La disparition d'un grand anthropologue

Au moment où l’œuvre d’Alain Testart allait vraisemblablement vers son achèvement, son auteur disparaît des suites d’une longue maladie. Seule Julie Clarini (Le Monde) a fait part dans la presse de son décès tant l’anthropologue travailla et publia de manière constante mais relativement confidentielle.

Au moment où l’œuvre d’Alain Testart allait vraisemblablement vers son achèvement, son auteur disparaît des suites d’une longue maladie. Seule Julie Clarini (Le Monde) a fait part dans la presse de son décès tant l’anthropologue travailla et publia de manière constante mais relativement confidentielle. Il n’eut pas les honneurs du Collège de France, malgré la qualité et la nouveauté de son enseignement, il ne connut pas la reconnaissance d’un vaste public à la différence de ses glorieux aînés que furent Lévi-Strauss et Leroi-Gourhan.

 

Il y aurait beaucoup à dire sur l’œuvre désormais considérable d’Alain Testart – j’ai d’ailleurs rendu compte dans Bookclub de deux de ses derniers ouvrages : Avant l’histoire et La déesse et le grain. Il faut d’abord dire qu’il s’attacha à remettre en cause les évidences et les présupposés. Il critiqua de manière rigoureuse et virulente l’anthropologie structuraliste enfermée dans son herméneutique. Il transgressa les frontières disciplinaires pour faire une anthropologie totale ne se contentant pas du terrain ethnologique. C’est pourquoi Testart était devenu tout autant préhistorien qu’anthropologue, s’attachant à mettre en évidence les évolutions culturelles et sociales sans pour autant être un évolutionniste d’un autre temps. Finalement, il est l’anthropologue qui a remis de la diachronie dans cette discipline, quand Lévi-Strauss l’opposait systématiquement à l’histoire.

La disparition d’un tel chercheur est une grande perte intellectuelle car il semblait être sur le point de faire converger ses nombreux champs de recherche vers une explication totale du fait culturel. Il est à souhaiter que ses séminaires sur les Principes de sociologie générale, disponibles sur son site Internet, soient publiés prochainement afin de parachever, de manière posthume malheureusement, une œuvre qui apportera beaucoup à la connaissance de l’humanité. L’anthropologie française, encore trop marquée par le structuralisme, rendra peut-être alors justice à ce grand défricheur que fut Alain Testart.

Je pense aujourd’hui à son cercle trop restreint de fidèles qui assistait à son séminaire du mardi matin dans une petite salle annexe du Collège de France, ils doivent se sentir orphelins de ne plus pouvoir entendre cette voix nasillarde, parfois ironique, qui était comme une lumière dans l’obscurité des millénaires. Merci, monsieur Testart, pour tout votre savoir, accessible, rendant simples les choses complexes. Je me souviendrai à jamais d’une démonstration subtile, en apparence simpliste, qui me fit saisir l’origine de la monnaie. Ce jour-là, je compris que le marbre du sérieux, dans lequel se drapent nombre d’universitaires, était tout le contraire de l’intelligence vive, toujours rusée et apte à dessiller les yeux les plus rétifs sans autre effort que celui de la curiosité.

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