Freud, l'un des « maîtres du soupçon », avec Nietzsche et Marx.
Aux XIXème siècle et XXème siècle, Nietzsche (1844-1900), Marx (1818-1883), et Freud (1856-1939) sont considérés, dans le champ de la philosophie et de l'histoire des idées, comme les « maîtres du soupçon », tels que les nomme Paul Ricœur dans son livre De l'interprétation[1].
Tous trois ont en commun d'avoir décentré leur pensée de la conscience, rompant ainsi avec une tradition de la philosophie occidentale, et tous les trois sont convaincus que derrière toute parole, tout langage, il y a un autre discours plus secret qui cache des « arrière-pensées » : économiques pour Marx, psychiques pour Freud. Nietzsche quant à lui attribue à l'instinct une influence prédominante pour ce qui est du comportement humain, et nomme « volonté de puissance » son aspiration et son moteur.
Ainsi, pour Marx, le contexte social détermine la forme de la conscience humaine. ll est donc primordial pour Marx de comprendre ce qu'est la société, la façon dont elle se construit, pour ensuite déterminer, corrélativement, ce qu'est l'homme. Mais Marx ne veut pas seulement comprendre. Ou plutôt il veut comprendre pour ensuite transformer. La seule interprétation du monde ne lui est pas suffisante, On sait que sa pensée est à l'origine de bien des bouleversements au XXème siècle.
Pour Freud, qui s'intéresse aux êtres humains individuellement, leurs actes, pensées, histoires... sont déterminés par leur inconscient aussi, c'est sa découverte, la grande découverte des XIXème et XXème siècles. La liberté, le libre-arbitre sont des illusions au regard de tout ce que détermine l'inconscient de la vie de l'enfant à celle de l'adulte.
Mais Freud est aussi considéré comme un penseur politique, de rupture, notamment à cause du Malaise dans la civilisation (1929). Dans une compilation commentée de textes politiques ayant contribué à l'histoire des idées et des systèmes politiques, il est présenté comme pouvant « s'engager dans une interrogation novatrice sur l'évolution des sociétés et la valeur du progrès (l'Avenir d'une illusion (1927)et Malaise dons la civilisation (1930) ou se lancer (...) dans l'interprétation analytique du cas (du) Président des Etats-Unis, W.WlLSON[2] ». Les textes cités sont : Considérations actuelles sur la guerre et la mort (1915), Psychologie des foules et analyse du moi(1921).
Nietzsche est le plus radical des trois. Marx et Freud prétendaient disposer d'une méthode pour interpréter le réel de façon correcte. Nietzsche n'a pas cette illusion. Pour lui, le champ des interprétations (du social) est sans limites et mène à un combat de forces sauvages : qui va l'emporter parmi tous ceux qui interprètent ?
Ainsi, avec Nietzsche, Marx et Freud, on apprend que la conscience est bien plus illusoire qu'elle n'y paraît. C'est sur cette idée que s'ouvrira la philosophie du XXème siècle.
Christophe Gervot, psychanalyste, écrivain, musicien, artiste conceptuel, traducteur, formateur, 2019.
[1] De l'interprétation. Essai sur Sigmund Freud, Le Seuil, 1965.
[2] La pensée politique, Dominique Colas, Larousse, Paris, 1992