Psychanalyse : Etre humain et limite du temps. Temps et langage(s).

L’être humain et la limite du temps. Temps et langage(s).

 

Les astrophysiciens nous disent que l’univers est infini, et la thèse de l’apocalypse, dans sa version religieuse avec le jugement dernier, fait de moins en moins d’adeptes, dans nos sociétés occidentales. Cependant, une autre apocalypse, d’origine humaine, est une menace que de plus en plus d’êtres humains pensent comme possible, sinon probable. L’espace est infini, le temps l’est-il ? A l’échelle de l’univers, nous ne pouvons le concevoir, car notre monde terrestre est limité dans le temps, nous le savons depuis longtemps. Cependant, face à ces échelles, même si notre temps terrestre est compté, ne serait-ce, dans le meilleur des cas, que par la fin de notre Soleil et l’impossibilité de survivre sur Terre, la durée d’une vie humaine paraît dérisoire, elle a un début et une fin. Chaque jour, l’être humain vieilli et quand l’enfant prend conscience qu’il est mortel, sans doute pense-t-il différemment sa vie. Chaque jour nous rapproche de notre limite temporelle. C’est pourquoi, notamment, la conception du temps que nous avons est souvent négative, à moins que nous pensions à un futur désirable. Le temps est l’une de nos limites, qui pour tous est inévitable. Le temps est-il autre chose qu’une limite, pour l’être humain ?

L’homme est limité car il est impuissant face au temps.

Désireux de prolonger un instant de son bonheur, Lamartine s’écrie : « Ó temps, suspend ton vol ! ». Mais sa prière ne peut être exaucée. Le propre du temps, c’est d’être fugitif, de ne jamais se fixer. En psychanalyse, le processus de la cure, qui opère des changements chez l’analysant (le patient), par contre, lui permet d’avancer avec, à chaque fois, un bénéfice personnel, car des difficultés sont dénouées, progressivement, quand un énoncé de l’analysant trouve son interprétation juste. Lacan a même inventé d’utiliser la césure de la fin de la séance, qui donc a une durée variable et ne dépend plus de l’horloge, qui ne fait pas sens, comme interprétation, sur un énoncé. Nous pouvons donc dire que, dans le cas d’un psychanalyse, le temps est du côté de l’analysant, le patient.

Mais en général, le temps passe comme l’eau d’un ruisseau nous coule entre les doigts, et si nous parvenons à garder dans le creux de la main une part insignifiante du ruisseau, il nous faudra bientôt la voir sèche. Le souvenir peut avoir cette dimension d’échapper. Pour saisir l’illusion de Lamartine, il suffit de demander, comme Alain, « pendant combien de temps le temps va-t-il suspendre son vol ? »

L’homme est-il impuissant face à l’irréversibilité du temps ?

Alors que nous pouvons parcourir la distance New York-Denver dans les deux sens, il nous est impossible d’inverser le cours du temps. Il nous faut naître avant de mourir et notre passé se situe invariablement derrière nous et notre futur devant.

Le mythe de la machine à remonter le temps est révélateur de cette limite que l’homme cherche, dans l’imaginaire, à surmonter. Boris Vian s’en fait l’écho, métaphoriquement, au XXième siècle, dans L’herbe rouge, ce roman qui nous est présenté parfois comme relatant à sa façon sa psychanalyse, sous la forme de cette machine à remonter le temps. Mais Boris Vian la présente comme quelque chose dont il n’a pas le désir, d’y retourner, c’est son leitmotiv.

Pourtant, la psychanalyse lacanienne est une pratique où le désir de s’analyser, d’en savoir plus, n’est évidemment pas absent, non plus le désir de l’analyste de recevoir le patient et d’être bien là avec aussi sa bonne humeur. L’humour n’est pas absent d’une psychanalyse.

Et la psychanalyse nous permet bien d’analyser, justement, le passé, pour en faire un présent et un futur différent, où aimer la vie est possible, ou possible encore plus.

Le sentiment de l’irréversibilité du temps – qui donc n’est pas le sentiment des analysants – peut prendre sa forme la plus cruelle à travers la douleur du remord. Un acte que j’avais semble-t-il perpétré librement, est passé, je ne peux plus que le regretter. La liberté peut se transformer en fatalité par l’action du temps. Pas toujours, et pas toujours complètement, disent les psychanalystes et les analysés.

La relativité du temps

La relativité du temps constitue une autre limite, d’un point de vue philosophique et subjectif.

Kant écrit que « le temps est la forme de mon sens interne », c’est-à-dire qu’il structure ma perception propre. Une conférence peut sembler ennuyeuse ou pleine d’intérêt. Sa durée semblera longue ou brève en conséquence. Le travail de la terre chez les amazoniens peut paraître lent et laborieux à un paysan européen, par exemple, qui a des soucis de productivité et qui est peut être plus connecté au marché. Le temps est donc ici un facteur d’incompréhension entre les hommes.

Le temps et le progrès

L’être humain progresse dans ses connaissances, et pas seulement celle de la matière, depuis son apparition sur Terre. De la maîtrise du feu aux tentatives de maîtriser l’atome, il y a, du point de vue des connaissances, progrès. De la préhistoire aux siècles que nous vivons, il y a du temps. La psychanalyse s’appuie aussi sur le temps. Le temps peut donc, du point de vue des connaissances, et de certaines de leurs applications pour l’homme, ce dont il faut juger sélectivement, comme nous le faisons de manière accrue en ces temps que nous vivons, par rapport aux changements climatiques dus à l’action industrielle de l’être humain, être facteur de progrès. Mais parfois le progrès consiste à retrouver des techniques anciennes. La théorie de l’évolution de Darwin repose sur cet aspect du temps, par l’action du hasard et de la nécessité qui régit l’évolution des espèces, humaine comprise.

Ce qui est vrai à l’échelle de l’espèce peut être vrai à l’échelle individuelle, à celle du sujet. Pour lui aussi, le temps peut-être une condition pour « avancer ». A l’échelle des sociétés, le progrès est plus complexe à appréhender et à mettre en œuvre. Lié à l’état de démocratisation des sociétés, état qui peut connaître des retours en arrière, et parfois des bonds en avant, ou des pas discrets, le progrès social est aussi lié à la place qui est faite aux libertés et à la justice (voir mes textes « La démocratie et le symbolique », et « L’être humain et la justice », parus ici précédemment). Nous pouvons dire même que le progrès social a permis, par ces conditions démocratiques, à l’évolution de l’espèce humaine de se poursuivre, grâce à la langue sociale.

Le temps et la création

Le temps, ou plus précisément la durée, ouvre la porte de la création, comme Bergson l’a souligné.

Dans le domaine des arts, ou dans le domaine scientifique, une œuvre ou une découverte, est intimement liée à son époque. Les artistes peuvent s’inspirer de « l’air du temps » et de ses conséquences dans leur vie. Une œuvre est conçue et réalisée dans son temps, mais aussi avec du temps. Certains arts sont intrinsèquement liés au temps, dans leur exécution, comme la musique, le cinéma, la vidéo, les installations d’art contemporains, les arts numériques… La musique peut être définie comme l’art de faire s’harmoniser les sons, mais aussi de les faire se succéder. La peinture superpose, juxtapose, organise les pigments. La danse est une succession et une concomitance de mouvements des danseurs, articulés souvent à de la musique, dans l’espace. La littérature et toutes les expressions langagières, organisent ou suivent des choix lexicaux sur l’axe paradigmatique du langage en suivant leur enchaînement sur l’axe syntagmatique. En photographie, la recherche ou la trouvaille ou la contingence du sujet à photographier a lieu dans le temps humain et géographique.

L’art est notamment le lieu d’une plus grande articulation du temps avec la liberté, de création, car la psyché humaine s’y exprime. Dans le champ de la connaissance, le sujet connaissant et la contingence ne sont pas absents, comme l’écrit Edgar Morin dans La méthode, mais il y a quelque chose à connaître, les lois de la nature ou des constantes dans l’organisation des sociétés humaines.

Le temps et le devenir de l’être humain

L’être humain se préoccupe de son devenir. Temporel et imparfait, avec ses problèmes, ses symptômes, ses questions, la nécessité pour le petit d’homme de se vouer aux apprentissages, mais pas seulement, pour parvenir à son autonomie, ressent le temps comme un facteur de réalisation. Des philosophes, des sagesses, nous disent que l’être humain a à devenir lui-même, à se débarrasser de ce qui n’est pas lui en lui, ou à accéder à sa personnalité. Le management et ses dérivés nous disent qu’il faut s’affirmer, être « assertif », etc.

Dans la littérature, par exemple, les personnages de Cocteau se réalisent avec le temps, le jour où ils accomplissent « leur acte », ce que Cocteau appelait « se déclarer ».

Certains se tournent vers des pratiques de « libération ».

L’être humain en effet, ressent des oppressions, des limites matérielles, intellectuelles, psychiques, et/ou dans ses rapports avec autrui. Ce sont par exemple des interdits moralisateurs, la volonté imposée d’autrui, les impossibilités corporelles ou la pauvreté matérielle.

Si notre histoire est formatrice de notre inconscient, qui fait notre personnalité, cette histoire nous détermine donc. Les entraves psychiques d’origine inconsciente sont souvent accessibles à la psychanalyse, que Lacan présentait ainsi : elle vous fera gagner du temps dans votre vie, vous parviendrez aux changements subjectifs que vous souhaitez plus vite avec elle. J’ajouterai que pour la plupart de celles et de ceux qui pensent à elle, pour leurs raisons, la psychanalyse n’est sans doute pas à négliger. L’être humain peut avancer en âge sans avoir jamais pu accéder à une condition qu’il souhaite. Faire une analyse conduit à gagner une marge de liberté par rapport à ses déterminations inconscientes, une marge de liberté suffisante – tout en restant fidèle à soi-même – pour aimer la vie.

Le réel en jeu à la fin de l’analyse, quand elle se termine, échappe par ailleurs aux mots.

 

Christophe Gervot, psychanalyste, le 9 janvier 2020.

 

 

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