L’archéologie «Bible en main» au Collège de France

Comment d’éminents savants réactivent de vieux mythes scientifiques et de sempiternels fantasmes qui ne le sont pas sous prétexte de recherche archéologique.

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Le cours de la chaire « Milieux bibliques » au Collège de France, tenue par Thomas Römer, propose en 2018 d’étudier « L’Arche d’alliance : mythes, histoires et histoire ». Or le cours veut s’appuyer tout en la justifiant sur une fouille archéologique qui a débuté lors de l’été 2017, chantier dirigé conjointement par Thomas Römer lui-même, Christophe Nicolle (CNRS-Collège de France) et, surtout, par Israël Finkelstein de l’Université de Tel Aviv. Et le lieu de la fouille, immédiatement au nord-ouest de Jérusalem, semble n’avoir été décidé qu’à partir de quelques versets bibliques alors même que les travaux de Finkelstein ont montré l’inanité de l’archéologie biblique, c’est-à-dire d’une archéologie uniquement préoccupée de vérifier l’authenticité des dires bibliques. En outre, les versets concernés sont sujets à caution par les exégètes bibliques mêmes.

Selon les initiateurs de cette fouille, l’Arche ancienne du premier livre de Samuel (que beaucoup seront tentés de confondre avec celle de Moïse contenant les fameuses tables de la Loi) aurait été un temps à Qiryath-Yearim, sur le site actuel de Deir el-Azar, et s’il ne s’agit pas de chercher une quelconque trace archéologique de cette fameuse arche, l’objectif clairement énoncé est d’étudier un site historique qui aurait pu avoir une importance religieuse à l’âge du Fer, voire qui aurait eu un sanctuaire concurrent de celui de Jérusalem. Christophe Nicolle a en effet déclaré dans Le Monde de la Bible de juin 2017 que « le projet archéologique est sérieux », qu’il « s’agit de chercher à comprendre comment s’organisent les lieux de culte à l’âge du Fer (1200 à 1000 av. J.-C., période des Juges et du début de la royauté) dans les collines autour de Jérusalem » et « puisque ce Tell a accueilli quelques années l’arche, on peut supposer qu’il y a eu un temple situé au sommet de la colline ». Ces propos sont confirmés par le plan du cours même de Römer puisqu’une séance sera consacrée le 5 avril à « Qiryath-Yéarim : un sanctuaire concurrent de celui de Jérusalem (résultats de la première campagne de fouilles) ». Non seulement ce type de motivation pour fouiller paraît d’une autre époque mais, qui plus est, tout indique dans les textes que Qiryath-Yearim ne fut qu’un toponyme secondaire et qui n’a vraisemblablement jamais accueilli l’Arche, même dans des récits légendaires. Pour comprendre, il faut se pencher sur l’incroyable maelström scribal du premier livre de Samuel, au sujet duquel Spinoza lui-même écrivit dans son Traité théologico-politique que la sueur lui ruissellerait du front s’il tentait de concilier tous les récits du livre pour en faire l’œuvre d’un seul auteur. 

Avant toute chose, il faut dire que l’Arche n’est jamais que le support (trône) ou le contenant (coffre, arca en latin) du dieu biblique, sans être d'alliance comme les révisions du récit le donne à lire. Elle n’est mentionnée dans le premier livre de Samuel que parce qu’il faut sortir Yhwh de son temple à Silo afin de l’emmener sur un champ de bataille et ainsi vaincre les Philistins. Malheureusement, c’est la défaite et les ennemis emportent avec eux le dieu israélite. Ils vont le regretter amèrement car, une fois placé dans le temple de leur dieu principal Dagon (pratique polythéiste habituelle), Yhwh fait des ravages, d’abord en faisant tomber la statue du dieu étranger, ensuite en étant la cause de fléaux frappant les hommes mêmes. Dès lors, les Philistins vont décider de renvoyer Yhwh, c’est-à-dire l’Arche. Transitant par Beth-Shemesh dans la Shephelah, avant la région des collines israélites, occasionnant au passage de nombreux morts (70, puis 50 000 d’après la glose d’un scribe trouvant que ce n’était pas assez…), les habitants de Qiryath-Yearim vont venir l’y chercher. Si 1 Samuel 7,2 dit bien qu’elle resta vingt ans dans cette localité, le verset précédent ne dit pas du tout cela. Il dit que l’Arche fut entreposée dans la maison d’un certain Abinadab située « sur la colline », traduction habituelle que l’on trouve partout mais qui ne se base que sur la version grecque de la Bible. Mais quelle colline ? Le site de Qiryath-Yearim est déjà une colline, c’est-à-dire un Tell. La version hébraïque est beaucoup plus claire et très simple : les gens de Qiryath-Yearim ont monté l’Arche à Gibea, localité voisine dont il est beaucoup question dans les chapitres suivants du livre (1 Samuel 10-14) – la Vulgate elle-même traduit par Gabaa. Et, avant de retrouver l’Arche en 2 Samuel 6 – David la faisant entrer ultérieurement à Jérusalem dans un passage se basant sur 1 Samuel 7,1 –, elle est d’abord mentionnée en 1 Samuel 14,18 – là aussi dans la version hébraïque et dans la Vulgate mais pas dans la Septante (version grecque) – et elle se trouve en possession du premier roi israélite Saül qui est alors à… Gibea.

Que faut-il comprendre ? Pour les spécialistes de ces livres de Samuel – et Thomas Römer en est un –, un travail d’édition et de réédition rédactionnelle est particulièrement visible dans des chapitres (il s’agit des chapitres 3, 7, 8, 12 et 15) dont le but n’est pas de raconter une quelconque histoire de l’Arche mais de structurer et d’organiser le récit autour du prophète Samuel, qui est totalement étranger au « récit de l’Arche », récit au sujet duquel tout le monde s’accorde pour dire que les fragments qui le constituent sont plus anciens que les « traditions » sur Samuel. L’imbroglio rédactionnel est tel dans ce début de livre biblique que l’on voit les personnages aller d’un lieu à l’autre sans grande cohérence. Par exemple, au chapitre 10, le futur roi Saül doit se rendre à Gibea selon les indications de Samuel, mais finalement il doit aussi aller à Gilgal pour y retrouver le prophète qui, lui-même, ira à Mizpah… Ces deux derniers toponymes sont en fait la marque de relectures ultérieures car Samuel, qui est aussi un juge (?), faisait sa tournée chaque année en passant par ces deux localités (1 Samuel 7,16). Inutile, quoi qu’il en soit, d’entrer dans ces complexités rédactionnelles, il suffit de dire que faire de l’archéologie Bible en main n’est guère scientifique mais qu’à partir de ces textes, cela devient carrément périlleux, voire impossible, et même assez grotesque.

Fouilles archéologiques sur le site de Kiryat Yearim @i24NEWS © Oriane Cohen
Naturellement, on peut compter sur Israël Finkelstein pour mener une fouille archéologique rigoureuse qui n’ira pas dans le sens du sensationnel (le traitement médiatique, en revanche, est déjà allé dans ce sens, notamment sur i24NEWS)[1], mais qu’un professeur du Collège de France pense encore de nos jours que la Bible puisse être un bon guide historique a de quoi laisser quelque peu pantois. Sans doute faudrait-il mener la « stratigraphie » approfondie du texte avant d’opter pour celle de toponymes évoqués pour diverses raisons littéraires et idéologiques dans des récits incroyablement entremêlés. Mais ce qui est vraiment amusant pour le spécialiste, c’est que Thomas Römer, en exégète rigoureux, exclut lui-même de l’histoire ancienne de l’Arche le seul verset qui la mentionne explicitement à Qiryath-Yearim, en l’occurrence le verset 2, puisqu’il fait courir cette histoire de 1 Samuel 4,1 à 1 Samuel 7,1 seulement... Par ailleurs, cette histoire ne peut plus être considérée comme un récit isolé dans le livre biblique – si l’Arche n’intervient qu’au chapitre 4, le sanctuaire de Silo d’où elle provient est le lieu des chapitres précédents –, il faut donc prendre tout le texte et le passer au tamis de la critique, non en extraire des fragments parce qu'un terme relevant du détail cultuel s'y trouve (en dehors de son temple, le dieu est forcément défini par l'objet qui marque sa présence, qu'il s'agisse d'une quelconque statue ou d'un coffre). Pour singer le titre du cours, travailler ainsi c’est l’assurance de rester dans le mythe de l’Arche d’alliance.

Christophe Lemardelé

Docteur en Sciences religieuses, élève titulaire de l’Ecole biblique et archéologique de Jérusalem, auteur de l’ouvrage Les cheveux du Nazir (éditions du Cerf, 2016).

 

[1] Au-delà des fantasmes religieux classiques – à la recherche de l’Arche perdue…  –, une telle fouille ainsi justifiée par la recherche de l’Arche, même avec une pointe d’humour, va dans le sens de l’idéologie nationaliste du gouvernement israélien actuel car elle renforce l’idée que des juifs étrangers ont plus vocation à s’installer sur « leur » terre que les autochtones palestiniens à y rester.

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