Macron ou l’antiracisme enfin efficace

Le Front National, Marine Le Pen et même Nicolas Dupont-Aignan ne vont pas se relever facilement de ce deuxième tour à la présidentielle. Car ce n’est pas tant d’avoir montré leur « vrai visage » qui les discrédite pour longtemps mais d’avoir laissé apparaître une totale impréparation pour accéder à la tête de l’Etat. Et c’est bien la plus grande faiblesse de l’extrême-droite.

Emmanuel Macron se distingue de ses prédécesseurs dans sa lutte contre l’extrême-droite française. Peut-être est-ce une question de génération, sans doute et plus sûrement une question d’intelligence tactique et, finalement, éthique. Refuser de débattre avec Le Pen fut toujours ou presque l’option retenue par les différents responsables politiques républicains, donnant donc à Le Pen père une importance qu’il aurait peut-être pu ne pas avoir. Accepter de le faire avec Le Pen fille se révèle être la meilleure stratégie pour dégonfler la baudruche idéologique du FN qui a profité, certes, du désarroi socio-économique de Français mais aussi des positions désastreuses des intellectuels et des politiques. Assurément, condamner moralement les positions et les discours du FN, en des termes récurrents et peu objectifs comme le sempiternel « nauséabond », a eu autant d’efficacité qu’une attaque de moustiques sur un porc-épic. Pire, ces condamnations antiracistes, toujours sur le même ton dramatique, ont été de plus en plus ressenties par une partie de la population, toujours croissante, comme l’émanation d’une bien-pensance de gauche propre aux classes supérieures éduquées… suscitant ainsi des sympathies pour un parti si peu sympathique. La fille « normalisant » le parti créé par le père, l’accusation répétée de racisme revenait à porter un coup d’épée dans l’eau – à trop crier au loup, on finit par ne plus y croire.

Sans se draper dans les valeurs morales de l’antiracisme, Macron a réussi, lors du débat à la présidentielle de mercredi dernier, là où tant d’autres ont échoué. Non seulement le FN est apparu à nouveau comme une entité politique vainement agressive et passablement vulgaire mais, en plus, comme totalement inutile pour relayer la souffrance sociale des Français. Car ce qui obnubile l’extrême-droite, et ce n’est pas nouveau, ce n’est pas de remédier aux problèmes concrets et quotidiens des gens, mais d’accuser grossièrement, sans fondement et sans discernement, tout adversaire politique – Macron étant à la fois, dans la bouche de sa « contradictrice », mondialiste et socialiste… Or, tout électeur sait bien, surtout de gauche, qu’il n’est pas socialiste.  Au lieu de se défiler, d’abandonner la table du débat devenue ring, le contradicteur de Marine – de sa rose bleue ne restaient que les épines – l’a affrontée, droit dans les yeux, coudes bien posés devant lui, obligeant celle-ci à ne porter que des attaques dérisoires, répétitives et excessives jusqu’à la stupidité, tentant paradoxalement de se protéger derrière des « dossiers » comme si un bouclier était nécessaire face à un regard franc, indiquant une disposition intacte à discuter de tout. 

presidentielle-2017

En 2002, Chirac n’avait pas voulu débattre avec Le Pen père. On le comprend tant les relents vichystes et colonialistes – le racisme de la guerre d’indépendance de l’Algérie – émanaient de ses prises de parole. Mais sans doute Chirac eut-il tort et il a fallu attendre que ce soit sa propre fille qui nous débarrasse du père. En 2007, Sarkozy, en allant sur les thèmes du FN, voulut nous convaincre qu’il s’agissait de la bonne stratégie, mais ses discours et son action révélaient une ambiguïté bien gênante : son idée de la nation flirtait avec une xénophobie à peine masquée. En 2017, Hollande à la place de Macron, aurait probablement refusé le débat, étant d’une génération qui pense encore que les condamnations solennelles et les commémorations entretenant la mémoire des guerres et des génocides suffisent à nous prémunir d’un retour de la peste brune. Valls, dans cette situation, est plus imprévisible tant il manifeste un antiracisme virulent – n’a-t-il pas défait l’infâme Dieudonné ? – généré par une identité nationale propre à un fils d’immigré assimilé – c’est son point commun avec Sarkozy. Sans doute aurait-il mené campagne sabre au clair, avec la laïcité pour étendard, laïcité d’ailleurs peu mise en avant par le candidat Macron (laïcité n’est pas efficacité…).

Si combattre l’extrême-droite suppose d’être droit dans ses bottes – si je puis dire – et de l’affronter en face, la méthode vallsiste n’aurait guère eu d’effet positif car le rappel incessant des années 30, du nazisme et de la Shoah n’est plus approprié pour lutter contre des mouvements populistes européens qui se trouvent tout aussi éloignés de Mein Kampf que des militants d’extrême-gauche peuvent l’être du Petit Livre rouge de Mao. Puisque le FN manifeste une intention d’accéder au pouvoir, il fallait bien le laisser venir sur le champ de bataille qu’est le débat du second tour, à découvert donc, et attendre la proposition d’un quelconque projet de gouvernement, cela avant toute condamnation morale de son idéologie – laisser l’adversaire parler, s’empaler sur les pics des questions économiques. Cette proposition ne vint pas, semble-t-il un peu à la surprise de Macron, et celui-ci put ainsi se montrer tranquillement en position de force. En répétant à l’envi des « madame Le Pen » respectueux et de plus en plus dépités, voulant donner une chance à cette responsable politique de se hisser au niveau d’un débat présidentiel, Emmanuel Macron fit mieux et bien plus que de s’obstiner à vouloir prouver toute forme de racisme émanant du parti d’extrême-droite. En se comportant en homme politique loyal et ouvert, il a fait en sorte que l’incompétence et la volonté sourde d’embraser le pays apparaissent d’elles-mêmes. Lors du débat présidentiel du mercredi 3 mai, les téléspectateurs, quels qu’ils soient, ont pu constater que l’extrême-droite n’est ni forte ni apaisante, et donc pas une solution pour le pays.

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