Du sujet barré au parlêtre dans l'enseignement de Jacques Lacan

Des définitions de l’inconscient depuis le premier jusqu’au dernier enseignement de Jacques Lacan : des nouages du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire : jouissance, langage ; symptôme, sinthome, inconscient transférentiel, inconscient réel ; sujet barré, parlêtre.

 

L’enseignement de Jacques Lacan constitue la principale source de formation théorique des psychanalystes. Grâce à son retour à Freud, et à partir des apports dont celui-ci ne disposait pas, comme la linguistique et le structuralisme de Claude Lévi-Strauss, par exemple, puis la topologie, Lacan a renouvelé (et même révolutionné) la psychanalyse, ainsi que sa technique.

Ainsi, alors que Freud parlait d’ « analyse finie et infinie »[1] - car pour lui il était nécessaire, après avoir quitté son analyste, de revenir pour « faire une autre tranche », et même tous les cinq ans – Lacan pose que l’analyse peut avoir une fin. Le dispositif de la « passe » est là pour le montrer.

Cette différence de taille résulte de la différence entre une cure freudienne, tels que les écrits de Freud nous les présentent, et une cure Lacanienne.

Voyons comment s’articulent ces différences à travers l’enseignement de Jacques Lacan, de l’inconscient « structuré comme un langage »[2] à l’inconscient réel.

Alain Cochard, dans son intervention à Nantes, pour Culture Art Psychanalyse (CAP) du 14 mai 2018, intitulée  «SYMPTÔME — le sinthome», fait le lien entre ce dernier enseignement de Lacan et le renoncement « à donner la primauté à un ordonnancement par la structure. »[3] Jacques-Alain Miller, dans La Cause freudienne n° 39 écrit que « Le concept de structure ajoute à l’ensemble ou à l’amas signalétique, une articulation » et que « être lacanien, c’est avoir en définitive toujours affaire à un problème d’articulation entre la libido et le symbolique ». « (…) cette corrélation de S1 et de petit a parcourt littéralement l’enseignement de Lacan et que, comme problème, il est moteur de son enseignement. »[4]

 

I - Le premier temps de l’enseignement de Lacan

1/ une première définition du symptôme

Pour Freud, en 1926, « Le symptôme serait indice et substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu »[5] « il serait un résultat du processus de refoulement »[6]. Lacan, dans son premier enseignement « donnait la primauté à la structure signifiante pour prendre dans son articulation les éléments pulsionnels. Cela donnait une première conception du symptôme énoncée par Lacan en 1953 dans le « Discours de Rome » : « le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée. »[7]

2/ Un sujet de l’inconscient, $, vidé de jouissance – n’ayant rien à voir avec le corps

Alain Cochard : « Partons de cette formule l’inconscient relève du pur logique. C’est un inconscient-vérité qui produit un sujet — $ — qui n’a pas de corps puisque le corps ne relève pas du pur logique. (…) En toute logique, si le sujet obtient son être par la détermination signifiante, il ne le doit pas à une quelconque manifestation physique. Ici, ce qui produit un sujet, c’est l’articulation signifiante, mais c’est un sujet sans substance, vidé de jouissance, « il devra ce qu’il est, son être, à l’articulation dans laquelle il est pris »[8] .»[9] Cette distinction entre $, sujet de l’inconscient et corps tient au fait qu’il s’agit dans l’analyse de langage et de parole pour parler de ce dont le sujet se plaint : de ses symptômes. Mais il est bien évident qu’il ne peut parler sans mettre en action son corps, à minima son système nerveux et son appareil phonatoire, quand il a accepté de parler, et l’articulation signifiante entre libido et symbolique agit en terme de vérité. « J.-A. Miller considère que cette formule [de l’articulation signifiante] « gouverne la trajectoire de Lacan jusqu’à son dernier enseignement »[10][11]

3/ Le levier de la vérité

Pour que la parole que le sujet adresse à l’analyste soit pleine, il faut qu’il accepte d’en faire un levier de vérité, ce qui ressort de la castration langagière, et qui met en jeu l’Autre, en tant qu’il est « le lieu où se situe la chaîne du signifiant qui commande tout ce qui va pouvoir se présentifier du sujet.»[12]  « C’est une clinique orientée par le symbolique. Le règne de la vérité suppose le lieu de l’Autre comme garantie de la vérité. C’est l’exercice de la parole qui instaure le registre de la vérité.»[13]

Cette conception lacanienne fait bien sûr référence au schéma de la communication selon Lacan, et au fait que le cabinet de l’analyste n’est pas le lieu d’une communication selon le schéma de la psychologie « émetteur > message >récepteur », ou un échange intersubjectif seulement, entre deux petits autres. L’Autre est le lieu de la chaîne signifiante, lieu du langage et nous parlons notamment en fonction d’une langue commune qui permet les échanges.

Alain Cochard demande alors : « Qu’est-ce que la pratique analytique, ainsi orientée, montre comme vérité incontournable rencontrée par chacun dans une analyse ? L’horreur de la castration. La castration de cet Autre du symbolique qui se montre impuissant à virer tout le réel de la rencontre sexuelle traumatique à la comptabilité signifiante. »[14] En effet, et Lacan nous le dit dans son dernier enseignement, le réel de la jouissance ne peut être recouvert par le symbolique, la fin de l’analyse en témoigne, avec ce que le sujet vit de cette castration de l’Autre.

II – Le deuxième temps de l’enseignement de Lacan

1/ L’impossibilité d’écrire le rapport sexuel

« Il n’y a pas de rapport sexuel », cette phrase de Lacan signifie que le rapport sexuel ne s’écrit pas, alors que d’autres mathèmes sont possibles, comme celui du fantasme, ou les formules de la sexuation. S’il ne s’écrit pas, c’est que chacun bricole en la matière et que nul manuel ne peut nous dire comment faire avec notre partenaire.

« Par conséquent, ce n’est plus la logique signifiante seule — métaphore et métonymie — qui suffit à définir l’inconscient. Il ne s’agit plus d’une vérité que la parole appelle, mais d’un savoir lire — « L’inconscient est ce qui se lit. »[15]»[16]

« « L’inconscient est ce qui se lit. » (…). Il y a une matérialité de la lettre qui fait apercevoir qu’elle n’est pas faite uniquement de sens. Ce n’est plus tout à fait du « logique pur », c’est un tournant qui s’amorce là dans la conception de Lacan pour se dégager du diktat de la signification phallique. »[17]

Le versant fait de sens de la lettre est la lettre, un graphème, qui se prononce, un phonème, comme un signifiant (un « mot », disent les linguistes et les philologues). La lettre est ce qui du langage est relié au corps et ce qui du langage fait bord à la jouissance. C’est un littoral, comme le littoral, pour les géographes, est l’interface entre un océan ou une mer et les côtes d’un continent, d’une île.

2/Langage et corps

La traduction, dans son enseignement, de cette conception est que Lacan ne situe plus la castration dans l’Autre, lieu du signifiant, mais comme inhérente au langage lui-même.

Freud parlait du roc de la castration dans sa conception de la libido. Lacan a parlé de la jouissance que le ne recouvre pas le symbolique. A présent, il nous dit que « Ce qui est traumatique, c’est la langue elle-même qui affecte le corps. »[18]

Dans les années 70, Lacan franchit un pas par rapport à cette conception, il déplace le centre de gravité de la castration du grand Autre, lieu du signifiant, au langage lui-même.

Ce n’est plus le sexuel, comme rencontre avec la part pulsionnelle impossible à intégrer dans le symbolique, qui est traumatique. Ce qui est traumatique, c’est la langue elle-même qui affecte le corps. »

            3/Le corps parlant

            Dans le Séminaire XX, Encore, Lacan introduit « la substance jouissante »[19], c’est-à-dire la substance du corps, qui se jouit.

Dans son cours L’orientation lacanienne intitulé « Choses de finesses en psychanalyse, XVI du 6 mai 2009 », Jacques-Alain Miller nous dit que :

« S’il n’y avait pas un corps supposé jouir, il n’y aurait pas de psychanalyse.

Il ne suffit pas du sujet supposé savoir. Sa nouvelle alliance s’est signée sous les espèces de la fonction de la parole en tant qu’elle renvoie à la structure de langage, et le Lacan des familles, des classes, s’en tient là, alors que la fonction de la parole n’appelle pas seulement la référence à la structure du langage, mais à la substance de la jouissance. S’il n’y avait pas la substance de la jouissance, nous serions tous logiciens, un mot en vaudrait un autre, il n’y aurait rien qui ressemble au mot juste, au mot qui éclaire, au mot qui blesse, il n’y aurait que des mots qui démontrent. Or les mots font bien autre chose que démontrer, les mots percent, les mots émeuvent, les mots bouleversent, les mots s’inscrivent et sont inoubliables : c’est parce que la fonction de la parole n’est pas seulement liée à la structure du langage, mais bien à la substance de la jouissance. »[20]

Dès lors, le sujet n’est plus seulement le sujet de l’inconscient, et Lacan introduit le terme de parlêtre, qui est l’être décerné par la parole. Lacan le présente ainsi :

« un corps cela se jouit. Cela ne se jouit que de le corporiser de façon signifiante. »[21]

            C’est pourquoi une analyse Lacanienne  permet que l’on passe de la formule freudienne :

«Wo Es war, soll Ich werden» / « là où C’était, Je dois advenir ». [22]

A la formule lacanienne, tout d’abord :

« je suis ce que je suis »

Puis :

 « je suis ce que se jouit »

Jacques-Alain Miller ajoute, dans son cours du 6 mai 2009 :

«  (…) est-ce que la jouissance impossible à négativer est un problème à résoudre ? Il se pourrait que, une fois la passe accomplie, elle soit une solution, et qu’il s’agisse de la reconnaître. Et donc que la question soit de réconciliation, d’alliance avec cette jouissance, à quoi préside non pas le non – n. o. n. – mais bien le oui, le oui à la contingence qui m’a fait ce que je suis. Ce que je suis n’est que la façon dont ça se jouit. C’est ça le cogito lacanien : Je suis donc se jouit. »[23]

C’est pourquoi cette formule apparaît à la fin de l’analyse.

            Ici, l’inconscient est l’inconscient réel.

4/ Le sinthome

Le parlêtre consiste lui aussi, comme concept, en une articulation entre la libido et le symbolique (Cf. p. 1), comme écriture, d’un seul trait, du signifiant et de la jouissance. Mais ici, signifiant et jouissance sont sur le même plan, et s’originent tous les deux de l’effet de la parole dans le corps :

« La parole passe par le corps et, en retour, elle affecte le corps qui est son émetteur. »[24]

Et :

« La pulsion, c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire. »[25]

La parole fait événement dans les corps. Le parlêtre a un corps, puisqu’il ne se définit plus seulement du pur logique. « C’est l’avoir et pas l’être qui le caractérise »[26], écrit Lacan, puis : « Avoir, c’est pouvoir faire quelque chose avec. »[27]

Cependant, même si le terme de parlêtre englobe la parole, qui correspond au savoir inconscient freudien et l’être de jouissance qui en résulte, cela ne signifie pas que l’on ne doive plus déchiffrer l’inconscient. Mais « l’interprétation rencontre une butée»[28] car « il y a également jouissance là où ça ne parle pas. Ce n’est donc pas 1 événement de langage. « C’est un événement de corps. »[29]

S’il y a bien une jouissance de la parole, l’analyse ne doit pas en nourrir le sens mais « castrer cette jouissance de parole qui inclut le sens. »[30]

Le synthome est donc le deuxième versant du parlêtre, celui de la jouissance qui exclut le sens, alors que la jouissance de la parole, le premier versant, inclut le sens.

 

Conclusion

Nous sommes partis de la définition freudienne du symptôme : « Le symptôme serait indice et substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu », « il serait un résultat du processus de refoulement ». (Cf. p. 1)

Lorsque, vers la fin de sons analyse, un sujet identifie « l’articulation signifiante liée à cette jouissance primordiale »[31] qui est celle du S1, l’événement de corps qui est à là comme jouissance opaque résultant d’une satisfaction qui n’a pas eu lieu, d’où le symptôme, l’analyse peut agir sur la répétition de celui-ci.

 

Bibliographie

  • Cochard, A., « Symptôme – le sinthome », intervention du 14 mai 2018 à CAP (Culture, Art, Psychanalyse)
  • Freud, S., Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, traduction française de Rose-Marie Zeitlin, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1989
  • Lacadée-Labro, D., « Du symptôme au sinthome », consultable à l’adresse : https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2016/01/2_-LACADEE.pdf
  • Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », in Écrits, Paris, Seuil, coll. « Champ freudien », 1966
  • Lacan, J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975
  • Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, le sinthome, Paris, Seuil, coll. « Champ freudien », 2005
  • Lacan, J., « Joyce le symptôme », in Autres Ecrits, Paris, Seuil, Coll. « Champ freudien », 2001.
  • Miller, J.-A., « Le sinthome, un mixte de symptôme et fantasme », in La Cause freudienne, n° 39
  • Miller J.-A., La Cause freudienne, n°94, « Habeas corpus »
  • Miller, J.-A., L’orientation lacanienne, « Choses de finesses en psychanalyse, XVI », cours du 6 mai 2009, consultable à l’adresse :

http://www.causefreudienne.net/wp-content/uploads/2014/08/Choses-de-finesse-XVI.pdf

 

[1] Freud S., « Analyse avec fin et analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, pp. 231-268.

[2] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », in Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 269.

[3] Cochard, A., « SYMPTÔME – le sinthome », intervention du 14 mai 2018 à CAP (Culture, Art, Psychanalyse), Nantes.

[4] Miller J.-A., La Cause freudienne, n° 39, p. 10. C’est moi qui souligne.

[5] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, collection « Quadrige, 1993, p. 7, cité par Danièle Lacadée-Labro, dans « Du symptôme au sinthome », consultable à l’adresse : https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2016/01/2_-LACADEE.pdf

[6] Freud, S., Inhibition, symptôme et angoisse, opus cité, p. 7

[7] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », in Écrits, opus cité, p. 269, cité par Alain Cochard dans « Symptôme – Le Sinthome », opus cité, p. 2. C’est moi qui souligne.

[8] Miller J.-A., La Cause freudienne, n° 71, p. 65. C’est moi qui souligne.

[9] Cochard, A., « SYMPTÔME – le sinthome », opus cité, p. 3. C’est moi qui souligne.

[10] Miller J.-A., La Cause du désir, n° 94, p. 166

[11] Cochard, A., idem.

[12] Miller J.-A., La Cause du désir, n° 94, p. 185. C’est moi qui souligne.

[13] Cochard, A., idem.

[14] Idem. C’est moi qui souligne.

[15] Lacan, J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 29

[16] Cochard, A., « SYMPTÔME – le sinthome », opus cité, p. 3. C’est moi qui souligne.

[17] Idem

[18] Idem

[19] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, opus cité, p. 26

[20] Miller, J.-A., L’orientation lacanienne, « Choses de finesses en psychanalyse, XVI, cour du 6 mai 2009

[21] Lacan, J., Le Séminaire, livre XX, Encore, opus cité, p. 26. C’est moi qui souligne.

[22] Freud, S., Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, traduction française de Rose-Marie Zeitlin, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1989

[23] Miller, J.-A., L’orientation lacanienne, « Choses de finesses en psychanalyse, opus cité, p. 6. C’est moi qui souligne.

[24] Miller, J.-A., La Cause du désir, n° 94, p. 167

[25] Lacan, J., Le Séminaire, Livre XXXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 17

[26] Lacan, J., « Joyce le symptôme, in Autre Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565

[27] Lacan, J., Autre Ecrits, opus cité  p. 566

[28] Cochard, A., « SYMPTÔME – le sinthome », opus cité, p. 4. C’est moi qui souligne.

[29] Idem, pp. 4-5. C’est moi qui souligne.

[30] Idem, p. 5

[31] Idem

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