Nous aimions ça, extrait de 'Crocsniques des frais d'essences'

Lu par l'auteur.

Crocsniques des frais d'essences © Christophe Gervot

Nous aimions ça, arracher les mauvaises herbes devant chez nous, mettre quelques fleurs en pots sur le rebord de nos fenêtres, écouter de la musique pas trop forte, ouvrir la porte arrière donnant sur le jardin pour voir le matin, sa lumière, elle qui miroite entre les feuilles des arbres, l’herbe du jardin, fraîchement tondue ou non, et rester là, pour y prendre un thé, le matin, le midi, l’après-midi, et voir le soleil tourner à l’ouest. Et nous aimions l’ombre de 17h, 18h et plus tard, l’ombre des murs et des toits dans les transats et même nous reposer à même l’herbe sauvage.

Dans le village, la maison est au bout, avant le virage qui marque la limite, du village, vers les terres agricoles. Plus loin, avant, il y avait des pins, il nous reste des chênes. Ici vivaient mes grand-parents, et avant leurs parents. Et autour un village qui faisait la fête, une fois par an, un méchoui tous ensemble. On ne connaissait pas les problèmes, des autres, que les nôtres mais moi, enfant, et jeune, je ne pouvais me plaindre.

Maintenant, les plus vieux sont partis. Des maisons ont poussé et poussent encore sur les terrains qui restent disponibles. Des voisins sont venus pour le calme, sans doute.

Mais Nadège est spéciale. Quand elle prend son courrier dans la boîte, et passe devant mes fenêtres, elle ne montre qu’un profil, et cache le second. Elle cache. Elle aime le silence mais fait du bruit. Cette nuit, j’ai pas trop bien dormi : Nadège n’a pas permis. De l’autre côté de sa cloison, elle a tambouriné, toute la nuit, frappant le mur, le sol. Elle doit pas aller bien. Je crois qu’elle est fidèle à quelqu’un qui déçoit, énormément, quelque part à Paris. C’est ma voisine.

Arsène a porté plainte, contre elle. Faut pas déconner, il dit, l'insomniaque, c'est elle. Il lui faudrait un camaïeu, de bleus, dans l'champ visuel.

Si nous parlons, chez nous, il faut faire attention à ne pas nous aimer, car Nadège est spéciale. Elle a dû avoir des parents qui lui ont dit : ça, t’y touche pas , c’est cochon. Oui, mais nous on est pas Nadège, et pour cause, on porte des rayures sans penser qu’elle peut pas. Nadège est spéciale. Sa propriétaire préfère qu’elle reste là, à payer son loyer, car elle fait la souriante, la sociable avec elle.

Mais nous, ses voisins, mis à part ses petit.e.s copains et copines, alentours, on se dit que sa dépendance, derrière, avec toutes ses voitures, blanches surtout, ça doit l’assujettir à l’impôt direct, plus que d’autres. Elle est spéciale. Avec les enfants, elle crie beaucoup.

Nous, on l’a adoptée comme autrefois il y avait au village des gens qu’on ne comprenait pas vraiment mais qu’on disait pas méchants. Mais elle, on ne sait. On ne sait jusqu’où elle irait pour plaire à son parisien. Je crois qu’il est chef à EDF. Je crois qu’il décide des coupures, en grandes quantités.

Pourtant il est loin, à bien plus de 10 km. Comment ils font ? "C'est l'gros problème..."

Je ne suis pas sûr qu’ils sachent comment.

Nous, au village, on rêve que Nadège prenne un rendez-vous chez un psy. Mais pas n’importe lequel. Mais je crois que dans sa tête, il y aurait un conflit. D’intérêts particuliers. Vous voyez.

Christophe Gervot, écrivain, psychanalyste, le 13 avril 2021.

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