestation partielle de l’idéal de justice du législateur que l’on doit, encore plus en temps de démocratie, référer à une condition et à des positions suffisamment éclairées de ses connaissances de ce qu’est un être humain et du réel qui est le sien et, à notre époque, dans le foisonnement de l’imaginaire, en se repérant de son accès au symbolique et donc de sa corrélation à la loi humaine (voir mon texte sur la démocratie et le symbolique). Chaque pièce est un pas vers cet idéal et aussi un objet de désaccord potentiel. Dans tous les systèmes politiques, des intérêts autres que l’intérêt général mènent souvent la danse et sont le lieu de ce que Marx appelait la lutte des classes.

« A chacun autant ». « A chacun selon son travail ». « A chacun selon ses mérites ». « A chacun selon ses besoins ». Où est, dans ces maximes, l’idéal de justice ?

Chacun de nous, avec nos particularités et nos singularités, a son idée de la justice. Au niveau de nos sociétés, il nous faut définir une justice universelle, adoptée par la société dont elle doit être l’émanation.

Que nous dit la maxime « à chacun selon son travail » ? La société manifeste, quand elle reconnaît ET applique cette maxime, sa reconnaissance de l’individu productif et/ou créatif, de celui ou celle qui apporte. Cette société peut donc mépriser celui ou celle dont l’apport est incertain au regard de ce critère, et encore plus celui qui ne produit pas. Qu’elle récompense le travail ou qu’elle méprise, cette société instaure souvent, et dirons-nous, toujours, une justice mercantile. La justice apparaît comme une contre-partie, une rémunération. On échange sa force de travail contre la justice économique. Mais il est clair que même nos sociétés où cette valeur est activée, le travail ne paie pas, ou alors trop. Un tel système serait juste, au regard de la rémunération du travail, s’il était égalitaire, réellement, si chacun avait, au départ, la même puissance de travail, et donc, virtuellement, le même potentiel de justice.

Mais l’égalité n’est pas la base de la justice, elle en est le but.

Et qu’est donc une justice qui n’est que rétributive ?

N’y a-t-il pas une justice de droit ?

Faire justice « à chacun selon ses mérites » représente un progrès, car c’est reconnaître l’inégalité qui règne parmi les êtres humains. C’est la garantie de rapports plus justes, puisque l’on juge, dans la perspective de cette formulation de l’idéal de justice, la réalité du travail, et non plus son résultat. Contre la justice, on n’échange plus alors une quantité seule, mais aussi une qualité : les mérites de chacun, c’est-à-dire l’énergie de chacun mise au service d’un travail pour parvenir à un résultat, à partir de possibilités diverses dont personne n’est entièrement responsable. La société qui fixerait de telles règles rendrait donc également justice à des individus dont les apports sont inégaux au regard des modes d’ « évaluation » de ceux-ci, qui dans le meilleur et le plus simple des cas est leur valeur de reconnaissance, chiffrée en diverses formes. C’est là une meilleure prise en compte de la « valeur » de tout être humain.

Mais n’oublions pas que la dignité est une valeur qui ne se chiffre pas, ni ne se discute. Elle peut tout au plus éclater au grand jour dans son inverse.

Une justice qui donne à chacun selon son mérite ne se distingue pas encore des lois du marché.

De plus, qu’advient-il de celles et de ceux dont le mérite serait grand s’ils se trouvaient en position de le montrer, mais que les conditions d’accès à ces catégories ne sont pas remplies par les conditions sociales existantes, que ceux qui veulent gratifier au mérite créent eux-mêmes ? Ceux-là, la société les nomment personnes handicapées, personnes sans travail ou étrangers.

 

Faut-il, pour rompre avec la justice mercantile, attribuer « à chacun autant » ?

Notons que cette question relève bien sûr de l’idéal, car dans la réalité, nous recevons ce que nous créons nous-même. Mais continuons ce raisonnement, puisque notre implication sociale nous importe, à nous.

« A chacun autant ». On ne peut, de prime abord, imaginer une justice plus égalitaire. Bien sûr, la justice et ses luttes, ses conquêtes et ses remises en question, doit, à travers les lois qui l’expriment, donner à toutes et tous les mêmes droits, et à toutes et tous autant de droits. Cependant, en voulant instaurer l’égalité en ce qu’elle donnerait, elle oublierait l’inégalité première des être humains dans la société des différences, sans pour autant l’ignorer, puisqu’elle voudrait la combattre. Il ne suffit pas qu’elle donne à toutes et tous les mêmes droits, il faut encore que toutes et tous puissent en faire l’expérience. Aussi la justice doit-elle être un recours pour celles et ceux qui ne peuvent valoriser leurs droits et les richesses qu’on leur attribue, comme par exemple par l’existence d’un système social. La justice doit pouvoir permettre de donner « à chacun autant », oui, mais à chacun différemment, pour bâtir l’égalité, non seulement en droits.

Le chemin de l’égalité passe par la solidarité. Une société juste serait une société solidaire. Le don de justice, permis par la solidarité et les droits, se mesure « selon les besoins de chacun ». Elle donnerait moins à chacun (par exemple moins ou pas d’allocations familiales en fonction d’un revenu important, plus à d’autres). Elle inverserait les termes de l’échange « mercantile ». Une justice égalitaire n’est pas rétributive, elle s’opère en fonction des droits, et elle doit réparer les injustices. Ceux qui demandent justice, en terme de droits à la subsistance - car nous y sommes- , ne sont pas les plus « productifs » au regard de l’idéologie capitaliste, ni les plus gratifiés par le discours du maître, qui est porté par les maître modernes qui dirigent et gouvernent. Ceux qui demandent justice ne sont pas ceux qui peuvent y faire avec, ceux qui s’en débrouillent ou ceux qui peuvent conduire leur existence à l’abri des circonstances sociales, politiques et économiques dans leurs implications de négation des droits humains et/ou d’accès aux richesses.

N’oublions pas les implications subjectives de ces circonstances qui nous font contribuer ou profiter d’un système social qui serait mu par un idéal de justice. Il est bien sûr que chacun peut y mettre son grain de sel et se dire qu’être bénéficiaire, au niveau de la solidarité qui s’instaure pour corriger les lois du marché, dont l’accès est conditionné à l’accès au marché du travail, n’est pas une indignité, bien au contraire, car c’est la possibilité de contribuer par ses apports personnels, dans les secteurs qui ne manquent de s’offrir à la créativité de chacun, dans son ou ses domaines privilégiés, à la vie sociale.

Christophe Gervot, psychanalyste, le 4 janvier 2020.

 

 

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