Quelle éducation contre le racisme et l’antisémitisme ?

Il suffit en France que quelques abrutis dessinent des croix gammées pour que le pays – enfin, la France d’en haut, politique et médiatique – soit glacé d’effroi. On rappelle alors le racisme et les idées antisémites de l’entre-deux guerres pour, soi-disant, se prémunir de tout nouvel acte de cet ordre.

Une croix gammée, qui aurait pu être vite effacée ou complétée afin d’en faire un carré, si elle est très médiatisée, en engendrera de nombreuses dans, par exemple, un cimetière juif alsacien (il n’y a pas, à ma connaissance, de cimetière juif normand). Non seulement, « on » promet de lutter plus efficacement contre l’antisémitisme, notamment en élargissant sa définition à l’antisionisme, mais « on » en remet une couche sur la nécessité d’éduquer mieux tous ces jeunes qui oublient la Shoah ou qui n’en percevraient pas l’importance dans l’histoire…

Le problème de cette éducation repose sur le fait qu’elle n’est pas de l’Histoire mais uniquement de la Mémoire, c’est-à-dire, de la morale républicaine vite contestée. Jamais dans les programmes d’histoire du collège et du lycée, il n’y a eu l’histoire du racisme et l’histoire de l’antisémitisme. On enseigne le génocide juif mais sans en donner les racines qui plongent dans les siècles successifs d’antijudaïsme chrétien au Moyen Âge et, surtout, dans l’émergence de la linguistique à la fin du 18ème siècle faisant apparaître deux familles de langues – les langues indo-européennes et les langues sémitiques –, deux familles de langues devenant au siècle suivant deux races… les Aryens et les Sémites[1].

Le 19ème siècle est le siècle du racisme et du racialisme élevé au rang de science (Gobineau)… Cette question devrait être enseignée avec rigueur afin de faire comprendre que l’histoire ne se répète jamais de la même manière car les contextes politiques, économiques, culturels évoluent, et pas toujours dans le bon sens. La République a malheureusement trop tendance depuis Jules Ferry à lier ensemble apprentissage intellectuel et scientifique, et morale républicaine. Si la leçon de morale des écoles de la IIIème République a disparu depuis longtemps, le ministre Vincent Peillon l’a réhabilitée en nommant l’éducation civique, « Enseignement moral et civique ».

La morale, ça ne marche pas, qui plus est à notre époque libérée où l’information est diffusée partout. Un enseignement digne de ce nom devrait d’ailleurs mener les adolescents de la morale à l’éthique, notion philosophique qui permet de se faire une opinion à partir de faits et après réflexion, non de ressasser des principes mémoriels laïques comme on imposait des commandements religieux. L’histoire bien enseignée, c’est-à-dire avec des nuances – par exemple, le racisme est absent de la Guerre des Gaules de César alors qu’il émergera progressivement après la découverte de l’Amérique[2] –, ne peut que conduire à une meilleure compréhension du monde, des contextes et des cultures tandis que la volonté d’imposer une Mémoire commune conduira bien plus sûrement à tous les révisionnismes et à tous les mythes complotistes.

Un imbécile, antisémite notoire ou pas, dessine une croix gammée et tout le monde de s’indigner. Or, pour cela aussi, il est nécessaire de faire de l’histoire. Le svastika est un symbole religieux extrêmement répandu en Asie du Sud et de l’Est, il est notamment le symbole d’une religion indienne peu connue mais particulièrement inoffensive car prônant le respect de toute vie, même quand elle semble insignifiante (insectes et autres petites bestioles). Pour un adepte du jaïnisme, religion vieille de plus de 2500 ans, plus vieille que le bouddhisme, ce symbole est central.

Ainsi, un jaïn vivant en France pourrait être accusé d’antisémitisme par un quidam qui n’a, pour toute culture, que la montée du nazisme dans les années 20-30 pour interpréter ce symbole. Le jour est-il proche, d’ailleurs, pour voir l’Occident tenter d’imposer à l’ensemble de la planète sa signification vieille de moins d’un siècle du symbole honni ici, et à juste titre, mais révéré ailleurs ? L’impérialisme culturel occidental, couplé avec l’ignorance des autres cultures – notre égocentrisme est un ethnocentrisme, ou le contraire –, semble ne pas avoir de limites…

C’est un peu la même chose avec Mein Kampf d’Hitler : faut-il rééditer, lire ou, au contraire, dissimuler, en espérant l’oubli complet ? Rééditer l’ouvrage avec une introduction et des notes de bas de pages scientifiques permettrait de mieux voir encore à quel point ce livre reflète la haine et l’obscurantisme d’une époque et de milieux nationalistes exaltés jusqu’à la folie[3]. Qu’on le veuille ou non, ce livre est un objet d’histoire. Mais, en en faisant un livre tabou, on suscite une attractivité qui n’a pas lieu d’être. Finalement, les bons républicains français et les Occidentaux bien-pensants ont une démarche de l’ordre de la superstition vis-à-vis de ce livre stupide. Je m’explique…

Quand j’étais enfant, on m’inculqua, dans des milieux ruraux pauvres, la peur du Diable – et j’ai grandi dans des endroits non éloignés des terres de Barbey d’Aurevilly (lire Les Diaboliques). La Contre-Réforme catholique avait enfoncé le clou concernant cette peur, de manière à tenir éloignées les populations d’un protestantisme moins obscurantiste. On m’informa même qu’il existait un livre qu’il ne fallait surtout pas ouvrir, sous peine d’être immédiatement possédé par le démon. Il s’agissait du Petit Albert, livre de magie noire, répandu par les colporteurs dans les campagnes.

Le livre d’Hitler est une sorte de Petit Albert, dans le sens où l’on suggère que l’ouvrir conduit irrémédiablement au contact de la haine antisémite la plus redoutable avec la possibilité d’y succomber. Naturellement, les sociétés devenant sécularisées, le Petit Albert n’a plus la même odeur de soufre, c’est un ouvrage d’un autre temps. Mais, dans ces mêmes sociétés, le rapport entretenu avec le nazisme et les antisémites, et avec leur livre faisant référence, prend parfois l’allure d’une « superstition » laïque.

A l’image de l’Eglise catholique, la République – par la voix de ses dirigeants, Manuel Valls en fut l’un des représentants les plus « éclairés » – peut être suspectée de vouloir mieux asseoir son pouvoir sur les esprits – j’allais dire les âmes… – en ravivant les peurs, non celles liées à l’Enfer mais celle du génocide, l’enfer véritable, d’humains envers d’autres humains. Alors que, pour l’imbécile qui le fait, dessiner une croix gammée est à peu près du même ordre que dessiner un signe satanique : on brave l’ordre politique comme on brave l’ordre religieux. Il importerait de ne pas tomber dans le panneau à chaque fois.

Il y a des sataniques, il y aura encore des nostalgiques du nazisme. C’est malheureux, voire désespérant, il faut toutefois aller de l’avant. En termes d’éducation, il serait souhaitable, en plus d’un enseignement approfondi et réfléchi de l’histoire, que la classe de terminale soit le moment d’un apprentissage non d’une philosophie fermée sur elle-même mais intégrant des disciplines comme l’anthropologie.

Après la seconde guerre mondiale, le Race et histoire de Lévi-Strauss était un texte important et crucial, aujourd’hui il serait légitime de mettre à la portée des élèves les travaux, par exemple, d’Alain Testart sur l’esclavage[4]. Car l’enseignement actuel de cette question ne revient à opposer qu’un antiracisme au racisme, alors qu’il s’agirait de comprendre l’histoire et l’évolution de l’esclavage. Pour mieux expliquer notamment comment l’apparition du racisme a rendu cette privation totale de liberté et d’identité encore plus odieuse : un crime contre l’humanité.

Pour finir, au lieu de remettre en cause de manière perpétuelle l’éducation, le pouvoir politique et médiatique ferait bien de cesser de faire des raccourcis historiques. Hommes politiques, journalistes et intellectuels médiatiques ont une responsabilité éducative. Or l’emploi de termes sans nuance conduit à bien des amalgames. L’antisémitisme n’est pas une fatalité, le voir toujours comme une résurgence, qui serait inéluctable, participe également à le maintenir en tant qu’élément de provocation qui dérange et qui irrite. L’auteur d’une croix gammée jubile quand il voit son misérable dessin sur tous les écrans.      

 

[1] Voir l’ouvrage, crucial pour comprendre le passage de la linguistique au racisme, de Maurice Olender, Les langues du Paradis. Aryens et Sémites : un couple providentiel.

[2] Voir Tzvetan Todorov, La conquête de l’Amérique. La question de l’Autre.

[3] En France, une réédition de cet ordre a été envisagée puis reportée face à la polémique naissante, donc pas avant 2020 aux éditions Fayard.

[4] Alain Testart, L’institution de l’esclavage. Une approche mondiale.

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