Nos loisirs culturels, II

suite de "Nos loisirs culturels, I", déjà paru sur ce blog. Il sera suivi de la troisième partie de ce texte, dans les jours qui viennent, puis de sa publication d'un seul tenant.

Nos loisirs culturels, II

 

La définition de la culture « anthropologique » convient mieux aux œuvres Disney. La firme Disney est une entreprise industrielle à vocation culturelle typique du Xxème et du XXIème siècles. De ce fait, elle est révélatrice d’une forme de pensée (on dira la « pensée Disney »), qui nous montre un monde lisse, comme le graphisme de presque tous les films Disney. On observe à peine une légère évolution selon les années : Blanche neige et Bambi (films au graphisme uniforme) laissent la place aux « Aristo-chats », au « livre de la jungle » et aux « 101 Dalmatiens », où l’on remarquera une dose plus forte de poils hirsutes, d’humour, de musique jazz et de caricature cruelle.

Étaient-ils le reflet d’une évolution de la société américaine des années 70 ? Avec Bernard et Bianca, Rox et Roukie, le Roi lion et Pocahontas, on revient à des formes lisses. Les héros types des films de Disney sont des des beautés idéales (empruntées à l’air du temps – comme la physionomie d’Aladin fut empruntée à celle de Tom Cruise (note de l’auteur : les candidats à un emploi chez Euro-Disney apprirent à leurs dépens que le port de la Barbe n’était pas envisageable), ou d’affeux méchants sans recours. Les dessins animés Disney sont « politiquement correct ». Mais ce monde à l’esthétique irréprochable, idéalisée, est-il accessible aux identifications de tous ?

 

De nombreux films Disney sont tirés de contes, de légendes et de romans, notamment européens. Il en est ainsi de Blanche-neige, de Cendrillon, de Pinocchio, de la Belle et la bête. Mais Disney nous offre des versions édulcorées de ces contes issus souvent de la tradition orale la plus ancienne. Je rapprocherais les dessins animés Disney des autres œuvres illustrées pour enfants, en pensant qu’ils ont les mêmes défauts par rapport aux œuvres écrites uniquement, qui pourtant peuvent nous faire penser que l’œuvre d’illustration parfois est une création qui dit autre chose, aussi, en tant qu’interprétation de la part de l’illustrateur, mais qui donne à voir une image, des images qui peuvent figer la vision qu’on les enfants des histoires qu’on leur raconte. Bruno Bettelheim, dont je ne connais pas bien l’œuvre, écrit dans Psychanalyse des contes de fées : « les livres illustrés qui ont aujourd’hui la faveur des adultes et des enfants ne répondent pas aux plus vifs besoin des petits. Les illustrations sont distrayantes ; elles n’apportent rien à l’enfant (notons tout de même la contradiction entre le caractère « distrayant » reconnu pas Bruno Bettelheim, des illustrations et leur manque d’apport pour les enfants, comme si se distraire leur était interdit) (…). En étant illustré, le conte est privé d’une grande partie de la signification personnelle qu’il peut avoir, ou impose à l’enfant les associations visuelles de l’illustrateur et l’empêche d’avoir les siennes propres. » Cela est possible, mais pas systématique et pas total, pouvons-nous faire remarquer. Une illustration peut être aussi, pour certains enfants, un accès à une autre vision que celle d’un lecteur qui peut, ne l’oublions pas, commenter l’histoire ou le conte qu’il lit, et qui le fait avec sa personnalité, ses intonations. Si la relation de cet autre à l’enfant peut lui occasionner des difficultés, alors une illustration qui fait envie, que l’on trouve belle, émouvante… peut apporter une autre vision qui peut favoriser une différenciation de l’enfant par rapport au lecteur. Je me rappelle par exemple avoir eu accès au conte Le vilain petit canard, dans mon enfance, et les illustrations disaient ce que le conte ne disait pas, en tout cas dans la version que l’on me lisait : elles montraient clairement que le « vilain petit canard », élevé par une canne, devenait un beau cygne en grandissant, et regagnait d’autres cygnes tous très beaux. Pourtant, Bettelheim poursuit : « C’est pourquoi le conte de fée perd beaucoup de sa signification personnelle quand ses personnages et ses événements prennent substance non pas dans l’imagination de l’enfant, mais dans celle de l’illustrateur. » J’ai déjà apporté un jugement nuancé à cette appréciation.

 

Cependant, avec l’entreprise Disney, on est en présence d’un entreprise d’exploitation commerciale, que les parcs Disneyland prolongent dans la réalité. C’est un monde merveilleux, que l’on peut toucher du doigt.

 

Christophe Gervot, septembre 2019.

 

 

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