Vieillissement et immigration

Quand le gouvernement s’appuie sur l’évolution démographique de la France et des pays européens, c’est pour justifier le recul de l’âge à la retraite par l’allongement de la vie. Mais il n’invoque pas ce vieillissement lorsqu’il s’agit de réfléchir à moyen terme et à long terme sur l’immigration. La démographie comme le reste sert de caution et non de base de réflexion au politique.
Quand le gouvernement s’appuie sur l’évolution démographique de la France et des pays européens, c’est pour justifier le recul de l’âge à la retraite par l’allongement de la vie. Mais il n’invoque pas ce vieillissement lorsqu’il s’agit de réfléchir à moyen terme et à long terme sur l’immigration. La démographie comme le reste sert de caution et non de base de réflexion au politique.Quand on pense démographie aujourd’hui, on pense explosion démographique. Les six milliards d’individus sur la planète passeront bientôt à sept et le grand public a tendance à croire que l’augmentation ne cessera jamais. En effet, on parle peu des risques d’implosion démographique. Pourtant, ils existent, particulièrement en Europe.Si l’on faisait un sondage auprès des Français au sujet de l’augmentation de la population mondiale, on peut être certain que la grande majorité répondrait que c’est à cause de l’augmentation de la natalité en Amérique du sud, en Asie et surtout en Afrique. Bien peu d’entre eux auraient le réflexe de répondre que c’est à cause d’une baisse de la mortalité. Car il n’est pas logique de penser qu’une augmentation puisse être la conséquence d’une baisse. Or la natalité n’a jamais augmenté, elle est même en baisse, c’est la mortalité infantile qui chute de plus en plus au niveau mondial qui a fait cette augmentation spectaculaire.

Si la population mondiale est passée de 1 milliard en 1800 à presque 7 aujourd’hui, c’est parce qu’un nouveau régime démographique s’est mis en place à mesure que de meilleures conditions de vie sont apparues à l’âge industriel. A un régime mortifère qui faisait mourir 2 enfants sur 4 avant l’âge de vingt ans s’est substitué un régime stable faisant vivre presque 2 enfants sur 2 au-delà de cet âge. L’Europe avant le 19ème siècle et le monde avant le 20ème avaient une natalité et une mortalité fortes : la population augmentait peu. Désormais, l’Occident au 20ème et le monde au 21ème ont et auront une natalité et une mortalité faibles : la population augmentera peu.

image001.gifPour passer d’un régime à l’autre, il y a ce que les démographes appellent la transition démographique : chute de la mortalité bien avant celle de la natalité, d’où l’explosion démographique en Europe qui fit les beaux jours du peuplement de l’Amérique du nord. L’Afrique subsaharienne est dans son ensemble dans cette transition. Avant qu’elle en arrive à un régime démographique comparable à celui des pays développés, sa population dépassera le milliard d’habitants et engendrera des migrations internes au continent et externes. Ces migrations des pays du sud vers ceux du nord font peur alors qu’elles devraient rassurer. En effet, quand on observe les pyramides des âges des pays européens, elles sont toutes rétrécies à la base, ce qui signifie une faible natalité, et de plus en plus large en haut, signe du vieillissement de la population. Au contraire, celles d’Afrique ont encore une forme de pyramide, large à la base et coniques au sommet, signes d’une natalité forte et d’une population jeune. En Europe, la croissance naturelle des populations s’est maintenue grâce à une espérance de vie sans cesse améliorée. Mais une fois les générations anciennes disparues et à cause d’un indice de fécondité bien souvent inférieur à deux enfants par femme, il est à prévoir que bien des pays verront leur population décroître. Pour prendre un exemple frappant en dehors de nos frontières continentales, le Japon et ses 127 millions d’habitants pourrait tomber à 102 millions d’ici quelques décennies. Qu’en sera-t-il de l’activité économique d’un pays où la jeunesse sera en moindre part s’il ne s’ouvre pas plus à l’immigration ?Le problème de la fin du 20ème siècle a bien été celui de l’explosion démographique dans les pays du sud, celui qui guette le 21ème siècle est le risque d’implosion démographique dans les pays du nord. « Implosion » signifie : décroissance naturelle et vieillissement de la population. En fait, la bonne nouvelle pour l’Europe, au-delà d’une natalité permettant le renouvellement des générations dans certains pays comme la France, c’est que le sud plus jeune sera en mesure d’apporter une main d’œuvre non qualifiée et qualifiée – certains secteurs professionnels en crise en auront bien besoin – afin de permettre aux sociétés européennes de mieux supporter le passage d’une assez importante population active (« baby-boom ») à une population inactive (« papy-boom »).paragraphe_img_1_fr_pyramide2_internet_age_france_ue_pdf.jpgA ne voir dans la démographie que l’allongement de la vie et ses conséquences sur l’âge à la retraite, c’est ne regarder le problème que par le petit bout de la lorgnette. La France n’a a priori pas à redouter d’implosion démographique à la différence de l’Allemagne, il n’empêche qu’elle devra faire face à une population inactive âgée de plus en plus importante et devra pour cela favoriser l’immigration, même si ce sera dans une moindre mesure que ses voisins du nord et de l’est. Allonger la durée de la vie active ne résoudra pas le problème. Au lieu de fabriquer du citoyen français, le ministre de l’immigration se doit plutôt de favoriser le renouvellement d’une main d’œuvre qualifiée ou non, et déjà de régulariser des travailleurs utiles à l’économie du pays. D’autant plus que les phénomènes migratoires ne sont pas à voir que dans un seul sens : il y a de l’immigration en France mais aussi de l’émigration. Bien des jeunes Français, parfois très qualifiés, quittent le pays pour un meilleur salaire ou de meilleurs conditions de vie ailleurs : le rapport est environ de 1 émigré pour 3 immigrés – on parle peu des « émigrés » tant on conçoit mal que des Français choisissent de quitter à jamais le pays, on parle plus volontiers des « expatriés » ou des « Français de l’étranger »… Ces considérations identitaires ont peu à faire avec la réalité économique et sociale à l’heure de la mondialisation où l’on se doit de remplacer une main d’œuvre partante ou en voie d’appauvrissement – il suffit de penser aux professions médicales. Le repli sur soi manifesté par la progression des droites populistes en Europe montre à quel point cette évolution démographique est redoutée. Le choc des civilisations ou des cultures, c’est la peur de voir son identité évoluer au gré des mouvements migratoires. Les cultures ne sont pas inconciliables, elles vont de plus en plus se mêler, se côtoyer, se métisser. De même que le problème démographique n’est pas la jeunesse du sud mais la vieillesse du nord, le problème culturel ne réside pas dans les traditions religieuses, familiales, maritales du sud mais bien plutôt dans la crispation identitaire du nord.Qu’on le veuille ou non, l’Europe de demain aura un autre visage que celui d’aujourd’hui. Elle a d’ailleurs un autre visage que refusent de voir les réactionnaires comme Alain Finkielkraut qui développent leurs réflexions entre l’angoisse d’un présent et d’un futur qu’ils analysent à l’aune d’un passé mythifié et statique. Mais lui comme d’autres font déjà partie d’une France vieille que la démographie emportera dans sa logique imperturbable comme l’est le temps qui passe.(Pour les données, les évolutions, les projections, les notions démographiques, voir le site clair et attrayant de l’INED : www.ined.fr/)

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