Contexte national et internationalisation de la guerre d’Espagne

Contexte national et internationalisation de la guerre d’Espagne, par Christophe Gervot, 2007.

 

1936-1939 : ces trois années restent une période cruciale du caractère d’exemplarité de l’histoire espagnole pour le reste du monde. En outre parce que leur dénouement avec la victoire franquiste dut autant aux affrontements des forces intérieures qu’aux « interventions », en plein ou en creux, des pays européens, notamment, qui allaient bientôt devoir affronter eux aussi la guerre sur leurs sols.
La « maldonne espagnole », celle qui fait dire à Léo Palacio que la guerre d’Espagne était la « répétition générale du deuxième conflit mondial »1 allait jouer en défaveur de ceux qui ne surent pas la contrecarrer. Ce correspondant de guerre en Espagne pendant toute la durée de la guerre civile, parle même d’une « guerre civile, non seulement espagnole mais européenne, avant de devenir mondiale ».
Qu’il nous soit donné à présent, à nous enfants de la démocratie, alors que le devoir et le travail de mémoire, après « une période d’amnésie volontaire et presque totale de près de vingt ans » en Espagne2, s’enclenchent et se développent, notamment à l’occasion du 70ème anniversaire du conflit, de nous pencher sur l’histoire de la guerre d’Espagne et plus particulièrement sur sa dimension internationale.
Nous retracerons les facteurs hérités du passé de l’Espagne et qui conditionnèrent le conflit, le contexte de la deuxième République de 1931, et celui, plus immédiat, de 1936. (I)
Puis nous développerons, dans la guerre, le rôle que jouèrent les états européens. (II)
Enfin, nous en viendrons aux réponses des peuples et de leurs organisations : les Brigades internationales. (III)

I – Avant la guerre : de l’héritage du passé national à la proclamation de la deuxième République et au déclenchement du conflit

"Préhistoire d’une tragédie" (Bartolomé BENNASSAR)

Il faut sans doute remonter aux mouvements insurrectionnels dans les Indes Occidentales, dès avant 1815, puis aux guerres d’indépendances, jusqu’en 1898 et la perte des derniers éléments de l’Empire espagnol, pour expliquer les bouleversements sociaux que connut l’Espagne au cours du XIXème siècle. Avec ces pertes territoriales disparaissaient des débouchés commerciaux, mais aussi une réserve d’emplois dont les diplômés, comme les gens modestes, avaient jusqu’alors profité.
L’Espagne ne sut pas réussir les réformes politiques, économiques et sociales qui l’auraient engagée sur la voie de la modernité. Restauration monarchique et crises de succession déclenchèrent trois guerres civiles, dites « carlistes », où s’affrontèrent libéraux centralisateurs et carlistes défendant les autonomies locales. Elles créèrent « un climat révolutionnaire qui permit l’abolition des institutions d’Ancien Régime : droits féodaux et seigneuriaux, Inquisition, Mesta, mainmorte ecclésiastique… »4 . Mais les tentatives législatives pour essayer de créer une sorte de classe moyenne, en transférant par exemple à la bourgeoisie et à la paysannerie une part importante de la propriété foncière, échouèrent et se soldèrent par un renforcement de l’oligarchie foncière. « Un prolétariat rural misérable (…) constituait un problème majeur dont hérita la République de 1931.(…) L’extrême pauvreté devint en Espagne un problème récurrent tout au long des années 1830-1930… »5. Ce frein au développement économique du pays, l’aggravation du latifundisme, jouèrent un rôle incontestable dans la radicalisation et l’orientation vers le socialisme ou l’anarchisme des masses paysannes.
Un développement industriel, pourtant limité, avait généré un nouveau prolétariat et, en conséquence des conditions de travail très difficiles et des salaires injustes, naquit un mouvement ouvrier qui s’orienta vers le marxisme et plus massivement, ce fut une originalité espagnole, vers l’anarchisme bakouniniste. Les partis politiques ne recrutaient pas autant, loin s’en faut, que les puissants mouvements syndicaux (l’UGT marxiste, la CNT, anarchiste).
A la « croyance séculaire des pauvres », selon laquelle « l’anarchisme (…) procède au fond d’un idéalisme d’inspiration évangélique »6 s’opposa le parti pris de l’Eglise pour un conservatismes sévère et son alliance avec les puissants, nourrissant l’anticléricalisme des humbles.
Au plan politique, la monarchie s’était déconsidérée. De 1812 à 1931, L’Espagne connut six Constitutions différentes, libérale (celle de Cadix, 1812), proclamant la souveraineté de la nation et reconnaissant les droits de la personne (celle de 1837), d’esprit réactionnaire (1845), démocratique et instituant le suffrage universel, deux chambres, la liberté des cultes, la laïcisation de la vie publique (1869), un suffrage censitaire et un système reposant sur le « caciquisme » avec la restauration de 1874 et la Constitution de 1876. Pendant toute cette période, la fraude électorale engendra une méfiance de l’opinion à l’égard du système électoral, que l’on retrouva sous la seconde République.
Suivirent la première guerre mondiale où l’Espagne resta neutre et les justes revendications salariales des ouvriers qui déclenchèrent d’importantes grèves dans tout le pays (1917). Avec les nouvelles de la révolution soviétique, les patrons alarmés créèrent syndicats « libres » et milices privées. A un terrorisme ouvrier répondit un contre-terrorisme bourgeois.
Le 13 septembre 1923, Primo de Rivera réalise à Barcelone un pronunciamiento, forme avec l’aval du roi un gouvernement jouissant des pleins pouvoirs, suspend la Constitution et installe « una dictadura blanda ». L’opposition des nationalistes catalans et celle, nouvelle, de l’armée, le pousse à la démission en 1930.
La deuxième République est héritière de toute cette Histoire quand les élections municipales de 1931 sont fatales à la monarchie.

La République de 1931

Les élections municipales d’avril 1931 n’avaient pas pour objet de changer la forme politique de l’Etat. La victoire étroite des républicains et le rejet de la monarchie qui s’était déconsidérée et l’acceptation de la République par la majorité des espagnols débouchèrent sur la promulgation le 9 décembre 1931 de la Constitution de la République. Les conditions étaient cependant réunies également pour des violations répétées de la légalité : en 1932, le gouvernement ne respecta pas la liberté de manifestation et d’association en interdisant 61 meetings du parti de droite ; Sanjurjo prit la tête en août d’un conspiration d’une partie des chefs de l’armée qui échoua ; la « révolution d’octobre 1934 » proclama l’Etat catalan, et sa volonté de créer une « république des travailleurs » capable de contrer la « menace fasciste en Espagne », sous l’impulsion de Companys, Largo Cabellero et Prieto. La répression fut d’une extrême violence, notamment dans les Asturies. Les mécontentements grandissaient dans le pays, venant de la droite comme de la gauche, et surtout dans les masses laborieuses, notamment chez les paysans face à la négligence des dirigeants pour la réforme agraire ou son manque d’efficacité.
Manuel Azaña fut nommé chef du gouvernement. Son projet, « gouverner l’Espagne par la Raison », était juste, sans aucun doute. Il connut quelques réussites, comme le développement sans précédent de l’enseignement scolaire, le nouveau statut de la Catalogne, l’instauration d’un impôt progressif sur le revenu, l’amélioration sensible de la condition ouvrière par des lois sur le travail, commit des erreurs, tel son esprit de « revanche » de libre-penseur contre l’Eglise, mais surtout négligea une urgence : celle de la misère quotidienne de trop d’espagnols.
En 1933, plusieurs formations de droite se rassemblèrent dans la CEDA, et le retrait des socialistes du gouvernement Azaña déboucha sur la dissolution des Cortes et une large victoire de la droite aux élections de novembre. Mais dès lors, le système politique républicain se dérègle, car les gouvernements ne s’appuient pas sur les partis les plus importants (PSOE ou CEDA). Bien des signes sont alarmants, telles l’affirmation de plusieurs formations d’extrême droite d’inspiration fasciste (dont la Phalange) de leur volonté de renverser la République, la création de l’Union Militaire Espagnole (UME), cercle clandestin de militaires, et la recrudescence de l’agitation nationaliste (1934). Selon Bartolomé Bennassar, la droite, au gouvernement, « fit preuve d’une cécité constante, d’une indifférence presque criminelle envers la misère des chômeurs des villes et des campagnes »7. Sa politique pouvait se résumer en un mot : la réaction.
Lorsque Zamora dissout les Cortes en 1936 et que sont convoquées les élections de février, José Antonio Primo de Rivera, chef de la Phalange et Calvo Sotelo se sont déjà exprimés en faveur de l’insurrection contre l’Etat constitutionnel. Parallèlement, Largo Caballero, leader de l’UGT, évolue vers le marxisme et la dictature du Prolétariat, et déclare la nécessité de la guerre civile en cas de victoire de la droite.
Le « régime ne parvint à assurer ni l’ordre constitutionnel ni l’ordre public », estime Bartolomé Bennassar.8

1936

Les élections du 16 février donnèrent une courte victoire au Front populaire, alliance électorale des forces de gauche, des républicains jusqu’aux communistes qui, suivant les instructions du Kominterm, s’allièrent aux partis « bourgeois » face à la menace du réarmement allemand. Cette fois, les anarchistes ne donnèrent pas de consigne d’abstention. La majorité aux Cortes étaient plus confortable. Dans le pays, les anarchistes faisaient jeu égal avec les socialistes en nombre de voix. La CEDA s’imposait à droite.
L’aile gauche du PSOE, conduite par Largo Caballero, refusa la participation du parti au gouvernement. Bartolomé Bennassar écrit que « l’ultime chance, à supposer qu’elle existât, d’éviter la guerre civile disparaissait du fait de la non-participation du PSOE au gouvernement »9. La réforme agraire évoluait de façon chaotique, au gré des rapports de forces entre organisations paysannes, et le gouvernement ne maîtrisait pas la situation dans ce domaine. L’activisme des partis dépourvus de responsabilités politique l’amoindrissait également.
La rue s’empara de la lutte pour le pouvoir. Les activistes de droite recrutés dans la Phalange, les partis monarchistes et traditionalistes affrontaient à gauche le PSOE, les jeunesses socialistes, le PCE, les jeunesses communistes et la CNT, parfois mortellement, comme à Valladolid, Grenade ou Séville. Les violences et manifestations effrayaient la bourgeoisie, et la confiance populaire dans le Front populaire était limitée, du fait de la modération de son programme, soucieux de ne pas alimenter l’antirépublicanisme. L’effervescence idéologique se développait en même temps que la déliquescence de l’Etat, incapable de maintenir l’ordre public.
L’année précédente, avec l’arrivée au pouvoir du centre, les officiers « africanistes » avaient bénéficié de promotions : Franco fut nommé général de division, Mola gouverneur général au Maroc et Goded inspecteur de l’armée. Leurs positions, qui leur avaient fait renoncer pour un temps à leurs velléités de conspiration furent fort compromises par la victoire du Front populaire. En invoquant le maintien de l’ordre, Gil Robles et Franco demandèrent la proclamation de l’ « état de guerre », n’obtenant du gouvernement et de la présidence que l’ « état d’alarme » à Madrid et Saragosse. Dès son accession à la présidence du conseil en 1936, Azaña éloigna Goded, membre de l’UME et Franco, en les nommant gouverneurs militaires des Baléares et des Canaries, comptant sur les difficultés de communication entre le continent et les Canaries. Il commit cependant l’erreur de désigner Mola comme gouverneur militaire de Pampelune, dans une région, la Navarre, qui était la plus hostile à la République.
La conspiration alla bon train, au sein de l’armée, et Franco, après plusieurs sollicitations, « franchit le Rubicon le 13 (juillet) en apprenant que Calvo Sotelo avait été assassiné la veille »10 (…) « par les gardes d’assaut qui vengeaient leur camarade, le lieutenant José del Castillo, officier de gauche abattu par les phalangistes »11. Il prévint Mola de sa participation au golpe et prépara son départ clandestin pour le Maroc.

II – l’internationalisation du conflit

Le 17 juillet 1936, la phrase de code : « Sur toute l’Espagne le ciel est sans nuages… ! », prononcée sur les ondes d’une radio locale du Maroc espagnol, donna le coup d’envoi du soulèvement aux militaires espagnols et à leurs auxiliaires de la Phalange et du carlisme. Pour eux, « tout doit être réglé en huit jours. Pour le gouvernement légal de la République (…), le soulèvement qui l’a pris au dépourvu, doit être écrasé en une semaine. »12.. C’est le vieux général Sanjurjo qui a préparé le putsch, depuis son exil au Portugal. Mais l’avion qu’il prit en direction de l’Estrémadure s’écrasa peu après son décollage. Sanjurjo trouva la mort sans avoir réalisé son projet. Mola, et Franco qui venait de débarquer au Maroc, restaient les deux chefs militaires susceptibles de prendre la tête du soulèvement.
« Limité à un affrontement entre Espagnols pour le choix d’un régime politique et d’expériences sociales antagonistes, le conflit serait demeuré une affaire nationale, sans participation étrangère importante (…).Et sans doute en eût-il été de même si le sort de la guerre avait été réglé en quelques semaines dans un sens ou dans l’autre, comme diplomates et journalistes de nombreux pays purent le croire d’abord. » écrit Bartolomé Bennassar 13. Il en fut tout autrement et Pierre Vilar nous rappelle les traits du conflit qui, « de 1933 à 1939, (…) suggère(nt) sans cesse la référence extérieure : Dolfuss, fascisme, nazisme, Front populaire français, isolationnisme américain, « appeasement » anglais, crise interne de l’URSS, divisions ouvrières devant le fait soviétique, enfin Munich » 14, annoncé par la non-intervention. Il poursuit : « L’imprévisible était une guerre entre « deux Espagnes » dont chacune avait toute chance de devenir le symbole d’un des deux camps mondiaux dont l’affrontement se préparait par delà leurs contradictions internes. » 15
L’Espagne devint vite un enjeu géopolitique et idéologique pour une raison simple et immédiate : parce que les deux camps n’avaient pas ou peu d’armes, ce qui contraignit les émissaires des deux parties à chercher d’urgence à acheter à l’étranger le matériel nécessaire.

Le nerf de la guerre : pour la République, la réserve d’or

A Madrid se trouvaient les réserve d’or du pays, considérables, les quatrièmes du monde, dans les coffres de la Banque d’Espagne, au pouvoir du gouvernement. « La capacité financière de l’ennemi est nulle » déclara le 8 août Indalecio Prieto à la radio. Les gouvernements successifs vendirent en effet la quasi-totalité du stock d’or pour sauver le régime. Ils l’utilisèrent pour acheter des armements et des carburants en France, mais aussi en Angleterre, en Belgique, à Prague tout d’abord, puis en URSS.

L’armement de « l’Espagne du Mouvement »

Le camp nationaliste s’était engagé dans le conflit démuni en matériel de guerre et en munitions et « très pauvre en moyens de paiement » 16, « Les nationalistes n’étaient même pas en mesure de régler la totalité de la première commande adressé à l’Allemagne. Mais les considérations politiques primèrent : Hitler et Mussolini décidèrent de mettre entre parenthèses le problème financier. » 17 « l’habileté de Franco et la capacité de Hitler à apprécier d’emblée une opportunité politique inespérée » 18 déjouèrent l’avantage financier premier du gouvernement républicain.

Angleterre et France: une non-intervention biaisée
Dans ces deux démocraties, les opinions s’affrontèrent.
En Grande-Bretagne, les conservateurs étaient au pouvoir. Londres souhaitait rester neutre, mais ne pas prendre parti entre un gouvernement légitime et un mouvement rebelle indiquait, en soi, une préférence. Le gouvernement britannique nourrissait une antipathie envers un gouvernement légal qui survivait par une révolution et qu’il considérait comme « un écran derrière lequel les éléments anarchistes les plus extrémistes géraient le cours des événements. » 19 « Les cercles londoniens rêvaient plutôt d’une restauration dynastique. » 20 Londres pèserait donc de tout son poids pour que le conflit reste espagnol. Les travaillistes eux-mêmes étaient divisés, et l’influence de quelques inconditionnels de la République espagnole était limitée.
En France, le Front populaire au pouvoir incluait dans sa majorité, à défaut d’une participation au gouvernement, les communistes. Le mouvement ouvrier, en 1931, 1934, 1936, s’était passionné pour les événements espagnols. Mais l’opinion était divisée : depuis juin, une atmosphère joyeuse régnait dans les milieux populaires, alors que la presse d’opposition employait un vocabulaire de guerre civile qui, appliqué à l’Espagne décrivait l’affrontement entre « l’armée du crime » et les défenseurs de l’ordre, de la patrie, de la religion, de la morale. Plus grave encore, cette presse affirmait que « mettre en cause l’Allemagne et l’Italie, à propos d’Espagne, [c’était] « vouloir la guerre » (la « guerre idéologique »). »21 A l’opposition de la foule qui scandait son soutien à la République et qui demandait qu’on envoie des armes, et de la convergence des pacifismes traditionnels (socialistes, anarchisants) avec le « neo-pacifisme » pour qui l’on menaçait la paix si l’on critiquait Hitler et Mussolini, s’ajoutait la position défendue par Léon Blum lui-même lors de sa campagne : il s’était fait élire sur une promesse de paix.
Le 20 juillet, Léon Blum doit dire s’il accepte la demande du gouvernement Giral qui, en vertu d’accords existants, contre paiement, demande 20 avions et des armes. Il se montrait décidé à y répondre favorablement, d’autant qu’elle lui paraissait si modeste qu’elle laissait supposer un étouffement rapide de la rébellion. De plus, un refus aurait constitué une intervention, une prise de position contre la République. Malgré l’obstruction des diplomates espagnols à Paris, ralliés de cœur à la rébellion, aux pressions des partenaires anglais et belges, et la fronde au sein du conseil des ministres lui-même, Léon Blum accepta de faire livrer le 24 quelques armes. Deux avions italiens s’écrasèrent alors près de la frontière algéro-marocaine, démontrant l’engagement italien dans le conflit. Craignant que l’appui de l’Allemagne et de l’Italie aux rebelles ne fût plus substantiel que celui de la France à la République, Léon Blum suggéra « que l’intérêt de la République espagnole serait peut-être dans la signature d’un pacte pour une non-immixtion soigneusement contrôlée. » 22 Bartolomé Bennasar décrit la difficulté de la position du chef du gouvernement français, devant « faire face simultanément aux mises en garde de l’allié le plus sûr de la France, la Grande-Bretagne, à la division de son propre gouvernement (…) enfin à la division du pays » et s’appuie sur la chronologie («les nationalistes n’avaient pas encore à leur passif les dures représailles de Mérida (…) ni le massacre de Badajoz (…) alors que la violence anarchiste s’était déchaînée à Barcelone ») pour juger concevable « que Léon Blum ait penché pour la non-intervention. » et s’y soit rallié en août, conforté par l’approbation par l’Italie et l’URSS de la position française, inspirée par la Grande-Bretagne. Cependant, consterné par son impuissance et estimant trahir les engagements envers un allié, il voulut démissionner le 7 août. Il en fut dissuadé par ses amis espagnols : tout successeur pouvait être pire .
Le 8 août, la France annonca qu’elle fermait ses frontières, « pour donner le bon exemple . »
Le Foreign Office, quant à lui, présenta le 15 août les buts de la non-intervention, qu’il considérait comme une politique raisonnable. « A cette date, les britanniques estimaient que les jours de la République étaient comptés, et ils spéculaient déjà sur l’avenir de leurs relations commerciales avec l’Espagne des vainqueurs. » 23 Du 21 au 24 août, l’Italie, l’URSS et l’Allemagne donnèrent leur accord à ce projet de non-intervention. Le 9 septembre, 26 pays ralliés au projet anglais, autour des grandes puissances, se réunirent à Londres, mais ne parvinrent pas à décider d’un cadre juridique contraignant. Un sous-comité devait cependant éliminer les infractions à l’embargo sur les armes. Mais dès le 15 septembre, le ministre des Affaires étrangères de la République espagnole dénonça des livraisons d’armes aux rebelles effectuées par l’Allemagne, l’Italie et le Portugal, ce qui « donna à l’URSS un prétexte idéal pour intensifier son aide à la République et poursuivre à l’égal de l’Allemagne et de l’Italie une politique de double-jeu. »24, avant qu’une crise éclate au sein de ce groupe et que le représentant soviétique annonce que son pays ne se considérait plus lié par l’accord.
Pierre Vilar, tout comme Bartolomé Bennassar, rapportent les termes en cours dans toute l’Europe et au-delà pour qualifier cette « non-intervention » : « comédie », « farce » et « duperie », puisque bien des pays accumulèrent les infractions, et que, en mai 1937, les villes brûlaient, les escadrilles s’affrontaient, les sous-marins et les navires coulaient, et le massacre de Gernika allait devenir un symbole du déchaînement guerrier.
A l’automne 1936, face à la menace sur Madrid, Léon Blum chargea un groupe officieux de « veiller à une « non-intervention assouplie ».»25 Des organes furent créés pour les achats et les transports de matériel, comme « France-navigation », les dons humanitaires affluèrent. Et lors du « miracle de Madrid », les sensibilités démocrates et révolutionnaires convergèrent un instant dans le monde entier.
Pourtant, en février 1937, à la mise en place des contrôles, Blum fait fermer la frontière.
Au début de 1938, en Grande-Bretagne, Eden démissionne du Foreign Office sur la question espagnole, car son pays redevenait trop conciliant avec l’Italie qui menait une guerre sous-marine.
Avec Georges Bonnet et son homologue Lord Halifax, la politique franco-britannique s’achemina vers Munich, « vrai tournant dans le destin espagnol autant que dans celui de l’Europe. »26
En décembre 1938 cependant, le plus gros convoi d’armes et d’avions soviétiques de toute la guerre, fut transmis par la France. Mais trop lentement : il parvint trop tard.
On le voit, la « non-intervention », du côté français, fut marquée par une grande incohérence.

Les interventions allemandes, italiennes et portugaises
Quels intérêts, politiques, économiques ou stratégiques motivèrent l’intervention de l’Allemagne nazie ? « Nous savons que Hitler regardait sans passion vers le bassin méditerranéen parce que, à ses yeux, les peuples du sud-ouest du continent européen, de par leurs origines fortement marquées par le passage des Sémites n’entraient pas dans la zone de civilisation germanique. »27 Mais un homme, l’amiral Canaris, hispanophile, et chef des services secrets allemands, « savait, par expérience , que l’Allemagne ne pouvait être isolée de l’Espagne parce que ce pays (…) pouvait être une véritable plate-forme pour le contrôle de la navigation allemande … »28 Il joua le rôle d’intermédiaire entre l’état major franquiste et le régime nazi. Cet homme, appuyé par des membres du parti nazi installés au Maroc, et bien que la première réaction de Berlin fût d’afficher une stricte neutralité, parvint à débloquer, aux premières heures du soulèvement, la situation en faveur de Franco dont le succès dépendait du transfert de l’armée d’Afrique en Espagne. Ces émissaires furent reçus par Hitler à Bayreuth et lui traduisirent une lettre de Franco qui exposait les motivations du soulèvement - la lutte contre la démocratie corrompue et contre le communisme – et ses besoins en matériel pour passer le détroit. Il fut également fait l’éloge de Franco, car Hitler, après la mort de Sanjurjo, se demandait qui, des généraux, pouvait mener le mouvement vers le succès. Il accepta finalement de répondre favorablement à la requête des insurgés, désirant « éviter que l’Espagne ne devînt un satellite de l’URSS .»29 Ainsi fut lancé le pont aérien Maroc-Andalousie qui permit la poursuite du soulèvement et à Franco de prendre un avantage indéniable sur ses rivaux au sein de la rébellion.
En octobre, les combats aériens de chasseurs et de bombardiers atteignent un certain niveau technique. « C’est alors que l’Espagne devient un champ d’expérimentation. »30 La décision allemande d’expérimenter répond à la révélation, inattendue, du niveau technique de l’aviation soviétique. Sa présence à Seseña le 29 octobre va de paire avec la décision prise à Berlin, 24 heures plus tard, d’organiser la « Légion Condor ». Ce fut la plus importante des « légions étrangères de l’air » engagées dans le conflit. C’est l’amiral Canaris qui, rencontrant en octobre 1396 Franco à Salamanque, l’informa de l’ampleur de l’assistance soviétique et accessoirement française à ses adversaires et lui proposa une aide accrue de l’Allemagne, notamment un important soutien aérien. Il faudrait payer ce soutien par des livraisons de matières premières. La Légion Condor était forte de 6500 hommes, « comportait quatre escadrilles de douze avions chacune pour les groupes de chasse et de bombardement, (…) trois escadrilles de six avions pour le groupe de reconnaissance et (…) une escadrille de six hydravions pour le groupe de reconnaissance maritime. »31 Elle était « placée, du moins en théorie, sous le contrôle du chef de l’armée de l’air nationaliste (…). En fait, elle jouissait d’une large autonomie, comme devait le prouver, semble-t-il, l’épisode de Guernica »32 bien que Salamanque et Berlin nient le fait et en refusent la responsabilité. La Légion Condor pratiqua une rotation accélérée de ses effectifs afin de former, sur le terrain militaire, le plus grand nombre de pilotes allemands.
L’intervention allemande fut jugée, en Europe, par les milieux populaires et intellectuels, comme une preuve de l’agressivité nazie, et, à juste titre, malgré la passivité de la plupart des gouvernements, comme l’annonce du péril aérien qui allait s’abattre sur les villes européennes.

Les liens de la mouvance rebelle avec le régime fasciste italien étaient plus anciens. « (…) se méfiant de la politique nazie qui dès 1933 menaçait les frontières irrédentistes du Nord et de l’Adriatique, le Duce se devait d’écouter attentivement les envoyés des partis monarchistes espagnols venant solliciter son appui pour le renversement d’une république qui ne pouvait que lui être hostile. Dès 1934, Antonio Goicoechea est désigné pour prendre contact avec le parti fasciste italien. Il rencontre le 31 mars de cette même année Benito Mussolini… »33 Le texte signé à l’occasion de cette réunion stipule que le régime fasciste était prêt à aider avec tous les moyens nécessaires les partis d’opposition à la République, afin de la renverser et de préparer la restauration de la monarchie, s’engageait à livrer armes et munitions, à apporter un soutien financier, et que cette aide serait suivie, au moment opportun, d’une autre plus importante.
Dès le 19 juillet 1936, le journaliste luis Bolin s’était envolé pour Rome avec une commande de matériel de guerre plus importante que celle adressée à Hitler. Cependant, le Duce était conscient qu’une telle aide allait transformer l’Italie en belligérant déclaré dans la guerre civile. L’arrivée de Goicoechea persuada Mussolini que le mouvement bénéficiait de nombreux soutiens. La décision d’envoyer Savoia, bombardiers et transports de troupes fut prise le 28. Le renoncement de Léon Blum à son intention première de soutenir le gouvernement espagnol semble avoir joué en faveur de l’intervention italienne, dans la mesure où le Duce n’aurait ainsi donc pas à s’opposer ouvertement à la France. Par ailleurs, il savait que Hitler avait choisi son camp et que les réactions britanniques n’étaient pas défavorables au mouvement. L’Italie livra aux rebelles un matériel de guerre considérable, en consentant à l’Espagne franquiste un crédit de longue durée qu’elle n’acheva de payer qu’en 1960.
La forme dominante de l’intervention italienne, après janvier 1937, fut l’envoi de corps entiers d’infanterie et de chars, avec autonomie de commandement. Ils participèrent aux opérations sur Málaga, Guadalajara, aux campagnes du nord, du Levant, de Catalogne.
La participation de l’Italie à « l’internationale de l’air » fut elle aussi déterminante. Près de 600 hommes servirent sur des bombardiers lourds ou légers, d’assaut ou des chasseurs Fiat. Tous volontaires et fascistes militants, et très compétents, ils participèrent aux batailles terrestres, mais aussi coulèrent cargos, espagnols ou étrangers, bâtiments de guerre républicains et génèrent l’acheminement du matériel soviétique vers les ports de la Méditerranée espagnole. « L’aviation italienne commit l’un des crimes les plus odieux de la guerre : les bombardements de Barcelone des 16, 17 et 18 mars 1938 »34, qui ne furent que terrorisme aérien. « L’aviation italienne rivalisa avec l’allemande, mais à des fins moins expérimentales que politiques : [ce] terrible bombardement (…) fut donné comme une réponse à une intention interventionniste prêtée à la France. »35
Plus idéologique, financièrement plus désintéressée que l’intervention allemande, l’intervention italienne n’était cependant pas exempte de vues à long terme : Mussolini souhaitait installer des bases à Majorque.
A partir de févier 1937, le rapport des forces étrangères engagées en Espagne fut inversé en faveur du Caudillo, surtout par l’effet de l’intervention italienne.

Au Portugal, depuis le coup d’Etat de mai 1926, le régime fort des militaires avait trouvé un écho favorable dans l’Italie de Mussolini et surtout dans l’Espagne de Primo de Rivera. « Fort habilement, António Salazar sut louvoyer entre ses sympathies personnelles, qui le poussaient plutôt vers les dictatures, et les intérêts immédiats d’un Portugal, dépendant financièrement et économiquement des capitaux anglais tout d’abord, français et américains secondairement. »36 Le Portugal resta donc neutre, jusqu’au coup d’Etat de 1936 en Espagne. Sanjurjo s’était d’ailleurs réfugié au Portugal. Dès le début de la guerre civile, Salazar « aida discrètement les nationalistes, laissant passer des armes par le Portugal, tolérant le départ de volontaires, les viriatos, qui allaient combattre dans le camp franquiste. »37 Bartolomé Bennassar les désigne comme les plus nombreux : plusieurs milliers d’entre eux combattirent dans la Légion étrangère.
Le Portugal avait rompu les relations avec la République espagnole dès l’été 1936, et « des milliers de réfugiés espagnols furent refoulés au-delà des frontières, parfois, pour certains, vers la mort. »38 Le Portugal fut aussi un des premiers pays à reconnaître le gouvernement nationaliste de Burgos, en mai 1938. Jacques Marcadé souligne la parenté idéologique du Portugal de Salazar et de l’Espagne franquiste, pour expliquer cet engagement, mais il appuie également sur le fait que le Portugal ne pouvait que bénéficier d’une victoire franquiste : « avec pour voisin un Etat unitaire, ce dernier n’avait plus à redouter la fusion dans un ensemble de Républiques ibériques autonomes. »39

L’intervention soviétique

L’URSS ayant renoncé depuis longtemps à l’extension de la révolution mondiale, elle s’en tint à une « prudente neutralité »40 pendant les deux premiers mois du conflit. La priorité de Staline en politique étrangère consistait à se rapprocher, par un système d’alliances, avec les démocraties occidentales. L’URSS s’associa donc pour un temps à la non-intervention.
Mais le conflit prit une dimension internationale avec, nous l’avons vu, l’intervention des puissances de l’Axe. Pour l’URSS, qui cherchait à se protéger d’Hitler, la victoire de Franco serait apparue comme celle de l’Allemagne nazie. De plus, l’Union soviétique ne pouvait pas ne pas s’associer au mouvement grandissant d’aide à la République, sous peine de perdre son crédit auprès de ses partisans européens. Nombre d’entre eux purent également passer outre les procès de Moscou qui commencèrent en août 1936 et heurtaient bien des consciences, du fait des fournitures massives d’armes, d’avions et de chars à l’Espagne républicaine, à partir d’octobre. En effet, le « 7 de ce mois, le gouvernement soviétique déclare que si les livraisons italiennes et allemandes continuent, « il se considérera comme libéré des engagements découlant du pacte de non-intervention » . »41
L’or de la Banque d’Espagne, déposé à Moscou, sert de paiement pour l’aide soviétique.
Rémi Skoutelsky parle d’un « soutien en hommes (qui) ne sera pas massif – jamais plus de 700 ou 800 à la fois sur place, 2000 en tout ». Mais il ajoute que « les conducteurs de chars et surtout les centaines de pilotes aux commandes des avions, eux-mêmes soviétiques, jouent un rôle déterminant, tandis que les conseillers techniques renforcent les états-majors des grands chefs républicains. »42
Cette aide était néanmoins problématique politiquement, car, par la propagande dont on l’entoura, elle rallia au Parti communiste espagnol des combattants issus d’autre formations (socialistes, anarchistes…), provoquant l’irritation de celles-ci. Les relations de chefs républicains tels Caballero ou Negrín avec le Parti communiste ou le personnel soviétique furent souvent difficiles. « L’obsession du trotzkisme se répercute en Espagne avec le procès du POUM (Parti ouvrier d’Unification marxiste). Et les personnages symboles des premiers mois d’amitié (Rosenberg, Antonov-Ovseenko, Koltsov) disparaissent mystérieusement quand ils rentrent dans leur pays. » écrit Pierre Vilar.43 Jusqu’au printemps 1937, des convois militaires russes transitèrent par la méditerranée, avant que cette aide diminue avec le blocus maritime de l’Espagne, tout en restant cependant la seule d’envergure. Elle passera alors par le territoire français.
Pierre Vilar note que le « tournant » de Staline « en mars 1939, coïncide exactement avec la défaite républicaine »44, ce que Guy Hermet explicite en ces termes : « Survenue au mois d’août 1939, quatre mois après la fin de la guerre civile, la signature du Pacte germano-soviétique intervient de son côté après coup pour ternir le souvenir de l’idylle douteuse nouée entre l’URSS et la République espagnole. Aux yeux des adversaires aussi bien que des amis d’un moment de l’Union soviétique, ce pacte confirme l’idée que Staline avait depuis longtemps souhaité se dégager de l’imbroglio espagnol. (…) Subitement, les conséquences des accords de Munich transparaissent sous leur vrai jour. »45 En effet, à partir de septembre 1938, Staline, désespérant de parvenir à une entente avec la Grande-Bretagne et la France, songe à un rapprochement avec l’Allemagne « et aspire à se dégager de l’Espagne. Le Pacte germano-soviétique sert de révélateur tardif de ce revirement. »46 Il nourrira l’amertume des vétérans républicains.

III - La réponse des peuples : des premiers volontaires étrangers aux Brigades internationales

Les premiers volontaires étrangers

Les premiers à lutter aux côté des républicains se trouvent déjà en Espagne le 18 juillet 1936. Ce sont essentiellement des réfugiés politiques des pays fascistes, notamment des anarchistes. Une poignée d’athlètes venus participer aux « Olympiades des travailleurs » à Barcelone reste également pour se battre.
A Madrid, un Argentin d’origine basque, militant du POUM, constitue le Bataillon des volontaires ouvriers du 20 juillet. A Barcelone, plusieurs juifs polonais et allemands résidant en Espagne forment un groupe armé, « font le coup de feu pendant les journées de juillet »47 et intègrent la colonne « del Barrio » lorsque les premières milices prennent la direction de l’Aragon. D’autres communistes, allemands, quelques semaines plus tard, forment une centurie, baptisée Thaelmann, qui part le 30 août avec soixante hommes pour le front d’Aragon.
Des militants de toute l’Europe, de façon isolée ou en groupes, prennent le chemin de l’Espagne dès l’annonce du pronunciamiento, comme le socialiste italien Carlo Rosselli, qui prend la tête, en août, d’une centaine de volontaires (la Légion italienne de la colonne Ascaso), composée essentiellement d’anarchistes et qui prend position à Huesca.
Début août, des espagnols réfugiés à Oloron-Sainte-Marie forment un convoi de 400 personnes qui regagnent la zone républicaine et s’y organisent en centuries.
Au sud, le 9 août, des ouvriers communistes parisiens, une infirmière, un chirurgien et une militante trotskyste, tous français, prennent part au débarquement de 2500 miliciens catalans et valenciens, anarchistes pour la plupart, sur l’île de Majorque, dominée par les nationalistes, et sans succès.
Au nord, l’aviation italienne bombarde Irun et Saint-Sébastien. Des mitrailleurs français, belge et allemand s’illustrent dans la défense du Massif San Martial et sont félicités par le gouverneur civil de Saint-Sébastien.
Rémi Skoutelsky note que les étrangers qui se battent « à quelques kilomètres de la frontière française ont été envoyés par le PCF »48, alors que « les militants anarchistes venus de France (…) rejoignent principalement la colonne Durruti, en position sur le front d’Aragon, face à Saragosse. Parmi eux, la philosophe Simone Weil… »49
Il faut mentionner encore les Internationaux du groupe Berthomieu, la centurie française Sébastien-Faure, qui se rejoignent pour former le Groupe international de la colonne Durruti, la Colonne internationale Lénine, fondée par le POUM, qui compte dans ses rangs l’écrivain George Orwell, et enfin la colonne Libertad du PSUC, qui part le 9 septembre pour Madrid, et prend part à la défense de Talavera de la Reina.
Rémi Skoutelsky termine l’évocation de ces premiers volontaires en soulignant le fait que « les étrangers venus se battre en Espagne à cette époque se soucient généralement fort peu de la couleur politique de l’unité dans laquelle ils entrent, dans la mesure où celle-ci part effectivement au front. »50

L’escadrille España

André Malraux, compagnon de route des communistes, est accouru en Espagne dès le 20 juillet 1936. Il est persuadé que le sort de la République se jouera en grande partie dans les airs, et se met au service de celle-ci. De retour en France, il collabore avec le ministre de l’Air pour livrer à l’Espagne des avions de combat, environ 120 au total, achetés et payés intégralement par la République espagnole. Il obtient également du gouvernement espagnol la possibilité de créer une escadrille composée d’étrangers, essentiellement français, dont il serait le commandant. Il recourt à des mercenaires pilotes, une dizaine, qui s’engagent pour trois mois. Au total, une quarantaine de personnes servent dans l’escadrille España, qui s’installe à Barajas et qui fut la seule force aérienne à s’opposer à la remontée de « l’armée d’Afrique » en Estrémadure. Elle multiplia les opérations dans la région de Madrid et fut relayée en octobre 1936 par l’aviation soviétique.
España, devenue un mythe de l’aide étrangère à la république espagnole, ne fut pas la seule unité d’aviation internationale. La « Deuxième Escadrille Lafayette », basée elle aussi à Barajas, comportait une majorité de pilotes anglo-saxons, et à partir de septembre, les premiers pilotes soviétiques. Elle bombarda fin août Burgos, capitale des insurgés, puis les grandes villes d’Andalousie.
Jamais cependant, les pilotes de ces escadrilles ne purent empêcher la progression des colonnes de Franco.

Les Brigades internationales

En septembre 1936, « la situation de la République est devenue catastrophique :
Partout les milices ont cédé devant les offensives des Nationalistes. »51 « le courage des miliciens dans les batailles de rue (…) est reconnu par tous les observateurs. Mais, considérant l’enthousiasme révolutionnaire comme un atout suffisant contre l’ennemi, ils méprisent totalement les techniques de combat. (…) l’absence d’unité de commandement constitue un lourd handicap… »52 Alors que la chute de Madrid est imminente, Franco se dirige vers Tolède où il libère les assiégés nationalistes de l’Alcazar. Ce fait d’armes s’avère payant pour lui : il renforce définitivement son autorité sur son camp. Il se proclame chef de l’Etat le 1er octobre. Aussi, les républicains d’Azaña, les socialistes partisans de Prieto et les communistes se déclarent pour la restauration de l’ Etat sous sa forme antérieure. Les anarchistes, principale force du pays, le POUM et les amis de Largo Caballero veulent maintenir les conquêtes révolutionnaires. Le 4 septembre est formé un cabinet de compromis entre les deux camps, dirigé par Largo Caballero, qui a renoncé à un gouvernement strictement ouvrier, craignant un isolement mortel de la République au plan international. Les anarchistes entrent dans ce cabinet le 4 novembre. Les objectifs de ce gouvernement sont la restauration de l’Etat, de ses structures nationales, régionales ou locales, et la réorganisation de la défense, qui passe par la militarisation des milices et la fondation d’une Armée populaire.
Dans ce contexte, et alors que l’engagement massif de militaires soviétiques dans la péninsule paraît incompatible avec la politique extérieure de Staline de rapprochement avec la France et la Grande-Bretagne, l’organisation par le Komintern d’une armée recrutée dans tous les pays, puisque le potentiel humain existe, paraît probablement à Staline une solution idéale. »53 Guy Hermet écrit que les Brigades internationales « ne sont pas à proprement parler la chose de l’Union soviétique. (Elles) relèvent plus directement de l’initiative du Komintern et des partis communistes de l’Europe de l’Ouest ou, secondairement, des Etats-Unis et du Canada. »54 Le 18 septembre 1936 se tient à Moscou un présidium de l’Internationale communiste. Il y est décidé de « procéder au recrutement, parmi les ouvriers de tous les pays , de volontaires ayant une expérience militaire, en vue de leur envoi en Espagne »55 C’est l’acte fondateur des Brigades internationales. Rémi Skoutelsky pense, quant à lui, que « la décision a naturellement été prise en amont. »56 Cependant, le recrutement des volontaires avait déjà commencé plus tôt, comme Thorez , dirigeant communiste français l’avait recommandé, en accord avec Largo Caballero, chef du gouvernement et José Diaz, secrétaire général du Parti communiste espagnol (PCE). Le décret créant officiellement les Brigades internationales, en date du 22 octobre, « ne fut que la consécration d’un état de fait : les deux premiers groupes (700 et 800 hommes) étaient arrivés à Albacete le 13, tandis que 4 à 5000 hommes étaient prêts à partir. »57 Selon l’accord final, les brigades jouissaient d’une autonomie totale, avec commandants étrangers, mais un organe de liaison avec l’état-major espagnol était créé à Albacete, qui devint la base des brigades. André Marty, seul membre français du secrétariat du Komintern, fut désigné à leur tête. « Affligé d’une méfiance paranoïaque »58, il fut responsable d’une dizaine d’exécutions disciplinaires de brigadistes. Guy Hermet chiffre à « trente à quarante mille étrangers (ceux) qui se succèdent dans les rangs des internationaux » et précise que « leur afflux se concentre avant tout d’octobre 1936 à mars 1937. »59 Ce sont principalement des ouvriers et des communistes.
« La geste héroïque des Brigades internationales est connue » écrit Guy Hermet. «De l’automne 1936 au milieu de 1937, les brigadistes prennent part à tous les grands combats et s’y comportent admirablement.. » Ils constituent « le corps d’élite et la force de choc de l’armée républicaine, à l’égal des requetes carlistes de l’armée adverse. »60 Ainsi, la XIième brigade fut expédiée vers Madrid dès le 8 novembre, en réponse aux appels désespérés de la capitale, et envoyée au feu dès le lendemain.
La présence des brigades symbolise une solidarité internationale tout autre que celles des corps expéditionnaires italiens ou des aviateurs allemands. Leur recrutement se tarit à partir du printemps 1937, en raison sans doute de leur utilisation systématique pour les opérations les plus meurtrières. Elles ne sont plus que « l’ombre d’elles mêmes lorsque le président Negrin accepte de les dissoudre et de renvoyer les volontaires étrangers le 1er octobre 1938, devant l’assemblée générale de la Société des Nations. »61 La conquête de la Catalogne par les armées franquistes en 1939 fait que « plus de six mille étrangers se trouvent pris au piège dans la débâcle finale. »62
Les anciens des brigades incarnèrent plus tard et pendant longtemps la légende de la guerre civile, même si beaucoup d’entre eux, réfugiés d’Europe de l’Est retournés en URSS en 1938-1939, disparurent dans les persécutions staliniennes.

Conclusion

Engendrée par un contexte national marqué notamment par l’évolution des militaires vers le refus de la démocratie et la haine de la République, puis, devenue un conflit « international », par les interventions des puissances de l’Axe, de l’Union soviétique, et par l’appel lancé par la République aux démocraties européennes (France, Grande-Bretagne…), enfin par l’engagement héroïque des peuples au sein des corps de volontaires puis des Brigades internationales, la Guerre d’Espagne apparaît comme le premier lieu de nouage et de conflagration de la tragédie mondiale du XXème siècle que fut la seconde guerre mondiale, qui commença donc dès 1936.
Santiago Carrillo, dirigeant des Juventudes Socialistas Unificadas en 1936, dans une interview au journal El País, à l’occasion du 70ème anniversaire du déclenchement de la guerre civile, déclare : « todas las fuerzas democráticas convivimos, con dificultades y contradicciones, pero todas sufrimos las consecuencias no sólo de la intervención militar alemana e italiana, sino de la no intervención de las potencias democráticas, que fue el golpe de muerte para la República Española. »63
Le 1er avril 1939, Franco déclara en effet la guerre terminée, par la victoire de ses troupes et de son idéologie, du moins sur le terrain du conflit. On connaît le système répressif et violent qui fut mis en place par la suite, et la longue dictature qui dura jusqu’à la mort de Franco.
Mais la flamme n’était pas morte, et la démocratie retrouvée permet, avec les travaux d’historiens ou d’hispanistes rendus possibles par l’accès aux fonds documentaires, et par le débat, encore difficile, sur la mémoire de ces années et sur l’élimination des symboles franquistes, par exemple, de rendre justice à tous ceux qui s’engagèrent pour défendre les droits humains et le respect des libertés tels que l’Espagne de 1936 les concevait et les illustrait.

C. Gervot, février 2007.

1 PALACIO L. 1936 : La maldonne espagnole, ou la guerre d’Espagne comme répétition générale du deuxième conflit mondial. Toulouse. Editions Privat. 1986. 490 pages.

2 BENNASSAR B. La guerre d’Espagne et ses lendemains. Editions Perrin. 2004. Réédition en 2006. Collection Tempus. 550 pages.  « Cette longue amnésie a répondu à un besoin profond de la société espagnole. (…) dans certaines familles, notamment celles dont les membres avaient choisi des camps différents, la guerre était un thème consciemment rejeté, un sujet tabou. (…) Cette amnésie était, au demeurant, « politiquement justifiée ». Quand la mort de Franco, le 20 novembre 1975, ouvrit une « transition » (…), il importait d’apprendre aux  espagnols de toutes tendances à vivre ensemble. (…) Toute démarche annonciatrice d’une ère de vengeance eût été dangereuse pour l’expérience démocratique ». pp 8-9.

3BENNASSAR B. op.cit. p. 11. Nous reprenons ici le titre du chapitre que Bartolomé Bennassar consacre aux facteurs internes hérités du passé, ainsi que le fil narratif et le parti pris historiographique qu’il choisit, se réclamant d’une démarche lucide, c’est-à-dire n’excluant  aucune lacune, aucune atrocité, quelque soit  le camp considéré, et s’appuyant surtout sur les légitimités constitutionnelles et les représentativités des organisations populaires que les systèmes démocratiques en naissance rendaient possibles.

4 Op. cit. pp. 13-14.

5 Op. cit. p. 14.

6 Op. cit. p. 18

7 Op. cit. p. 50

8 Op. cit. p.53

9 Op. cit. p 59

10 Op. cit. p.70

11 Op. cit. pp. 73-74

12  PALACIO L, op. cit. p. 13

13 BENNASSAR B, op. cit. p. 7

14 VILAR P, La Guerre d’Espagne (1936-1939), Paris, PUF, coll. Que sais-je ?  1986. p 111

15 Op. cit. pp. 111-112

16 BENNASSAR B, op. cit. p. 135

17 BENNASSAR B, op. cit. p 135-136

18 Op. cit. p 136

19 Op. cit. p 156

20 VILAR P, op. cit. p 114

21 Op. cit. p 114

22 PALACIO L, op. cit. p 203, cité par Bartolomé Bennassar p 155.

23 BENNASSAR B, op. cit. pp 156-157

24 Op. cit. p 157

25 VILAR P, op. cit. p 116

26 Op. cit. p 116

27 PALACIO L, op. cit. p 117

28 Op. cit. p 118

29 BENNASSAR B, op. cit. p 138

30 VILAR P, op. cit. p 112

31 BENNASSAR B, op. cit. p 144

32 Op. cit. p 144

33 PALACIO L, op. cit. p 18

34 BENNASSAR B, op. cit. p 145

35 VILAR P, op. cit. pp. 113-114

36 MARCADE J, Le Portugal au 20 ème siècle, 1910-1985, Paris, PUF, 1988, p 187

37 Op. cit. pp. 187-188

38 Op. cit. p 188

39 Op. cit. p 188

40 SKOUTELSKY R, L’espoir guidait leurs pas, les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939, Paris, éd. Grasset, 1998, p 49

41 Op. cit. p 50

42 Op. cit. p 50

43 VILAR P, op. cit. p 119

44 Op. cit. p 119

45 HERMET G, La guerre d’Espagne, Paris, éd. du Seuil, coll. Points Histoire, 1989, p 226

46 Op. cit. p 227

47 SKOUTELSKY R, op. cit. p 35

48 Op. cit. p 36

49 Op. cit. p 37

50 Op. cit. p 40

51 Op. cit. p 43

52 Op. cit. p 44

53 Op. cit. p 53

54 HERMET G, op. cit. p 227

55 cité par Rémi Skoutelsky, op. cit. p 53

56 SKOUTELSKY R, op. cit. p 54

57 BENNASSAR B, op. cit. p 146

58 Op. cit. p 147

59 HERMET G, op. cit. p 229

60 Op. cit. p 230

61 Op. cit. p 231

62 Op. cit. p 232

63 Edición Europa de El País, n° 10632 du mardi 18 juillet 2006, p 35

 

Bibliographie

BENNASSAR Bartolomé. La guerre d’Espagne et ses lendemains. Paris. Perrin, collection Tempus. 2006.

HERMET Guy. La guerre d’Espagne. Paris. Seuil, collection Points histoire, 1989.

MARCADE Jacques. Le Portugal au XXème siècle, 1910-1985. Paris. PUF l’historien. 1988.

PALACIO Léo. 1936 : La maldonne espagnole, ou la guerre d’Espagne comme répétition générale du deuxième conflit mondial. Toulouse. Privat. 1986.

SKOUTELSKY Rémi. L’espoir guidait leurs pas, les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939. Paris. Grasset. 1998.

VILAR Pierre. La guerre d’Espagne (1936-1939). Paris. PUF, collection Que sais-je ? 1986.

Ouvrages et publications en espagnol :

- ouvrage publié en Espagne sous la dictature :

SCHWARTZ Fernando. La internacionalización de la guerra civil española, julio de 1936-marzo de 1937. Barcelone. Ariel, collection horas de España. 1971

- ouvrage publié hors d’Espagne :

THOMAS Hugh. La guerra civil española. Paris. Ruedo ibérico, collection España contemporánea. 1962.

- journal de l’Espagne démocratique :

El País, edición Europa, n° 10632 du 18 juillet 2006.

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