Une page de mon nouveau tapuscrit : page 13 : un album "Formule 1"

Tu vois, mon père avait été militaire. Il a même fait de son mieux pour l'être : recalé la première fois aux 3 jours parce que trop maigre, on lui dit : revenez dans un an. Et il le fait. Il revient après avoir pris du poids. Et il est apte. Comme moi, mais bien plus tard.

Sauf que moi, après une bonne partie de mon sursit, pour être un scientifique littéraire, je commence à mal dormir. A presque plus dormir. Tu vois, mon père m'avais parlé du baptême du char, et moi j'imaginais des parcours du combattants, des trucs de force. 

Comme j'avais raccourci mon sursit, pour y aller, à l'armée, je dormais plus. Pas seulement parce que je me disais que j'allais sans doute enseigner dans le civil aussi.

Et en fait, j'avais presque envie d'y aller, au service militaire. Mais pas possible. Plus sommeil. Du coup on me conseille de demander une révision d'aptitude. Que j'obtiens. Le truc à boire 4 doigts de Porto...

Mais mon père y est allé, à l'armée. 

Il l'a fait, le régiment. Il est allé chez toi, Karim. 

Mais en fait, pour te dire, ce soir-là, c'était la Saint-Jean, le soir du feu, des feux, celui de joie, ceux d'artifice.

Et un autre soir, mes oncles avec leurs copains, avaient fait de la musique avec des bassines et des Joncs. 

Pour moi aussi, c'était un soir de petite grande liberté. 

Mais tu vois, quand mon père avait bu un peu- et il lui en fallait peu je crois, comme à moi, sauf que j'ai connu ça et que j'en rajoute jamais - ses copains de l'association, tous des soldats, étaient discrets.

Mais pas ma mère. 

Fallait pas. 

En fait, c'est ça qui a fait qu'on ne pouvait pas être joyeux ensemble. Ce soir là.

Et puis, tu avais 3 ans de plus que moi. 

Et moi j'ai obéi. Ce soir-là.

Après, aux études, passés mes 18 ans, j'ai été un gars libre. Plus libre. 

Ben alors. 

Je savais pas. 

Tu sauras ou pas, mais je passerai devant chez toi. Et quelqu'un le saura. Pas que les chênes, pas que le ruisseau, pas que les prés. 

Je savais pas. Pas grand chose. 

 

Christophe Gervot, écrivain, le 22/11/2020.

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