Nos loisirs culturels (texte complet)

Commentaire d’un article de Pierre Mayol intitulé « A propos des loisirs culturels » pour la revue Projet n° 238, paru à l’été 1994.

Nos loisirs culturels

 

commentaire d’un article de Pierre Mayol intitulé « A propos des loisirs culturels » pour la revue Projet n° 238, paru à l’été 1994.

 

I

 

Deux ans après l’ouverture du parc Eurodisney, qui depuis, cela fait sourire, a été rebaptisé « Disneyland Paris », qui coïncidait avec un débat sur l’ouverture dominicale des magasins, Pierre Mayol revenait sur la problématique du temps libre et celle des pratiques culturelles dans nos sociétés actuelles ; sur celle des parcs de loisirs (aussi.)

 

Il faisait un constat : la durée du temps libre en France depuis les années 30 a augmenté indéniablement. Pour les travailleurs, aussi, car il n’en fait pas mention, mais les libertés par rapport au travail, sans en faire un slogan très mésusé, peuvent être cruellement non consenties.

 

Tout d’abord, l’espérance de vie « a augmenté d’une quinzaine d’années » (nous étions en 1994), depuis 1950. Ensuite, la législation du travail a évolué (il faudrait nuancer ce propos à l’aune des adaptations libérales qui ont suivi), vers une durée moindre de celui-ci. Les 40 heures hebdomadaires, réelles, sont passées à 39, en 1982, et les congés payés ont vu leur durée augmenter sensiblement : on est passé des trois semaines dans les années 50 à cinq semaines en 1982.

 

Cependant, contrairement à la théorie du « tout loisir », le temps « culturel », consacré par exemple à des pratiques artistiques, n’augmente pas en proportion du temps libre. Il est plutôt, « l’univers de l’oisiveté de l’épanouissement personnel ». Quand au « temps libre » du chômage, fût-il indemnisé, il n’est pas un temps consacré à l’ « enrichissement culturel » - au loisir culturel – car c’est un temps d’exclusion. La question est évidente : comment une baisse du niveau de vie pourrait-elle se traduire par davantage d’activités culturelles, si c’est le choix de ceux et celles qui disposeraient de ce temps et des moyens d’en jouir moyennant actes d’achat ?

 

Pierre Mayol poursuit : « il n’y a de vrai temps libre, capable de loisirs et de culture, que libéré et pour ainsi dire dérivé du temps contraint ». C’est-à-dire que le temps contraint du travail génère, conditionne le temps libre, le définit a contrario e fait naître le besoin du loisir culturel.

 

Pierre Mayol oppose ensuite le relatif échec, en termes de nombre de visiteurs, du parc Eurodisney, devenu donc depuis, « Disney land paris », comme pour signifier sa filiation avec le Disney Land californien, avec le succès rencontré par le « Futuroscope » de Poitiers, qui s’expliquerait par sa « dimension scientifique ». D’après Pierre Mayol, s’il manquait un million de visiteurs au parc Eurodisney et si les français se pressent a Futuroscope, c’est parce que « le Français (…) se méfie du pur « divertissement », chose légère, futile, pour tout dire, inessentielle. Le divertissement est, selon la définition philosophique qu’en donne le Petit Robert, une « occasion qui détourne l’homme de penser aux problèmes essentiels qui devraient le préoccuper. » Il cite Pascal : « le divertissement (les américains en ont fait « l’enterteinment ») nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort ». D’après Pierre Mayol, les français refuseraient cette anesthésie ; et préfèrent s’adonner aux plaisirs de la connaissance, tels les élèves d’Aristote « pour qui le loisir, c’est la scholè » : il fut un temps où apprendre était un loisir et le loisir un luxe.

 

Pierre Mayol met en doute le caractère « culturel » d’Eurodisney. Si l’on se réfère à la définition « artistique » ou « restrictive » de la culture, il est évident que les films et les œuvres Disney, avec leurs personnages aux caractères riches en couleurs et sans doute pas assez finement nuancés pour prendre place dans un film d’auteur sur le vieux continent, mais qui pourtant jouent leur rôle dans l’éducation des enfants, ne sont pas des œuvres d’art. Ce sont des produits commerciaux qui ne font pas place à la créativité. Pouvons-nous aller jusque là, à dire qu’ils font place à des techniques artistiques très poussées, oui, c’est évident, à des ou à la technique, certes, mais moins à la créativité qui permet (c’était le dilemme et le choix d’Enki Bilal pour son film « Immortel », d’inclure alors que les images de synthèses, qui pourtant se sont améliorées depuis, jusqu’à faire de nos enfants et de nos jeunes des recrues en ligne et en jeux vidéos de la CIA (ce que nous ne pouvons que considérer avec une répulsion quand à tout ce qui touche à l’espionnage qui ne soit pas exclusivement filmique), de vrais personnes, des acteurs de la profession, dans son film qui s’en trouve d’autant plus « sexy », comme diraient les publicitaires) aux œuvres d’art, de celui qu’on ne nomme pas « dégradé », d’exister et de susciter des émois esthétiques bien autres. Les séries télévisées Disney, formatées, nous offrent un monde uniforme.

 

II

 

La définition de la culture « anthropologique » convient mieux aux œuvres Disney. La firme Disney est une entreprise industrielle à vocation culturelle typique du Xxème et du XXIème siècles. De ce fait, elle est révélatrice d’une forme de pensée (on dira la « pensée Disney »), qui nous montre un monde lisse, comme le graphisme de presque tous les films Disney. On observe à peine une légère évolution selon les années : Blanche neige et Bambi (films au graphisme uniforme) laissent la place aux « Aristo-chats », au « livre de la jungle » et aux « 101 Dalmatiens », où l’on remarquera une dose plus forte de poils hirsutes, d’humour, de musique jazz et de caricature cruelle.

Étaient-ils le reflet d’une évolution de la société américaine des années 70 ? Avec Bernard et Bianca, Rox et Roukie, le Roi lion et Pocahontas, on revient à des formes lisses. Les héros types des films de Disney sont des des beautés idéales (empruntées à l’air du temps – comme la physionomie d’Aladin fut empruntée à celle de Tom Cruise (note de l’auteur : les candidats à un emploi chez Euro-Disney apprirent à leurs dépens que le port de la Barbe n’était pas envisageable), ou d’affeux méchants sans recours. Les dessins animés Disney sont « politiquement correct ». Mais ce monde à l’esthétique irréprochable, idéalisée, est-il accessible aux identifications de tous ?

 

De nombreux films Disney sont tirés de contes, de légendes et de romans, notamment européens. Il en est ainsi de Blanche-neige, de Cendrillon, de Pinocchio, de la Belle et la bête. Mais Disney nous offre des versions édulcorées de ces contes issus souvent de la tradition orale la plus ancienne. Je rapprocherait les dessins animés Disney des autres œuvres illustrées pour enfants, en pensant qu’ils ont les mêmes défauts par rapport aux œuvres écrites uniquement, qui pourtant peuvent nous faire penser que l’œuvre d’illustration parfois est une création qui dit autre chose, aussi, en tant qu’interprétation de la part de l’illustrateur, mais qui donne à voir une image, des images qui peuvent figer la vision qu’on les enfants des histoires qu’on leur raconte. Bruno Bettelheim, dont je ne connais pas bien l’œuvre, écrit dans Psychanalyse des contes de fées : « les livres illustrés qui ont aujourd’hui la faveur des adultes et des enfants ne répondent pas aux plus vifs besoin des petits. Les illustrations sont distrayantes ; elles n’apportent rien à l’enfant (notons tout de même la contradiction entre le caractère « distrayant » reconnu pas Bruno Bettelheim, des illustrations et leur manque d’apport pour les enfants, comme si se distraire leur était interdit) (…). En étant illustré, le conte est privé d’une grande partie de la signification personnelle qu’il peut avoir, ou impose à l’enfant les associations visuelles de l’illustrateur et l’empêche d’avoir les siennes propres. » Cela est possible, mais pas systématique et pas total, pouvons-nous faire remarquer. Une illustration peut être aussi, pour certains enfants, un accès à une autre vision que celle d’un lecteur qui peut, ne l’oublions pas, commenter l’histoire ou le conte qu’il lit, et qui le fait avec sa personnalité, ses intonations. Si la relation de cet autre à l’enfant peut lui occasionner des difficultés, alors une illustration qui fait envie, que l’on trouve belle, émouvante… peut apporter une autre vision qui peut favoriser une différenciation de l’enfant par rapport au lecteur. Je me rappelle par exemple avoir eu accès au conte Le vilain petit canard, dans mon enfance, et les illustrations disaient ce que le conte ne disait pas, en tout cas dans la version que l’on me lisait : elles montraient clairement que le « vilain petit canard », élevé par une canne, devenait un beau cygne en grandissant, et regagnait d’autres cygnes tous très beaux. Pourtant, Bettelheim poursuit : « C’est pourquoi le conte de fée perd beaucoup de sa signification personnelle quand ses personnages et ses événements prennent substance non pas dans l’imagination de l’enfant, mais dans celle de l’illustrateur. » J’ai déjà apporté un jugement nuancé à cette appréciation.

 

Cependant, avec l’entreprise Disney, on est en présence d’un entreprise d’exploitation commerciale, que les parcs Disneyland prolongent dans la réalité. C’est un monde merveilleux, que l’on peut touche du doigt.

 

III

 

Le Futuroscope serait, quant à lui, un parc à « vocation scientifique ». Le Larousse définit comme science l’ »ensemble des connaissances humaines sur la nature, la société et la pensée acquises par la découverte des lois objectives des phénomènes, et leur explication. » Si le Futuroscope est à vocation scientifique, c’est qu’il est vecteur de connaissance. Il est vrai qu’une part est faite au Futuroscope à des expositions favorisant la connaissance, ou plutôt la curiosité. Une attraction, l’année où je l’ai visité, prenait pour thèmes quelques chapitres de l’histoire humaine (les grandes découvertes, par exemple). Le Futuroscope est-il un vecteur d’œuvres d’art ? La place laissée aux œuvres, à la création, est moindre part rapport à la part de la diffusion des technologies de l’image. Je peux dire, à la suite de la visite que j’en ai faite, que ces techniques, cette année-là, étaient encore à l’âge « forain », si l’on se rappelle, comme cela est visible dans les films réalistes de l’histoire du cinéma qui en faisaient parfois leurs décors : cinéma en relief, « Kinemax », écran à 360°, cinéma « dynamique ». Il s’agit en fait de faire du spectaculaire. Le cinéma lui-même, à ses débuts, fut une attraction foraine, comme avant lui les technique rotatives d’animation des images. Au Futuroscope, cette année-là, il y avait sur écran géant, plongeant, un court film d’aviation de Jean-Jacques Annaud, « Les ailes du courage », qui visait, c’était un film de commande, à nous faire voir les voltiges d’un petit avion. Le cinéma est devenu vecteur d’œuvres d’art (« arts et esais ») et sa diffusion s’est grandement élargie. Les nouvelles techniques présentées par le Futuroscope ont-elles suivi ou suivront-elles la même évolution. Celles de cette année-là, non.

 

La diffusion de telles œuvres, comme celle de jean-Jacques Annaud et sans doute de celles qui lui ont succédé reste exceptionnelle : il n’existe que quelques salles dans le monde pour les accueillir. Comme l’écrit Pierre Mayol, nous sommes à l’âge des loisirs domestiques. On partage de moins en moins ses loisirs culturels.

 

Notre société gagnerait, pourtant, à donner toute sa place au dialogue, à la mise en jeu de la parole libre, et non formatée ou manipulée comme dans les médias ou règne la « communication » et non la parole, ou alors aseptisée par des lois sécuritaires. Regardons quelques minutes des chaînes qui se veulent d’information : elles sont soit « hard news », soit « soft news », soit « people », soit vouée à l’idéologie managériale, soit cadenassées par le pouvoir politique qui les dirige en sous-main. Si nous voulons quelques minutes nous intéresser à un débat, nous nous apercevons très vite que les invités ne peuvent pas parler ou que les chroniqueurs jouent des rôles déterminés à l’avance. Et la culture à la télévision ? Ou est-elle à part sur quelques chaînes (j’en compte 3 françaises (Arte incluse) sur mon offre adsl).

 

Sortons au spectacle vivant. Allons voir les artistes. Même si nos villes des régions sont bien moins nanties que Paris et les capitales, heureux sommes-nous si nous pouvons profiter du fruits de nos impôts redistribués à travers les subventions au spectacle vivant. La culture, les spectacles, parlons-en entre nous, elle est, ils sont aussi ce qui fait lien dans la société.

Il reste une question : pourquoi payons-nous cher nos accès aux médias (je mets la presse un peu à part car il en existe d’une qualité reconnue) pour avoir si peu à la radio et à la télévision ?

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