Psychanalyse : L'apparition d'un point de capiton

L’apparition d’un point de capiton

 

L’apparition d’un point de capiton possible dans la langue d’une société ne peut se faire que dans une société suffisamment démocratique car le signifiant associé au signifié de la sorte décrit une réalité de façon juste, compréhensible humainement par beaucoup, ce qui donne une loi facile à respecter, et même, qu’il est souhaitable de respecter.

 

D’où la facilité à la transmettre, après l’avoir reconnue comme valable. C’est dans un deuxième temps que c’est possible, par une transmission de ce signifiant associé à un signifié qui fasse fonction de Nom-du-père, dans une langue devenue - ou qui peut devenir – sociale.

 

L’apparition d’un point de capiton dans l’histoire est donc antérieure à sa transmission comme Nom-du-père.

 

Je vais illustrer cela en parlant de mon analyse. Tout d’abord, je dois dire que mon histoire m’a sans doute permis d’entrer dans le langage et de recevoir un signifiant de la loi assez jeune, comme en témoigne mon premier souvenir d’enfance : ma mère et ma grand-mère lavent du linge dans des bassines, dans un débarras. Je suis tout jeune et je tourne autour de ces deux femmes. Mais l’une d’entre elles ou les deux me disent que je les gêne dans leur travail. Je suis « dans leurs jambes». Je m’éloigne et apparaît mon premier souvenir d’enfant : je vois les jambes de ma mère et de ma grand-mère et je vois bien, même si mon affection pour elles est atteint, à cause de leur parole, que je les gêne.

 

Plus tard, alors que je suis aux études de langues vivantes, à une période de ma vie où l’âge adulte fait sentir ses besoins en termes d’amour et de sexualité – mais c’est d’autre chose dont il s’agit ici - je ressens un peu ma solitude de célibataire et en suis triste. Des amies forment le projet d’une collocation d’étudiants. Elles m’invitent à m’y joindre. Je rentre chez mes parents un week-end pour leur demander ce qu’ils en pensent, en leur présentant ce projet comme mon choix. Mais ils refusent. Ce que je n’accepte pas d’emblée. Mais une visite chez mes grand-parents, qui habitent à côté me permet d’entendre cette phrase de la part de ma grand-mère : « Tu ne vas quand-même pas habiter avec des filles comme font les chiens ! ». Ma grand-mère sous-entendait « hors mariage ».

 

C’est le terme « comme des chiens » qui m’a rappelé à la dimension symbolique des relations entre hommes et femmes. Et surtout, je ne me voyais plus très bien habiter en collocation, avec ce que cela comporte de relations intimes dues simplement à la cohabitation. J’acceptai donc ce signifiant de la loi, lui aussi. Il est probable que les névrosés connaissent pendant leur vie de nombreuses occurrences de signifiants de la loi, de points de capiton du Nom-du-père, que des femmes peuvent porter, signifier au sujet.

 

Je rappelle que le point de capiton du Nom-du-père, lien stable et fixé pour un sujet entre un signifiant de la loi et un signifié qui lui parle comme relevant de ses valeurs, de son éducation, de ce qu’il lui semble juste de considérer comme exact, lui permet de parler et de comprendre la langue sociale dans un rapport pacifié à celle-ci, et qu’il peut dès lors « construire » comme sienne aussi, avec ses emplois et ses usages privilégiés, et qu’il peut corréler, par exemple, à la langue de ses domaines lexicaux préférés, comme peuvent l’être des domaines professionnels, de savoir, de culture et aussi des domaines privés, tels que les dictionnaires, les encyclopédies et leurs auteurs travaillent à les établir.

 

Christophe Gervot, psychanalyste et écrivain, le 4/12/2020.

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