La dimension réelle du cas de « l’Homme aux rats » de Freud

La dimension réelle du cas de « l’Homme aux rats » telle que Freud le décrit dans Cinq psychanalyses

 

Freud introduit le cas de « l’homme aux rats » par ces mots : « remarques sur un cas de névrose obsessionnelle »[1]. Commençons donc par reprendre les éléments qu’il nous donne sur les manifestations symptomatiques de la névrose de ce patient qui lui semblait en pâtir assez gravement, mais qu’il nous dit également avoir guérit sur une durée d’un an de séances analytiques.

 

I - Un cas de névrose obsessionnelle

Marie-Claude Chauviré, dans un texte paru dans Accès n° 4[2] écrit que ce n’est qu’avec la description du cas de l’Homme aux rats que la structure de l’obsession se spécifie : elle implique une pensée précise suivie ou non de formations réactionnelles, comme l’annulation, la dénégation, le doute. »[3] Une névrose obsessionnelle « suppose une pensée bien élaborée que le sujet ressent comme étrangère, parasite et venant en contradiction avec son moi et ses idéaux. »[4]

 

1/ L’appréhension

Nous pouvons retrouver dans le texte de Freud ce qu’il isole de la formation symptômatique principale : l’appréhension qu’il n’arrive quelque chose de terrible à une dame qu’il aime, et à son père. Cette appréhension prend la forme d’une crainte que ces deux personnes ne meurent. Plus tard, Freud apprend que le père de ce patient est mort, mais que cette crainte continue à habiter quand-même son patient.

 2/ La pulsion de voir des femmes nues

Cette appréhension est liée à la pulsion de voir des femmes nues qui lui plaisent, ce qu’il a connu très tôt dans son enfance, alors que des femmes de sa maisonnée, gouvernante, cuisinière, lui donnaient accès à leur nudité et au contact corporel. De plus, cette pulsion avait sans doute succédé à un désir de savoir sur la sexualité de ses femmes qui s’éveilla sans doute lors d’une conversation qu’il entendit et au cours de laquelle celles-ci imaginaient crûment, dans leurs paroles, des relations sexuelles possibles ou non avec les jeunes enfants dont elles s’occupaient. Humilié lui-même par une parole d’une de ces femmes en raison de sa supposée trop grande maladresse au moment d’un tel acte, le patient de Freud reçoit alors d’une autre femme à la fois la signification de la loi : « Lina essaya de me consoler – [dit-il à Freud] et me raconta qu’une servante qui avait fait ça avec un petit garçon qu’on lui avait confié avait été mise en prison pour plusieurs mois » [5] et sans doute un message ambigu, puisque lui-même aimait voir et toucher des femmes nues, et qu’avec cette femme, chez lui, il prenait beaucoup de libertés : « je prenais beaucoup de libertés avec elle »[6]. La scène de la conversation des femmes entendue par lui suivie de cette parole « consolatrice » de Lina constituaient dans leur diachronie et dans leur succession à la fois un message assez complexe, et la consolation ne pouvait que jouer le rôle, du côté des femmes, d’une tentative de déculpabilisation pour leur propre compte. Il y avait à la fois sexualité débridée, humiliation virile, culpabilisation des rapports que le patient entretenait avec des femmes de la maison, consolation affective, signification de la loi, évocation d’une telle effraction à celle-ci, faute reconnue implicitement, et peut-être surcompensation dans la relation libre à cette femme. Ce qui lui était permis entrait dans le domaine du coupable et était recouvert d’une parole censée faire oublier l’humiliation tout en lui donnant accès à des activités libres avec cette femme nommée Lina. Tout était recouvert.

Freud : « Nous voyons cet enfant sous l’empire d’une composante de l’instinct sexuel, le voyeurisme (…) le désir de voir nues des femmes qui lui plaisent. Ce désir correspond à l’obsession ultérieure. Et si ce désir n’a pas encore le caractère obsessionnel, cela tient à ce que le moi de l’enfant n’est pas encore en contradiction complète avec ce désir, ne le ressent pas encore comme étranger à lui-même. Cependant, il se forme déjà quelque part une opposition à ce désir, puisqu’un affect pénible accompagne régulièrement son apparition. Il est évident qu’il existe dans l’âme de ce petit sensuel un conflit. »[7] Ce conflit, « sens de l’appréhension obsédante » il l’exprime ensuite de cette façon : « Si j’ai le désir de voir une femme nue, mon père devra mourir. »[8] De là l’inquiétante étrangeté qu’il ressent devant cet enchaînement qu’il ne s’explique pas et qu’il récuse dans son appréhension, d’où « des impulsions à faire quelque chose pour détourner le désastre, impulsions semblables aux mesures de défense qui se feront jour plus tard. »[9]

 

3/ Une angoisse devant l’objet ?

Marie-Claude Chauviré, dans Accès n° 4[10], résume brièvement le mécanisme de la psychogénèse de ces pensées par lesquelles s’exprime son appréhension (peut-être pouvons-nous la lier à un affect d’angoisse que j’évoquerai plus tard) : l’enfant qu’il a été a été « punis par des coups » par son père après avoir « commis quelques méfait ». Devant cette punition corporelle, le petit, très actif en cette circonstance, avait répondu violemment en injuriant (avec les possibilités langagières liées à son jeune âge, qui du coup nous donnent même, dans un texte de Freud, une illustration de ce que sont les rapports du signifiant et du signifié – les signifiants dont il se sert pour ces injures sont très anodins et ne peuvent être considérés par un adulte comme communément injurieux en soi : « Toi lampe ! Toi serviette ! Toi assiette », mais peuvent exprimer la colère de l’enfant face à ce qu’il considère comme une injustice, liée à son impuissance devant un adulte qui punit violemment-. Devant cette réaction, le père fut impressionné et ne le battit plus. Cependant, l’enfant en conçut une crainte face à cette réaction qui fut la sienne (crainte, peut-être de perdre l’amour du père ? Pensons au texte « Un enfant est battu»[11] de Freud où ce fantasme est analysé comme celui de la mise en scène d’une punition qui est celle d’autres enfants que ceux que ces patients étaient et qui signifie pour eux que, eux, justement, ne sont pas battus, et sont aimés du père) au point qu’il « était devenu lâche ».[12] Freud écrit que cette haine pour le père ressentie par le petit enfant est un des éléments de la division dont il est sujet et dont l’autre terme est l’amour qu’il lui porte, de même qu’il porte un amour à la dame de son élection. Nous pouvons formuler, en termes œdipiens cet amour sous la forme d’un « courant tendre » pour le père. Ce courant pour le père et cette division semblent perdurer chez ce patient au-delà de la mort du père, sous une forme inattendue puisque l’appréhension qu’il arrive quelque chose de tragique à l’un ou l’autre de ces être aimés de lui persiste, et même sous la forme illogique de la crainte qu’il meure, que son père meure, en conséquence de ses pulsions voyeuristes envers des femmes nues, alors que son père est réellement décédés des années auparavant, et cela dans la vie diurne et non dans un rêve nocturne.

Ce sujet parle également à Freud de ce que celui-ci qualifie de « formation délirante à contenu bizarre »[13] : ses parents connaîtraient ses pensées, impression qu’il éprouve et qu’il explique dans une tentative de rationalisation consistant à dire qu’il les exprimerait sans en avoir conscience. La suite de la névrose de ce sujet quand il va voir Freud pour lui parler de ses difficultés, peut prendre la forme d’un délire de névrosé, de névrosés que Freud qualifie de « gravement atteints ». Il arrive que de nos jours aussi bien sûr, des formations délirantes, de « vrais délires » dirait Jacques Lacan, soient ceux de névrosés qui peuvent être confondus par des psychiatres avec des psychotiques. Ce cas en est également un paradigme.

Arrêtons-nous sur l’amour de ce sujet pour son père. Une situation analytique semble en porter la trace.  Quand ce patient évoque dans le cabinet de Freud le souvenir d’un contact sensuel avec une gouvernante, dans son enfance, les signifiants qu’il utilise pour le décrire peuvent faire penser que le transfert le fait mettre Freud en position féminine et lui en position masculine (cette hypothèse m’est personnelle), dans une analogie avec la disposition de cet analysant par rapport à Freud, mais inversée. Il dit : « Un soir, elle était étendue, légèrement vêtue, sur un divan, en train de lire ; j’étais couché près d’elle. »[14] Pour continuer dans ce sens, le rêve qu’il fait vers la fin de la série de ses séances avec Freud, et qui représente la fille de Freud avec ce contenu manifeste : la pensée que Freud veut qu’il épouse sa fille, mais représentée avec des morceaux de crotte à la place des yeux (ce que Freud interprète dans le sens d’une analogie entre la crotte et l’argent pour lequel il l’épouserait, et non « pour ses beaux yeux ») peut faire penser que l’amour s’adresse plus à Freud, dont il intégrerait la famille, au prix d’un mariage dont l’amour serait absent (en français, « pour ses beaux yeux » peut vouloir dire « de manière inauthentique »). Dans ce rêve, c’est Freud qui souhaite ce mariage. Lacan doit y penser quand il propose une autre interprétation, en lien avec la crotte, sur ce visage qu’il pense plutôt comme celui « de la mort qui le regarde avec ses yeux de bitume ».[15] Freud est en position de père dans ce rêve. Or la demande d’amour de ce sujet s’est adressée également à son propre père, avec l’épisode de la punition corporelle qui, sans doute, après la réaction active de colère liée à l’incompréhension et au sentiment d’injustice et d’impuissance qu’il ressent à ce moment, se solde par un changement de son caractère vers la « lâcheté ». Peut-être pouvons-nous lui adjoindre une certaine passivité ? Les souvenirs de ce petit garçon sont des souvenirs de compagnies féminines. Il idéalise le corps nu des femmes. Il est rabaissé dans sa virilité par l’une d’elle, à cause de sa supposée maladresse. Il conserve tard dans sa vie cet amour intense pour son père : « son père étant la personne qu’il chérissait le plus au monde »[16], écrit Freud quand son patient s’étonne de sa division qui se traduit également par le souhait que son père meure, dans certaines circonstances de sa vie. Il y a un lien sans doute passionnel du fils à son père, mais qui est ambigu car l’amour a son inverse dans le souhait de mort de celui-ci. La division ressentie lors de la scène de la punition corporelle par le père semble avoir décidé de la possibilité de cette ambivalence, dont l’affect négatif, la haine, ou le souhait de mort, sont refoulés. L’amour intense et idéalisé pour la dame agit de sorte à « éviter le retour du refoulé »[17]. Ce sujet est-il un amoureux de sa dame dont le désir pour elle ne serait pas décidé, car peut-être il ne fut pas répondu par son père à l’amour qu’il lui portait ? Le texte ne fait en effet pas mention de cette réponse. Freud n’en parle pas non plus. Son père est mort quand il était jeune, relativement (à 20 ans), et sa vie est entachée d’une faute, d’une dette qu’il n’a pas pu régler :

« (…) le père a été sous-officier (…). Une certaine dévaluation l’accompagne de façon permanente dans l’estime de ses contemporains, et un mélange de braverie et d’éclat lui compose un personnage conventionnel qu’on retrouve à travers l’homme sympathique décrit par le sujet. »[18]

Et, ajoute Lacan :

 « Le père a eu, au cours de sa carrière militaire, ce que l’on peut appeler en termes pudiques des ennuis. Il n’a fait ni plus ni moins que de dilapider au jeu les fonds du régiment, dont il était dépositaire au titre de ses fonctions. Et il n’a dû son honneur, voire même sa vie, au moins au sens de sa carrière, de la figure qu’il peut continuer à faire dans la société, qu’à l’intervention d’un ami, qui lui a prêté la somme qu’il convenait de rembourser, et qui se trouve ainsi avoir été son sauveur. On parle encore de ce moment comme d’un épisode vraiment important et significatif du passé paternel. (…) il n’a jamais retrouvé l’ami (…) il n’a jamais pu rembourser sa dette. » [19]

La dette est l’une des problématiques de ce sujet, autour de laquelle il construit ses hypothèses « délirantes » quand il doit à son tour en régler une, celle du prix d’un lorgnon. De plus, son père a épousé sa femme pour son argent, bien qu’il en aimât une autre, pauvre, ce qui n’est pas forcément une position désirante. Ce n’est pas le choix amoureux que fait le sujet, ce qui ne l’exempte pas de difficultés qu’il exprime en termes de soucis liés à sa condition d’étudiant sans situation professionnelle, qui le font retarder le mariage. Et les deux amours pour ces deux personnes qui lui sont le plus chères sont liés dans cette névrose.

A partir de tout ce matériel, une question me paraît légitime : l’objet d’amour de ce sujet est-il plutôt son père ? En sa présence, quand le manque d’objet est absent, l’angoisse semble apparaître sous la forme de l’appréhension.

Freud semble percevoir cet aspect car il note à plusieurs reprises l’importance de cet amour de son patient pour son père. Ainsi, il écrit : « Comme son père est mort depuis plusieurs années, cette appréhension de contrainte est donc bien plus insensée encore que la première et cherchait à se mettre un moment encore à l’abri de l’aveu. »[20] L’homme aux rats ne dit peut-être pas tout à Freud de manière directe ?

Si nous repensons aux élaborations de Freud et de Lacan sur le deuil et sa relation à l’objet, nous pouvons penser que le deuil du père mort est peut-être rendu difficile pour ce patient de ce fait, et du fait aussi des effets de la punition corporelle dont il a été l’objet et qui l’a divisé au point d’adjoindre le doute comme trait prépondérant de sa vie affective (et également dans sa relation à la dame qu’il aime) :

« … pendant longtemps il ne réalisa pas le fait de sa mort [celle de son père] ; il lui arrivait sans cesse, après avoir entendu un bon trait d’esprit, de se dire : cela, il faut que je le raconte à mon père »

Et :

« … lorsqu’il entrait dans une pièce… et bien qu’il n’oublia jamais le fait de sa mort, l’attente de cette apparition [celle de son père] d’un esprit n’avait pour lui rien d’effroyable, c’était quelque chose de hautement souhaité »

 

II – La « constellation originelle »

 

1/ L’inconciliable entre l’amour et la sexualité

« C’est l’inconciliable entre l’amour et la sexualité que le sujet cherche à éviter avec l’obsession : un impossible à dire que Lacan situera du côté du réel en opposition à l’amour qui s’appuie sur le symbolique et l’imaginaire »,

écrit Marie-Claude Chauviré[21]. Elle ajoute :

« Ce bout de réel cause une pensée symptôme qui est ressentie comme étrangère par le sujet. »[22]

Chez « L’homme aux rats », cet inconciliable transparaît à travers l’ambivalence de ses pensées envers le père et la dame qu’il aime. Pour le père, son amour est intense, mais il souhaite également sa mort, comme par exemple dans le souhait qu’il soit mort pour pouvoir, par héritage, être plus riche et donc épouser la femme, pauvre, qu’il aime et non celle, plus riche dont sa mère lui parle comme possible future épouse.

Lacan avance-t-il la clé de cet inconciliable quand il écrit, dans Le mythe individuel du névrosé que :

« Ce père s’est trouvé dans la position de faire ce qu’on appelle un mariage avantageux (…). Le prestige est donc du côté de la mère. »?[23]

La position masculine lui est-elle difficile à tenir, ce qui pourrait également transparaître au travers du délai supplémentaire avant le mariage que lui donne le temps nécessaire à terminer ses études comme préalable à celui-ci ?

« Mais, dit Freud », écrit Marie-Claude Chauviré, « on peut aussi se demander pourquoi cet amour intense [pour le père] n’avait pas réussi à éteindre la haine »[24] et il fait l’hypothèse d’une cause qui la rend indestructible dans l’inconscient ressurgissant « par instants, comme un éclair »[25], annonçant la catégorie du réel de Lacan. »[26]

 

2/ L’inconciliable des rats : Le fantasme

            Dans sa relation à la jouissance, le fantasme du sujet est sensible à Freud :

« L’angoisse surgit pour E. Lehrs [c’est le nom du patient] quand il entend un capitaine faire le récit du supplice oriental des rats introduits de force par l’anus. (…) Il ne peut faire le récit du supplice à Freud sans une agitation et une confusion extrêmes. Freud « remarque sur son visage une expression complexe et bizarre » qu’il ne peut « traduire que comme «étant l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée »[27]. [28]

Le signifiant «rat », dans ce fantasme, renvoie le patient à la fois aux termes de « rat de jeu » (référence à la dette du père consécutive au jeu), mais aussi à « rate », mot allemand qui signifie quote-part. Il est associé par le patient à l’argent. Le récit du capitaine, qui suscite chez le patient l’opposition aux châtiments corporels « réveille en lui l’érotisme annal qui avait joué un grand rôle dans son enfance du fait de vers intestinaux. »[29]

Citons, pour aller plus loin, l’analyse que fait Lacan de ce cas de Freud, plus longuement.

« Ce cas emprunte son titre (…) à un fantasme tout à fait fascinant, lequel a dans la psychologie de la crise qui amène le sujet à la portée de l’analyste une fonction évidente de déclanchement. C’est le récit d’un supplice (…) qui consiste dans l’enfoncement d’un rat excité par des moyens artificiels, dans le rectum du supplicié, au moyen d’un dispositif plus ou moins ingénieux. C’est la première audition de ce récit qui provoque chez le sujet un état d’horreur fascinée, qui non pas déclenche sa névrose, mais en actualise les thèmes, et suscite l’angoisse. »[30]

L’horreur de la jouissance « par lui-même ignorée » qu’il éprouve à l’évocation de ce supplice, associée à son appréhension obsédante qu’il soit appliqué à la dame ou au père lui  fait concevoir une solution qui a l’apparence d’un délire lorsqu’il est mis en situation contingente d’avoir une dette à régler :

« La constellation originelle qui a présidé à la naissance du sujet, à son destin, et je dirais même à sa préhistoire, à savoir les relations familiales fondamentales qui ont structuré l’union de ses parents, se trouve avoir un rapport très précis, et peut-être définissable par une formule de transformation, avec ce qui apparaît comme le plus contingent, le plus fantasmatique, le plus paradoxalement morbide de son cas, à savoir le dernier état de développement de sa grande appréhension obsédante, le scénario imaginaire auquel il parvient comme à la solution de l’angoisse liée au déclenchement de la crise. »[31]

« Ce qui se voit (…) au survol (…) de l’observation, c’est la stricte correspondance entre ces éléments initiaux de la constellation subjective et le développement dernier de l’obsession fantasmatique. (…) L’image du supplice a d’abord engendré chez le sujet, (…) toutes sortes de craintes, à savoir que ce supplice puisse être un jour infligé aux personnes qui lui sont les plus chères, et nommément soit à ce personnage de la femme pauvre idéalisée à laquelle il voue un amour dont nous verrons tout à l’heure le style et la valeur propre – c’est la forme même d’amour dont est capable le sujet obsessionnel – soit, plus paradoxalement encore, à son père, qui est pourtant à ce moment-là décédé, et réduit à un personnage imaginé dans l’au-delà. »[32]

« Ce scénario fantasmatique se présente comme un petit drame, une geste, qui est précisément la manifestation de ce que j’appelle le mythe individuel du névrosé.

Il reflète en effet (…) la relation inaugurale entre le père, la mère et le personnage (…) de l’ami. »[33]

« (…) il la modifie dans le sens d’une certaine tendance. D’une part, nous avons à l’origine une dette du père à l’égard de l’ami (…). D’autre part, il y a dans l’histoire du père substitution, substitution de la femme riche à la femme pauvre. Or, à l’intérieur du fantasme développé par le sujet, nous observons quelque chose comme un échange des termes terminaux de chacun de ces rapports fonctionnels. (…) l’objet du désir tantalisant qu’à le sujet de retourner à l’endroit où est la dame de la poste [est] un personnage qui dans l’histoire récente du sujet incarne la femme pauvre, une servante d’auberge … »[34]

           

Il est probable que la modification « dans le sens d’une certaine tendance » que le patient opère dans ce scénario fantasmatique agisse dans le but, que Lacan explicite clairement, de prendre le contre-pied des choix du père (son mariage de raison avec une femme riche) et de tenter de réparer la faute qui a fait de lui un père à l’image sociale dévaluée : sa dette jamais réglée envers, de surcroît, un ami. Avec, de plus, le côté passionnel lié à la punition corporelle injuste qui peut sans doute jouer dans le sens d’une intensification de l’affect négatif envers le père, qui se traduit par l’appréhension obsédante que le supplice lui soit appliqué, ou qu’il meure.

 

Bibliographie

  • Chauviré M-C., « L’homme aux rats, paradigme du symptôme obsessionnel », in Accès, bulletin de l’Association de la Cause freudienne – Val de Loire – Bretagne, n° 4, décembre 2012, pp. 143-149
  • Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, (L’homme aux rats) », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, pp. 194-261
  • Freud S., « L’homme aux rats », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2008
  • Freud S. « Un enfant est battu», Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles (traduit par D. Guérineau), Paris, PUF, 1973, pp. 219-243
  • Lacan J., Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, in Ecrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 237-322, cité par Marie-Claude Chauviré dans « L’homme aux rats, paradigme du symptôme obsessionnel », in Accès, bulletin de l’Association de la Cause freudienne – Val de Loire – Bretagne, n° 4, p. 147.
  • Lacan J., Le mythe individuel du névrosé ou poésie et vérité dans la névrose, Paris, Seuil, coll. «paradoxes de Lacan», 2007

 

 

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, (L’homme aux rats) », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, pp. 194-261.

[2] Chauviré M-C., « L’homme aux rats, paradigme du symptôme obsessionnel », in Accès, bulletin de l’Association de la Cause freudienne – Val de Loire – Bretagne, n° 4, décembre 2012, pp. 143-149.

[3] Chauviré M-C., « L’homme aux rats, paradigme du symptôme obsessionnel », article cité, p. 143

[4] Idem. C’est moi qui souligne.

[5] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, (L’homme aux rats) », opus cité, p 203

[6] Idem

[7] Idem, p. 204

[8] Idem, p. 205

[9] Idem

[10] Chauviré M-C., « L’homme aux rats, paradigme du symptôme obsessionnel », in Accès, bulletin de l’Association de la Cause freudienne – Val de Loire – Bretagne, N°4, p. 145

[11] Freud S. « Un enfant est battu», Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles (traduit par D. Guérineau), Paris, PUF, 1973, pp. 219-243

[12] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, (L’homme aux rats) », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 233

[13] Idem, p. 205.

[14] Idem, pp. 202-203

[15] Lacan J., Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, in Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 303,  cité par Marie-Claude Chauviré, opus cité, p. 147.

[16] Freud S., opus cité, p. 206

[17] Chauviré M-C., opus cité, p. 145.

[18] Lacan J., le mythe individuel du névrosé ou poésie et vérité dans la névrose, Paris, Seuil, coll. « paradoxes de Lacan », 2007, p. 21. C’est moi qui souligne.

[19] Idem, pp. 22-29

[20] Freud S., « L’homme aux rats », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, Quadrige, 2008. C’est moi qui souligne.

[21] Chauviré M.-C., « L’homme aux rats, paradigme du symptôme obsessionnel », in Accès n° 4, opus cité, p.144

[22] Idem

[23] Lacan J., le mythe individuel du névrosé ou poésie et vérité dans la névrose, opus cité, pp. 21-22. C’est moi qui souligne.

[24] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, (L’homme aux rats) », in Cinq psychanalyses, cité par Chauviré M.-C., « L’homme aux rats, paradigme du symptôme obsessionnel », in Accès n° 4, opus cité, p. 146

[25] Idem

[26] Chauviré M.-C., opus cité, p.146

[27] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, (L’homme aux rats) », in Cinq psychanalyses, opus cité, p. 207

[28] Chauviré M.-C., opus cité, pp. 147-148

[29] Chauviré M.-C., « L’homme aux rats, paradigme du symptôme obsessionnel », in Accès n° 4, opus cité, p. 148

[30] Lacan J., Le mythe individuel du névrosé ou poésie et vérité dans la névrose, opus cité, p. 19. C’est moi qui souligne.

[31] Idem, p. 21. C’est moi qui souligne.

[32] Idem, pp. 23-24. C’est moi qui souligne.

[33] Lacan J., Le mythe individuel du névrosé ou poésie et vérité dans la névrose, opus cité, p. 28. C’est moi qui souligne.

[34] Idem, pp. 28-29. C’est moi qui souligne.

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