Le dépit de parole : préférer ne pas parler (quand le sujet autiste y renonce)

Où Herman Melville, dans son feuilleton publié en 1853, à New York, par le Putman's Morahly Magazine, édité en livre par les Éditions Allia, Paris, dès 2003, apporte une illustration de ce qu'est l'autisme et de comment "fonctionne" le sujet autiste. Mise à jour du 29 juillet 2021.

Le dépit de la parole pleine du sujet autiste

 

Ajoutons un terme à la la série lacanienne de la forclusion, du refoulement et du déni : le dépit de la parole pleine.

 

Dans son Séminaire, livre III, les psychoses1, où Lacan fait cette découverte déterminante que la psychose est due au manque d’un signifiant ches les sujets psychotiques, le signifiant de la loi, qu’il appelle aussi la métaphore paternelle car ce signifiant peut être donné au sujet par une autre personne que le père, et que, sans doute, cette métaphore permet toutes les autres et au discours de la chaîne signifiante de s’ordonner selon les deux axes, cette fois-ci, de la linguistique saussurienne, devenue chez Lacan qui y réintroduit le sujet, barré donc et au-delà, Lacan dons emploie les termes allemands correspondant aux trois traits structuraux fondamentaux de la psyché humaine : la forclusion (du Nom-du-père), qui conditionne la non-réception éventuelle des signifiants de la loi chez les psychotiques, le refoulement névrotique qui détermine les symptômes des névrosés et le déni pervers qui fait que, même si l’interdit est signifié et reconnu, il est « quand-même » contourné.

 

S’agissant de l’autisme, je dirais que le terme inaugural de cette pathologie est le dépit de la parole pleine, dans la mesure où il faut distinguer l'expression langagière de la parole pleine.

 

Quoi qu’on dise au sujet autiste, il ne variera pas, s’enfoncera dans ses mensonges souvent tellement parfaitement assumés que peu décelables par les autres sujets, saut à avoir l’habitude de côtoyer des sujets autistes (c’est d’ailleurs pourquoi la vie des enfant d’autistes est difficile, même si eux ont par chance échappé par la contingence à l’autisme grâce à la présence ou la rencontre d’un non autiste dans leur entourage et c’est pourquoi une psychanalyse réussie leur permettra de vivre pleinement leur épanouissement), vous jurera qu’il ne ment pas, vous prendra même dans un discours moralisateur, ou fera appel au lien filial pour s’offusquer de votre réaction…

 

Mais s’il s’enfonce dans son isolement et sa solitude ce faisant, c’est bien par un refus, qui est accessible à sa conscience, un refus délibéré de ne pas parler, qui n'imprime pas l'inconscient mais qui résulte d'un abattement consécutif à des occasions ratées d'entrer dans la parole subjective. Bien sûr, il le fait parce qu’il n’a pas été reçu avec amour dans ce monde par ce parent qui l’obnubile et auquel il peut rester attaché toute sa vie, et même, bien sûr, au-delà du passage des générations qui fait que ce parent peut sans doute mourir avant son enfant. La psychanalyse est là pour permettre aux personnes qui sont dans cette situation de vivre pleinement sans attendre cette issue comme seul soulagement. Il s’agit pour eux, comme pour tous les sujets, d’être séparés inconsciemment d’avec ce parent.

 

Le sujet autiste choisit réellement, et donc possiblement en toute conscience, délibérément (en cela le sujet autiste se différencie du sujet de l’inconscient) de ne pas parler, je veux dire de ne pas parler authentiquement, c’est-à-dire de lui-même ou d’elle-même, mais par réaction de dépit.

 

En fait, après avoir demandé de l’amour à son/ses parent(s) pendant des années, lorsque cet amour ne vient toujours pas, le sujet autiste renonce à échanger, à parler. Il « préfère » ne pas parler. Comme Bartlelby, ce personnage d’Herman Melville 2, qui vit une vie de bureau, et qui, constamment, répète : « Je préfèrerais ne pas. » Comme ici :

 

« Voulez-vous me dire, Bartleby, où vous êtes né ?

- Je préfèrerais ne pas.

- Voulez-vous me dire quoi que ce soit qui vous concerne ?

- Je préfèrerais ne pas. »3

 

Bartleby ne dit pas qu’il préfère ne pas parler. Cet énoncé serait trop abrupt, et il croirait perdre l’amour de celui, ici, son supérieur hiérarchique dans ce bureau qui s'adresse à lui. Il phonétise juste « Je préfèrerais ne pas », formule apprise qui répond non tout en laissant le oui ouvert. Sauf qu’il dit non, et que continuer une telle conversation rationnelle, en fonction du sens des énoncés, ne sert à rien. Bartleby, que son chef laisse dormir au bureau, sans en rajouter, finira par échouer en prison, et se laissera s’endormir (?) sur la pelouse de la cour intérieure de cet édifice.

 

Bartleby ne préfère pas parler. Les sujets autistes préfèrent ne pas parler.

Une occasion d'expression personnelle lors d'une rencontre, pour un sujet autiste, qui s'exprime subjectivement - ce que Jacques Lacan appelait une parole pleine - mais de façon involontaire dans une conversation avec une autre personne qui paraît différente, semble ouverte, expressive, à l'aise dans l'environnement social mais qui ne paraît pas avoir donné lieu à une écoute satisfaisante peut se traduire, si l'investissement est fort, par une réaction de détachement par rapport à la parole, dont la personne s'est ordinairement détournée, se résignant, par dépit, à l'adolescence, dans le cadre de rencontres amoureuses décevantes, car cette circonstance est à nouveau l'occasion d'un dépit équivalent. 

De plus le sujet autiste peut penser avoir manqué l'obligation à l'autre qu'il ressent fortement en ne se faisant pas comprendre, d'où une décharge agressive, sous forme de vivacité et de nervosité qui peut en terminer avec la relation personnelle.

Les sujets autistes se consacrent peut-être, raison d'occasions analogues, où la contingence ne s'est pas produite, à des expressions et domaines d'activité autres qui occupent leur vie et les intéressent. Et aussi parfois parce qu'un parent leur a dit de taire quelque chose qui inspire la honte à l'enfant, ce à quoi l'enfant obéit de peur de ne pas recevoir, de ce parent, enfin, une parole qui lui témoigne de l'amour. Cette forme d'expression distincte, pour cette raison, est privilégiée, et consiste à traiter les difficultés du sujet.

Je pense, en raison d’expériences de vie où des sujets autistes s’adressaient à moi, qu’en fait, les sujets autistes émettent toujours le même message : le premier message, du sujet qui demande à entrer dans la parole pleine, ce qui n’est possible que lorsque les paroles du sujet autiste sont accueillies avec assez d’amour dans une rencontre contingente ou au cabinet d’un psychanalyste qui dispose de compétences spécifiques pour agir professionnellement dans le même sens.

Si des sujets autistes ne prennent pas rendez-vous pour sortir de l’autisme en demandant une psychanalyse, c’est sans doute qu’ils y trouvent leur compte.

De cela il découle que ce dépit est hautement accessible à la psychanalyse que je pratique. Il s’agit, je le répète, d’écouter le patient autiste pour percevoir le moment où il incorpore le signifiant comme signifiant qui lui est propre, et de le lui confirmer, sur le mode de « je pense que là, vous avez parlé de vous ». Il s’ensuit un changement chez le patient qui entre dans l’inconscient par l’accès au langage qu’il s’est donné, et grâce à la psychanalyse. Les séances qui s’ensuivront, mais en cela elles ne diffèrent en rien de celles des autres analysants, sauf en leur singularité bien sûr, peuvent mener ce sujet sorti de l’autisme jusqu’à la névrose.

Ces nouveautés ne sont-elles pas appréciables pour les sujets autistes ? A eux de se déterminer.

 

Christophe Gervot, psychanalyste, écrivain, 16/03/2020 – 10/11/2020.

1Lacan, J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, collection Champ freudien, 1981.

2Melville, H., Bartleby, le scribe, une histoire de Wall Street, traduit de l’anglais par Jean-Yves Lacroix, Paris, éditions Allia, 2009.

3Melville, H., Bartleby, le scribe, une histoire de Wall Street, traduit de l’anglais par Jean-Yves Lacroix, Paris, éditions Allia, 2009, p. 47-48.

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