Les ... de Michel Onfray

Il n’y a pas lieu d’être surpris par l’attaque en règle dirigée contre le fondateur de la psychanalyse par Michel Onfray. En effet, sa posture philosophique est proprement cynique, au sens du courant philosophique grec antique, c’est-à-dire qu’elle est subversive dans le premier sens du terme : il s’oppose à tout ce qui est constitué et, pour mieux dire, institué. Certes, la charge contre Freud est sans doute plus violente encore que celle contre Kant ou tout autre philosophe parce que le médecin viennois est celui qui a mis le désir sexuel au centre de tout. Or, dans sa Théorie du corps amoureux, Onfray n’a pas proposé autre chose qu’une contre morale sexuelle : la dépense sexuelle plutôt que l’abstinence – jouir ! Ainsi, aux moralistes qui se méfient du désir comme du diable s’ils sont religieux, ou comme une contrainte du corps s’ils sont philosophes, il a opposé une érotique solaire propre à rendre heureux. Le problème est que le désir est d’abord pulsionnel et qu’il n’est pas aussi lumineux qu’il pourrait l’être. D’où l’existence d’une discipline psychologique étudiant le désir humain, dans ses manifestations et ses évolutions contrariées. Car, contrairement à ce que souhaite le philosophe « païen » et paillard (?), on ne transforme pas si facilement des pulsions de « mort » en « pulsions » de vie. Le désir n’est pas le mal absolu mais il n’est pas non plus le bien par excellence. Quand Spinoza parlait de passions qu’il importait de transformer en actions, il n’affirmait pas que l’opération fût aisée à effectuer. Pourtant, il ne percevait pas les humeurs humaines en termes de névroses et de psychoses. Donc, Michel Onfray tente de discréditer une discipline en affirmant qu’elle n’est pas une science mais une piètre philosophie, tandis que dans le même temps il ne lui oppose qu’une volonté philosophique qui ne suffit visiblement pas à rendre les hommes sereins. Je prends pour exemple le philosophe Marcel Conche qui écrivit un si beau livre sur l’Analyse de l’amour, prônant un amour philosophique, presque éthéré, sur le modèle de l’amitié antique ou « à la Montaigne », pour finalement tomber incroyablement amoureux tel un adolescent. Car la « passion » – le désir –, cela ne se contrôle pas, dans un sens ou dans un autre. On peut toujours dire qu’une discipline n’est pas une science, mais une philosophie ne peut pas être qu’une volonté. Vivre philosophiquement ? Si encore on y parvenait. La thérapie psychanalytique n’est peut-être pas généralisable, mais la vie philosophique, quelle qu’elle soit, même hédoniste, l’est encore moins.En déniant tout caractère scientifique à la psychanalyse, Michel Onfray fait plaisir à nombre de personnes attachées à l’idée même de « science ». Il semble qu’aujourd’hui comme à la fin du XIXe siècle, on fasse à nouveau une confiance aveugle à « la » science qui apporterait des vérités incontestables, c’est pourquoi on attend de la psychanalyse qu’elle fasse ses preuves et qu’elle soit évaluée statistiquement. Dans cette optique, deux conceptions sont opposées : la science contre la religion, la vérité contre la superstition. Il s’agit donc d’une pensée scientiste, manifeste dans le titre d’un livre de Claude Allègre : Dieu face à la science. Cette pensée n’est rien moins qu’une pensée manichéenne : le bien contre le mal, le vrai contre le faux etc. La pensée scientiste ne reconnaît qu’une science qu’elle dit « dure ». Elle reconnaît également la philosophie, parce qu’il faut bien penser, les arts et la littérature. Les activités intellectuelles autres – sciences humaines et sociales – peuvent être alors classées dans les arts et les lettres. On peut retirer au psychanalyste son caractère scientifique mais on ne peut contester le fait qu’il s’interroge, qu’il pense et qu’il argumente. Ainsi, Freud ne serait rien moins qu’un philosophe au même titre qu’Onfray. Mais ce dernier s’interroge-t-il et argumente-t-il ? Sans nul doute puisqu’il est philosophe.Quand j’ai lu le Traité d’athéologie, j’ai été frappé en ma qualité d’historien des religions par deux choses : d’une part, je n’avais pas d’existence aux yeux de l’auteur qui n’oppose à la pensée croyante qu’une pensée athée, d’autre part, toute recherche historique dans ce domaine semblait pour lui dénuée d’intérêt – les religions : fermons le ban ! Si l’on étudie rationnellement les religions, c’est parce qu’elles sont un fait humain, qui s’est d’ailleurs douloureusement rappelé à nous en ce début de siècle. Le philosophe Onfray estime donc que cette science n’en est pas une parce qu’elle est inutile. On est pour ou contre le plaisir, pour ou contre la croyance, et on se fiche du désir en tant qu’objet d’étude, de même que du religieux.Mais il n’y a pas que cela. Au-delà du fait que ce livre me soit tombé des mains – malgré une préface très bien écrite et apaisée, splendide d’humanité – à cause de son ton répétitif, scandant à longueur de pages le même « catéchisme » athée – c’est agaçant quand on n’a pas besoin d’être conforté dans ses propres conceptions –, j’ai été frappé par le manque d’argumentation. Onfray ne discute pas des idées, il écrit des paragraphes rageurs qui se terminent bien souvent dans ce livre par des points de suspension… C’est à nous à en déduire ce qu’il faut penser de ce qui vient d’être dit... Je ne connais aucun philosophe, ni aucun scientifique ou homme de lettres concluant ses paragraphes par autant de points de suspension. En effet, lorsqu’on écrit une argumentation, on cherche à convaincre, donc on pèse le pour et le contre, on discute les idées des autres et on développe les siennes, de manière à ce qu’« à la fin de l’envoi, je touche », disait Cyrano. Or, dans ce livre, l’auteur ne semblait pas vouloir convaincre l’« incrédule » mais réagir contre l’imposture de la pensée qu’est pour lui la religion – car tout se décline au singulier pour le manichéen : la science, la religion, la philosophie.Il ne faut pas nous étonner de cette utilisation faite de la ponctuation pour la bonne raison que le philosophe cynique, d’hier comme d’aujourd’hui, ne développe pas ses idées, ne les met pas à l’épreuve, il les scande, il vous les jette à la figure. Pour cela, le choix s’opère entre le point d’exclamation et les points de suspension. Le premier a l’avantage de souligner la violence du propos mais le second signe de ponctuation, plus sournois, s’insinue dans l’esprit du lecteur convaincu à l’avance et lui signifie : tu vois bien comme j’ai raison…

 

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