Quelques rapports du sujet à la fonction du signifiant et aux lois du langage

Quelques rapports du sujet à la fonction du signifiant et aux lois du langage

saisis à travers les exemples de l’automatisme de répétition, de l’identification, et du processus de la cure analytique dans les Séminaires III (1955-1956), IX (1961-1962) (leçons 1 à 6), XI (1964) et Les Ecrits (1966)

Introduction

Le concept de sujet a évolué tout au long de l’enseignement de Lacan. A l’époque où, après avoir mis en avant l’un des éléments de sa triade « Réel, Symbolique, Imaginaire », c’est-à-dire l’imaginaire, il met l’accent sur le symbolique, prenant en compte et s’inspirant des avancées de la linguistique structuraliste, celle de Ferdinand de Saussure (1857-1913) dont le Cours de linguistique générale est paru en 1914[1], et celle de Roman Jakobson (1896-1982)[2]. Ainsi, dans le Séminaire IX, L’identification (1961-1962)[3] il énonce :

« Il s'agit pour nous, au point de l'élaboration où nous sommes parvenus, d'essayer d'articuler d'une façon plus précise ceci que nous avons déjà avancé plus d'une fois comme thèse : que rien d'autre ne supporte l'idée traditionnelle philosophique d'un sujet, sinon l'existence du signifiant et de ses effets. »[4]

à savoir :

« … ce fait déjà donné par notre expérience que c'est de l'effet du signifiant que surgit comme tel le sujet. »[5]

Mais, en rapport aux lois du langage et du signifiant, il s’interroge dès lors :

« Effet métonymique ? Effet métaphorique ? »[6]

Et avance :

« … la position que je prends ici est en avance, en flèche par rapport à celle de JAKOBSON, concernant la primauté que je donne à la fonction du signifiant dans toute réalisation, disons, du sujet. »[7]

En effet, ce que Lacan appellera sa linguisterie, pour se distinguer de la linguistique, n’omettra pas d’y réintroduire le sujet, et donc, effet du signifiant.

 « La distinction de la parole… comme elle peut exister au niveau préverbal …et du langage consiste justement dans cette émergence de la fonction du signifiant. »[8]

A – Fonction du signifiant

 

« La fonction du signifiant, en tant qu'elle est le point d'amarre de quelque chose d'où le sujet se constitue »[9]

Je vais donc tenter d’exposer la fonction du signifiant dans l’émergence du sujet, au travers de deux exemples tirés de la clinique psychanalytique.

 

I - Exemple de l’automatisme de répétition pour illustrer les rapports du sujet à la fonction du signifiant

 

Qu’est-ce que cet automatisme de répétition ? Voyons ce qu’en disent Roland Chemama et Bernard Vandermersch dans leur Dictionnaire de la psychanalyse :

 « (…) La compréhension du phénomène de répétition renvoie directement à celui du traumatisme; sa théorisation (…) dévoile un principe de fonctionnement psychique radicalement différent de celui, classiquement décrit, dominé par le principe de plaisir : aussi S. Freud l’appréhenda-t-il comme au-delà du principe de plaisir.

D’un point de vue épistémologique, la répétition est l’un des concepts majeurs de la dernière partie de l’œuvre de Freud. Elle introduit la pulsion de mort, ouvre la voie de la deuxième topique et, accessoirement, signe un réajustement considérable de la clinique et de la technique analytiques.

Chez J. Lacan, la répétition constitue, avec l’inconscient, le transfert et la pulsion, l’un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, notamment justement parce qu’elle est devenue une référence omniprésente de la clinique et qu’elle fait nœud des trois autres concepts.

(…) Lacan (…) développe le concept de répétition selon deux axes différents.

Le premier est celui du symbolique. »[10] En effet, il insiste dans le Séminaire IX sur :

« … le dégagement, de ce qui est apporté par l'expérience du langage et de ce que le rapport au signifiant nous permet d'introduire comme dimension originale… qu'il s'agit de distinguer radicalement du réel …sous la forme de la dimension symbolique. »[11]

« La répétition (…) est en somme au principe de l’ordre symbolique en général et de la chaîne signifiante en particulier. Le Séminaire sur « la lettre volée », prononcé en 1954-1955 (Ecrits, 1966), détaille cette proposition. Le fonctionnement de la chaîne des signifiants, dans laquelle le sujet a à se reconnaître comme tel et doit frayer la voie de sa parole, repose sur l’opération de la répétition »[12]

Lacan nous parle ainsi de la fonction du signifiant pour le sujet dans la répétition :

« - ce qui fait le nerf de la répétition, de l'automatisme de répétition pour votre expérience : ça n'est pas que ce soit

« toujours la même chose »,

- qui est intéressant c'est ce pourquoi ça se répète,

- ce dont justement le sujet, du point de vue de son confort biologique n'a, vous le savez, vraiment strictement aucun besoin, pour ce qui est des répétitions auxquelles nous avons affaire, c'est-à-dire des répétitions les plus collantes, les plus emmerdantes, les plus symptomagènes.

- C'est là que doit se diriger votre attention pour y déceler l'incidence comme telle de la fonction du signifiant.

Comment peut-il se faire, ce rapport typique au sujet constitué par l'existence du signifiant comme tel, seul support possible de ce qui est pour nous originalement l'expérience de la répétition ? »[13]

Puis, empruntant à Freud des termes liés à l’économie de la libido, il nous dit :

« Ce que j'entends désigner c'est ceci… (…) …c'est que ce à quoi nous avons affaire dans l'automatisme de répétition c'est ceci : un cycle…

(…) …dès lors qu'il est cycle et qu'il comporte retour à un point terme, nous pouvons le concevoir sur le modèle du besoin, de la satisfaction. »[14]

L’automatisme de répétition serait donc lié à une satisfaction d’un besoin recherchée.

Il poursuit :

« ce que veut dire l'automatisme de répétition en tant que nous avons à lui affaire, c'est ceci : c'est que si un cycle déterminé qui ne fut que celui-là…

c'est ici que se profile l'ombre du « trauma », que je ne mets ici qu'entre guillemets, car ça n'est pas son effet traumatique que je retiens, mais seulement son unicité

…celui-là donc, qui se désigne par ce certain signifiant…

que seul peut supporter ce que nous apprendrons dans la suite à définir comme une lettre :

Instance de la lettre dans l'inconscient

…ce grand A, l'A initial en tant qu'il est numérotable, que ce cycle-là, et pas un autre, équivaut à un certain signifiant »[15]

mettant donc en avant le versant signifiant du trauma, l’unicité du signifiant du trauma, supporté par une lettre.

De plus :

 « C'est à ce titre que le comportement se répète : pour faire ressurgir ce signifiant qu'il est comme tel, ce numéro qu'il fonde.

Si pour nous la répétition symptomatique a un sens,

(…) Quand vous parlez de l'incidence répétitive dans la formation symptomatique, c'est pour autant que ce qui se répète est là, non pas même seulement pour remplir la fonction naturelle du signe…

qui est de représenter une chose, la chose qui serait ici actualisée

…mais pour présentifier comme tel le signifiant absent que cette action est devenue.

Je dis que c'est en tant que ce qui est refoulé est un signifiant, que ce cycle de comportement réel se présente à sa place. »[16]

La répétition symptômatique, cette recherche de satisfaction sert donc à « présentifier le signifiant absent que cette action est devenue ». Il y a retour dans le réel d’un comportement, à la place d’un signifiant absent, refoulé.

« le paradoxe de l'automatisme de répétition, c'est que vous voyez surgir un cycle de comportement, inscriptible comme tel dans les termes d'une résolution de tension du couple donc « besoin-satisfaction », et que néanmoins, quelle que soit la fonction intéressée dans ce cycle…

si charnelle que vous la supposiez

…il n'en reste pas moins que ce qu'elle veut dire en tant qu'automatisme de répétition, c'est qu'elle est là pour faire surgir, pour rappeler, pour faire insister, quelque chose qui n'est rien d'autre en son essence qu'un signifiant, désignable par sa fonction, et spécialement sous cette face, qu'elle introduit dans le cycle de ses répétitions…

toujours les mêmes en leur essence, et donc concernant quelque chose qui est toujours la même chose

…qu’elle y introduit la différence, la distinction, l'unicité. »[17]

C’est le paradoxe de l’automatisme de répétition : il se traduit par un comportement visant à répondre à un couple « besoin-satisfaction », mais la fonction intéressée est là pour faire surgir un signifiant qui la désigne.

Le Séminaire IX porte le titre de L’identification. Alors que pour Freud, l’identification à l’autre se fait par le biais d’un trait, ce que Lacan exprime ainsi :

« Il est bien remarquable que dans cette sorte d'identification où le moi copie dans la situation, tantôt l'objet non aimé, tantôt l'objet aimé, mais que - dans les deux cas cette identification est partielle, höchst beschränkte, hautement limitée, mais qui est accentué au sens d'étroit, de rétréci - que c'est nur einen einzigen Zug, seulement un trait unique de la personne objectalisée, qui est comme l'« ersatz » emprunté du mot allemand»[18],

pour lui, l’identification est « identification de signifiant », et non pas seulement imaginaire :

« … ce que je vais essayer pour vous d'articuler, ce sont les lois de l'identification en tant qu'identification de signifiant. »[19]

C’est le cas de l’identification primordiale.

 

II - Exemple de l’identification primordiale

 

Dans ce Séminaire IX, dans les leçons 1 à 6, déjà s’ébauche le concept de S1, signifiant de l’identification primordiale, oublié du sujet et qu’il retrouve en fin d’analyse :

« … c'est à partir de ce point, non pas mythique, mais parfaitement concret d'identification inaugurale du sujet au signifiant radical, non pas de l'UN plotinien, mais du trait unique comme tel, que toute la perspective du sujet comme « ne sachant pas » peut se déployer d'une façon rigoureuse. »[20]

Et :

 « C'est bien là que quelque chose d'autre nous force de nous interroger sur ceci :

que la scansion où se manifeste cette présence au monde, n'est pas simplement imaginaire, à savoir que déjà ce n'est point à l'autre qu'ici nous nous référons, mais à ce plus intime de nous-mêmes dont nous essayons de faire l'ancrage, la racine, le fondement de ce que nous sommes comme sujet [« l'identification en tant qu'identification de signifiant au S1»].»[21]

Et, plus loin, il désigne cette identification primordiale comme « trait unaire » :

 « De cette permanence du sujet, je vous montre la référence

(…) Je vous l'ai démontrée, désignée la dernière fois dans ce trait unaire, dans cette fonction du «bâton» comme figure de l'un en tant qu'il n'est que trait distinctif, trait justement d'autant plus distinctif qu'en est effacé presque tout ce qui le distingue, sauf d'être un trait, en accentuant ce fait que plus il est semblable, plus il fonctionne, je ne dis point comme signe, mais comme support de la différence. »[22]

A partir de l’identification au S1, un signifiant de l’Autre qui s’adresse à lui et qu’il devient tout en disparaissant (et dès lors, il est mortifié par ce S1 et s’écrit pour Lacan $), Lacan nous enseigne que le sujet peut entrer dans la parole, quand ce S1 est le signifiant de l’appel à un deuxième signifiant, que Lacan appelle S2, et qu’il adresse à l’Autre. C’est pour Lacan « l’avènement » du sujet, alors que l’identification au S1 marquait sa « naissance ».

« … avant que du seul fait que ça s’adresse à lui, il disparaisse comme sujet sous le signifiant qu’il devient, il n’était absolument rien. Mais ce rien se soutient de son avènement, maintenant produit par l’appel au deuxième signifiant. »[23]

Cependant, à l’époque où il donne son Séminaire sur L’identification (1961-1962), il pense que le sujet a à se réaliser au travers du signifiant :

« (…) la position que je prends ici est en avance, en flèche par rapport à celle de JAKOBSON,

concernant la primauté que je donne à la fonction du signifiant dans toute réalisation, disons, du sujet. »[24]

 

III – Exemple des identifications du sujet

 

Dans le Séminaire IX enfin, Lacan formalise ainsi son concept de « l’identification de signifiant » :

Dans le rapport de l’identification au langage et à la vérité :

« … Il s'agit de saisir pour nous le rapport de cette possibilité qui s'appelle identification, au sens où de là surgit ce qui n'existe que dans le langage et grâce au langage : une vérité. »[25]

Dans son rapport à la fonction, à la valeur et au statut du signifiant :

« C'est bien ici qu'apparaît la fonction, la valeur du signifiant même comme tel, et c'est dans la mesure même où c'est du sujet qu'il s'agit que nous avons à nous interroger sur le rapport de cette identification du sujet avec ce qui est une dimension différente de tout ce qui est de l'ordre de l'apparition et de la disparition, à savoir le statut du signifiant. »[26]

Dans l’articulation de ses modes par le signifiant :

 « …les différents modes, les différents angles sous lesquels nous sommes amenés à nous identifier comme sujets, au moins pour une part d'entre eux supposent le signifiant pour l'articuler… »[27]

Dans son rapport à ce que connote le signifiant : « la différence à l’état pur » :

 « … le signifiant comme tel sert à connoter la différence à l'état pur »[28], « un signifiant se distingue d'un signe d'abord en ceci… qui est ce que j'ai essayé de vous faire sentir …c'est que les signifiants ne manifestent d'abord que la présence de la différence comme telle et rien d'autre. »[29]

IV – Retour à l’automatisme de répétition, sur son versant de réel

 

Le second axe selon lequel Lacan développe son concept de répétition « est celui du réel. Dès 1964, dans le Séminaire XI, (…), Lacan propose de distinguer les deux versants de la répétition en se servant de deux concepts aristotéliciens, la tuchê et l’automaton. L’automaton désigne pour lui l’insistance des signifiants, ce principe de la chaîne symbolique ; quant à la tuchê, (…), c’est ce qui déclenche cette insistance – le trauma en somme -, c’est la rencontre (…) de quelque chose d’insupportable au sujet. Et cet insupportable que Freud tentait de prendre en compte sous les auspices de la pulsion de mort, Lacan va alors le conceptualiser  sous le terme de réel – l’impossible, l’impossible à symboliser.»[30]

Dès le Séminaire IX, il distinguait les « fonctions exercées par le langage dans un certain champ du réel, celui dont nous autres, êtres parlants, sommes les conducteurs. »[31] Mais de plus en plus, et surtout vers la fin de son enseignement, il limite l’effet de ces fonctions du signifiant, qui ne permettent pas au symbolique de recouvrir le réel pour le parlêtre.

En 1961-1962, Lacan interroge : où est le sujet, dans le retour de la répétition, par rapport au trauma ? Dans le corps, articulé au signifiant (« Dans l'organisme dès lors aspiré par les effets du « ça parle » (…) ayant été pris dans les mécanismes du signifiant »[32]) ? Ou bien dans un réel inassimilable, car il questionne, à propos, la primauté du symbolique (« Est-il, à l'autre extrême, identifiable au jeu même du signifiant ?) »[33].

Symbolique : « (…) le sujet n’est-il que le sujet du discours (…) ? »[34], et Réel : ou dans « son immanence vitale »[35] ? Les deux sont liés : « Notre effort cette année (…) c'est de montrer comment s'articule la fonction du sujet, ailleurs que dans l'un ou dans l'autre de ces pôles, jouant entre les deux. »[36]

Le sujet est dans l’entre-deux du symbolique et du réel :

« Est-ce que ça suffit, de savoir que la fonction du sujet est dans l'entre-deux, entre les effets idéalisants de la fonction signifiante et cette immanence vitale que vous confondriez, je pense, encore, malgré mes avertissements, volontiers avec la fonction de la pulsion ? »[37]

La découverte et l’invention de Freud se situent et opèrent à cette jonction, à laquelle il faut bien sûr ajouter l’imaginaire : « (…) C'est donc dans cet accolement structural de quelque chose d'inséré radicalement dans cette individualité vitale avec cette fonction signifiante que nous sommes, dans l'expérience analytique. »[38]

 

B – Epinglage, refoulé … … apparition du signifié et effets de sens

 

Quels sont donc les effets des lois du langage sur le sujet analysant : effets métaphoriques ou métonymiques ?

 

I - Métaphore et métonymie

 

Pour Lacan, qui parle d’opposition entre métaphore et métonymie, elles ne sont cependant pas séparées, indépendantes : « La métonymie est au départ, et c’est elle qui rend possible la métaphore. Mais la métaphore est d’un autre degré que la métonymie ».  Plus loin, à propos des mécanismes du rêve que Freud a mis en évidence dans L’interprétation des rêves[39], notamment, «[ces] mécanismes de condensation et de déplacement, de figuration, sont tous de l’ordre de l’articulation métonymique, et c’est sur ce fondement que la métaphore peut intervenir. »

« Sa gerbe n’était point avare ni haineuse » : Lacan prend cet exemple chez Victor Hugo, dans le poème Booz endormi, pour illustrer la relation entre métaphore et articulation métonymique. Ici, sur le schéma d’« un mot pour un autre » (sur l’axe paradigmatique), qui est une définition de la métaphore, donnée par Lacan dans L’instance de la lettre[40] , la « gerbe » est mise à la place de « Booz », « Gerbe » est mis pour « Booz ». « C’est par le fait que la gerbe est le sujet de avare et haineuse, qu’elle peut être identifiée à Booz dans son manque d’avarice et sa générosité.»[41] Et cette place est déjà définie par la grammaire et la syntaxe, qui ordonne les combinaisons des signifiants entre eux (sur l’axe syntagmatique) : « un mot puis un autre », définition de la métonymie.

Donnons quelques exemples, de métonymies d’abord. Dans Mémoires d’un névropathe[42], Le Président Shreber écrit des phrases interrompues comme : « Maintenant, c’est le moment… ». « La voix s’arrête pour forcer le sujet à proférer la signification dont il s’agit dans la phrase. »[43] La combinaison syntaxique vient avant  et la signification vient ensuite compléter la phrase : «Maintenant, c’est le moment… qu’il soit maté !».[44]

Un exemple de métaphore : la gerbe de Booz. Lacan dit que la gerbe est identifiée à Booz, par une opération qui établit une similarité qui n’était pas là avant : «Rien qui ne soit dans l’usage du dictionnaire ne peut un instant nous suggérer qu’une gerbe puisse être avare et encore moins haineuse.»[45] La métaphore ne procède pas de proche en proche mais opère un saut, un écart.

Un autre exemple de métaphore : dans l’épisode de l’oubli du nom de Signorelli, Botticelli et Boltraffio se substituent à Signorelli.[46] De voisinage en voisinage, de métonymie en métonymie, Freud passe de Signorelli à Botticelli et Boltraffio, mais il n’y a pas contigüité entre Signorelli et Botticelli et Boltraffio, il y a coupure, écart.

Pourquoi Freud oublie-t-il le nom de Signorelli ? Il écrit lui-même que, de même Herr vient à la place de Trafoï, et Trafoï a pour signifié l’implication subjectivée de Freud dans la signification sexuelle alliée à la mort, signifié qui est transféré à Signorelli.[47] Hors, dans une métaphore inter linguistique, « Herr » se substitue à SIGNORelli, dans l’enchainement des pensées latentes que Freud développe pour parvenir à expliquer cet oubli.

 

II – Métonymie

 

La métonymie est « un certain mode d'apparition du signifié », dont Lacan qualifie l’effet comme celui d’un « peu de sens » :

« … pour vous indiquer, vous rappeler les formules sous lesquelles pour vous j'ai noté par exemple la fonction de la métonymie : fonction grand S, pour autant qu'il est dans une chaîne qui se continue par (S′, S′′, S′′′,…) c'est ceci qui doit nous donner l'effet que j'ai appelé du « peu de sens », pour autant que le signe moins désigne, connote, un certain mode d'apparition du signifié tel qu'il résulte de la mise en fonction de S, le signifiant, dans une chaîne signifiante. »[48]

Mais, tout en nous rappelant la primauté du signifiant sur le signifié :

« C’est sur le fondement de l’articulation, de la contiguïté, du voisinage et de leur dénouage que les effets de sens peuvent survenir : le signifié est un effet, pas une cause, c’est le signifiant qui domine »,

Il exprime là les effets de sens résultants du dénouage des articulations métonymiques des signifiants qui se succèdent sur la chaîne signifiante.

 

 

 

 

III – Métaphore

 

Puis, il accentue :

« Comment peut-il se faire que le langage ait son maximum d’efficacité quand il arrive à dire quelque chose en disant autre chose ? », mettant ainsi en avant l’opération de la métaphore.

« Il faut s’apercevoir que sans la structuration du signifiant, aucun transfert de sens ne serait possible. »  « Le transfert du signifié […] n’est possible qu’en raison de la structure du signifiant.»[49]

Quels sont donc les effets des lois du langage sur le sujet analysant : effets métaphoriques ou métonymiques ? Demandais-je avec Lacan.

Gilles Chatenay répond : « Le signifié est bien plutôt l’effet de ces opérations [substitutions métaphoriques et mises en contiguïté métonymiques], il ne préexiste pas au signifiant, ce en quoi Lacan s’oppose à De Saussure. »[50]

Il faut encore ne pas oublier le signifiant sous son aspect phonétique :

« L’articulation formelle du signifiant est dominante par rapport au transfert du signifié »[51],

ce que les poètes et leurs lecteurs n’ignorent pas, et pas non plus les psychanalystes et leurs analysants.

A la différence de la métonymie, ai-je écrit, la métaphore opère, par la substitution d’un signifiant à un autre, un saut. Il en résulte une création de sens, dans la mesure où le signifiant substitutif emporte avec lui des signifiés différents de ceux du signifiant substitué, qui bien sûr tous sont propres au sujet de l’énonciation et de son histoire.

C’est également cette création de sens (« l’étincelle ») que l’on peut repérer à l’œuvre dans le symptôme sur son versant de métaphore, comme l’écrit Lacan dans L’instance de la lettre dans l’inconscient :

« Le mécanisme à double détente de la métaphore est celui-là même où se détermine le symptôme au sens analytique. Entre le signifiant énigmatique du trauma sexuel et le terme à quoi il vient se substituer dans une chaîne signifiante actuelle, passe l’étincelle, qui fixe dans un symptôme, - métaphore où la chair ou bien la fonction sont prises comme élément signifiant, - la signification inaccessible au sujet conscient où il peut se résoudre. »[52]

Notons enfin, quant à la structure du sujet, ce point important : Jacques Lacan, dans le Séminaire III, Les psychoses, nous dit, à propos des Mémoires d’un névropathe, du Président Shreber : « même quand les phrases ont un sens, on n’y rencontre jamais rien qui ressemble à une métaphore.»[53]

Et au chapitre XV du même Séminaire, (« Des signifiants primordiaux ou du manque d’un ») : « la psychose consiste en un trou, un manque au niveau du signifiant »[54].

Au chapitre XIV, à propos de l’ouvrage d’Hélène Deutsch sur les « as if », les « comme si », c’est-à-dire sur la « compensation imaginaire de l’Œdipe absent », dans les schizophrénies, Jacques Lacan indique que cet Œdipe « aurait donné la virilité sous la forme, non pas de l’image paternelle, mais du signifiant, du nom-du-père. »[55]

Gilles Chatenay : « pas de métaphore dans les Mémoires de Shreber, la psychose consiste en un trou au niveau du signifiant, et le sujet schizophrène d’Hélène Deutsch compense par l’image un signifiant qui lui manque, le nom-du-père : ce n’est guère anticiper (…) que d’avancer que le signifiant du Nom-du-Père est d’ordre métaphorique. »[56]

 

Conclusion :

 

Dans un rappel de sa triade RSI, et plus particulièrement du symbolique dans sa relation à l’expérience de la psychanalyse, celle que fait l’analysant, c’est-à-dire relation du signifiant et du langage, de la parole au sujet, Lacan précise : 

« Si nous le distinguons de l'imaginaire et du réel, ce registre du symbolique… (…) …il ne s'agit pas d'une définition ontologique : ce ne sont pas ici des champs de l'être que je sépare.

Si (…)…j'ai cru devoir faire entrer en jeu cette triade du Symbolique, de l'Imaginaire et du Réel 42 (42 Conférence du 08-07-1953 : Le Symbolique, l’imaginaire et le réel (S.I.R.), c'est pour autant que ce tiers élément… (…) …est exactement à mes yeux ce qui est constitué exactement par ce fait de la révélation d'un champ d'expérience.

 (…) il s'agit de l'expérience freudienne …je dirai, d'un champ d'expériment : je veux dire qu'il ne s'agit pas d'Erlebnis [expérience vécue].

(…) Il s'agit d'un champ constitué d'une certaine façon, jusqu'à un certain degré par quelque artifice, celui qu’inaugure la technique psychanalytique comme telle, la face complémentaire de la découverte freudienne, complémentaire comme l'endroit l'est à l'envers, réellement accolé. »[57]

La cure n’est possible, entre autres, que par la structure de langage de l’inconscient, et métaphores et métonymies en sont les ressorts quant aux lois du signifiant.

Et surtout :

« L’effet du langage, c’est la cause introduite dans le sujet. Par cet effet il n’est pas cause de lui-même, il porte en lui le ver de la cause qui le refend. Car sa cause, c’est le signifiant sans lequel il n’y aurait aucun sujet dans le réel. Mais ce sujet, c’est ce que le signifiant représente, et il ne saurait rien représenter que pour un autre signifiant : à quoi dès lors se réduit le sujet qui écoute. »[58]

Le signifiant est cause du sujet. Le sujet n’est pas cause de lui-même. C’est en quoi le symptôme se noue, mais peut aussi se dénouer.

 

Bibliographie

Ouvrages de psychanalyse :

  • Chatenay G, Métaphore et métonymie, un samedi matin à Nantes, in Accès, Bulletin de l’Association de la Cause freudienne, Val de Loire – Bretagne, n°4, Angers, décembre 2012
  • Chemama R, et Vandermersch B, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Larousse, coll. In extenso, 2007
  • Deutsch H., Les « comme si » et autres textes, (1933-1970), textes réunis et préfacés par Marie-Christine Hamon, traduits de l’allemand par Sacha Zilberfarb et de l’anglais par Catherine Orsot et Marie-Christine Hamon, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2007
  • Freud S., L’interprétation des rêves, traduit en français par I. Meyerson, Paris, PUF, 1926 et 1967
  • Freud S, Oubli de noms propres, in Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Editions Payot et Rivages, coll. Petite bibliothèque Payot, 2001
  • Lacan J. Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Chapitres XVII et XVIII : Métaphore et Métonymie I et II, Paris, Seuil, 1981
  • Lacan J., Le Séminaire, Livre IX, L’identification, Leçons 1 à 6 (du 15 novembre au 20 décembre 1961) texte établi par Patrick Valas, publié sur le site :

http://www.valas.fr/Jacques-Lacan-L-identification-1961-1962,252               

et consultable à l’adresse :

http://www.valas.fr/IMG/pdf/S9_identification.pdf

  • Lacan J., L’instance de la lettre, in Ecrits, Paris, Seuil, coll. Le Champ freudien, 1966
  • Lacan J., Position de l’inconscient, in Ecrits, Paris, Seuil, coll. Le Champ freudien, 1966

 

Ouvrages de référence :

Linguistique :

 

  • DE SAUSSURE, F., Cours de linguistique générale, Paris, Editions Payot, 1995
  • JAKOBSON, R., Article : Deux aspects du langage et deux types d’aphasies, in Essais de linguistique générale, Tome I, Les fonctions du langage, Editions de Minuit, 1963

Récit autobiographique :

  • Shreber D. P., Mémoires d’un névropathe, traduit de l’allemand par Paul Duquenne et Nicole Sels, Paris, Seuil, coll. Points, 1975

 

[1] DE SAUSSURE, F., Cours de linguistique générale, Paris, Editions Payot, 1995

[2] JAKOBSON, R., Essais de linguistique générale (1 et 2), Paris, Éditions de Minuit, 1963 (t.1), 1973 (t.2)

[3] Lacan, J., Séminaire IX, L’identification, texte établi par Patrick Valas, publié sur le site http://www.valas.fr/Jacques-Lacan-L-identification-1961-1962,252, consultable à l’adresse http://www.valas.fr/IMG/pdf/S9_identification.pdf

[4] Idem, p. 9

[5] Idem, p. 61

[6] Idem

[7] Idem, p. 23

[8] Idem, p. 79

[9] Lacan, J., opus cité, p. 100

[10] Chemama R. et Vandermersch B., Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, coll. In extenso, Paris, 2007, pp. 366-369

[11] Lacan, ibidem, p. 26

[12] Chemama R. et Vandermersch B., opus cité, p. 369

[13] Lacan, J., opus cité, p. 78

[14] Idem, p.92

[15] Idem, p. 93. C’est moi qui souligne.

[16] Idem, p. 94. C’est moi qui souligne.

[17] Idem, p. 95. C’est moi qui souligne.

[18] Idem, p. 82

[19] Idem, p. 24

[20] Idem, p. 37

[21] Idem, p. 60

[22] Idem, p. 92

[23] Lacan J., Position de l’inconscient, in Ecrits, Paris, Seuil, coll. Le Champ freudien, 1966, p. 835

[24] Lacan, J., Séminaire IX, L’identification, opus cité, p. 23

[25] Idem, p. 53

[26] Idem, p. 60

[27] Idem, pp. 60-61

[28] Idem, p. 73

[29] Idem, p. 76

[30] Chemama R, et Vandermersch B, Dictionnaire de la psychanalyse, opus cité, pp. 366-369

[31] Lacan, J., Séminaire IX, L’identification, opus cité, p. 84

[32] Idem, p. 96

[33] Idem

[34] Idem

[35] Idem

[36] « Et le sujet n'est-il que le sujet du discours, en quelque sorte arraché à son immanence vitale, condamné à la survoler, à vivre dans cette sorte de mirage qui découle de ce redoublement qui fait que tout ce qu'il vit, non seulement il le parle, mais que, le vivant, il le vit en le parlant, et que déjà ce qu'il vit s'inscrit en un ἔπος [epos : discours ], une saga tissée tout au long de son acte même ?

Notre effort cette année, s'il a un sens, justement c'est de montrer comment s'articule la fonction du sujet, ailleurs que dans l'un ou dans l'autre de ces pôles, jouant entre les deux. », Idem, p. 96

[37] Idem, p. 97. C’est moi qui souligne.

[38] Idem, p. 96

[39] Freud S., L’interprétation des rêves, traduit en français par I. Meyerson, Paris, PUF, 1926 et 1967

[40] Lacan J., L’instance de la lettre, in Ecrits, Paris, Seuil, coll. Le Champ freudien, 1966

[41] Lacan J. Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, opus cité, p. 248

[42] Shreber D. P., Mémoires d’un névropathe, traduit de l’allemand par Paul Duquenne et Nicole Sels, Paris, Seuil, coll. Points, 1975

[43] Lacan J. ibidem, p. 245

[44] Idem

[45] Idem, p. 248

[46] Freud S, Oubli de noms propres, in Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Editions Payot et Rivages, coll. Petite bibliothèque Payot, 2001, pp. 7-14

[47] Chatenay G, Métaphore et métonymie, un samedi matin à Nantes, in Accès, Bulletin de l’Association de la Cause freudienne, Val de Loire – Bretagne, n°4, décembre 2012, pp. 176-180

[48] Lacan, J., Séminaire IX, L’identification, opus cité, p. 77

[49] Lacan J. Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, opus cité, pp. 255 et 258

[50] Chatenay G, Métaphore et métonymie, un samedi matin à Nantes, opus cité, p. 181

[51] Lacan J. ibidem, p. 261

[52] Lacan J., L’instance de la lettre dans l’inconscient, in Ecrits, Paris, Seuil, coll. Le Champ freudien, 1966, p. 518

[53] Lacan J. Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, opus. Cité, p. 247

[54] Idem, p. 227

[55] Idem, p. 218

[56] Chatenay G, Métaphore et métonymie, un samedi matin à Nantes, opus cité, p. 172

[57] Lacan, J., Séminaire IX, L’identification, opus cité, p.85

[58] Lacan J., Position de l’inconscient, in Ecrits, opus cité, p. 835. C’est moi qui souligne.

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