Du danger de la littérature officielle

Aujourd'hui a eu lieu la consultation nationale sur le nouveau socle commun. Le principe de ce socle peut être accepté ou non par les enseignants, donner lieu à des inquiétudes ou à des enthousiasmes, le débat a lieu d'être, mais certaines formules anodines semblent plus que malvenues, dangereuses. J'enjoins les journalistes et les citoyens responsables à lire ce document et plus précisément le domaine 3 : "Formation de la personne et du citoyen". 

Aujourd'hui a eu lieu la consultation nationale sur le nouveau socle commun. Le principe de ce socle peut être accepté ou non par les enseignants, donner lieu à des inquiétudes ou à des enthousiasmes, le débat a lieu d'être, mais certaines formules anodines semblent plus que malvenues, dangereuses. J'enjoins les journalistes et les citoyens responsables à lire ce document et plus précisément le domaine 3 : "Formation de la personne et du citoyen". 

 L'intitulé lui seul est déjà inquiétant. Formation du citoyen, pas de souci : connaître les lois, le fonctionnement de la République, de l'Europe est du ressort de l'école. Mais "formation de la personne" ? Je ne voudrais pas atteindre le point Godwin trop vite, mais ne serait-on pas dans une démarche de "formatisation" plutôt, voire de rééducation ?

 L'inquiétude grandit au fil de la lecture lorsque l'on tombe sur de telles assertions : page 11, point 3 "l'élève (...) apprend à rechercher la vérité". Car il y a une vérité unique ? N'est-ce pas justement le principe même de la démocratie et de l'esprit critique de confronter DES vérités ? S'ensuit un hiatus puisqu'il doit rechercher la vérité unique, mais apprend aussi "à résister à toute forme d' endoctrinement"...

 Cette dernière recommandation est d'ailleurs battue en brèche un peu plus loin par d'autres : page 13, l'élève doit comprendre "l'importance (...) du respect des contrats dans la vie civile", mieux, page 12, "il comprend les raisons de l'obéissance aux règles et aux lois". Car, Dura Lex sed Lex, il n'y a pas de lois iniques, il n'y a pas de contrats adoptés de façon anti-démocratique (oui j'ai encore le référendum de 2005 en travers de la gorge), non , la loi est certes "prefectible" mais pas plus.

 Cette dernière citation est d'autant plus problématique qu'elle va ravir certains tenant du retour de l'infaillibilité professorale à l'école, qu'ils soient enseignants ou "experts". En tant qu'enseignant et citoyen responsable, je préfère avoir des élèves qui me tiennent tête quand ils ne comprennent pas mes décisions que des moutons qui m'obéissent au doigt et à l'oeil, même quand je suis tyrannique. Je pense même que, comme le dit Franck Lepage, il faudrait une compétence : "savoir tenir tête à une autorité injuste".

 A la page 13, nous quittons le domaine de l'enseignement et de la formation pour entrer dans celui de l'idéologie pure et simple, puisque "l'élève développe (...) le goût d'entreprendre". Pas le goût de rechercher, pas le goût de se passionner, pas le goût de s'intéresser, le goût d'entreprendre. Comme l'a dit un collègue, ce sont des gens intelligents qui écrivent ces textes, on ne peut pas ici dire que c'est un hasard. Vous lisez bien, la doctrine économique libérale, si le texte reste en l'état, est inscrite au coeur de l'enseignement que nous devons prodiguer.

 De même, peut être parce qu'il faut mettre un coup de barre idéologique de l'autre côté aussi, sur le plan "sociétal", on inscrit dans les grands principes républicains à la page 12 le "respect des croyances et des modes de vie". Sans exception, sans aucune subtilité, en partant du principe que toute croyance,et tout mode de vie est acceptable. Or, ce qui fonde la République, c'est aussi de savoir faire la part de ce qui est humainement tolérable et de ce qui ne l'est pas. 

 Il y a de belles déclarations aussi bien sûr dans ce projet : savoir "distinguer son intérêt particulier de l'intérêt général", ce qui serait une révolution pour beaucoup de personnes dans notre société atomisée (je ne parle pas que des hommes politiques et des grands patrons, mais s'ils nous regardent de là où ils sont, j'ai une pensée pour eux aussi). Tout n'est pas à jeter, mais je tenais à faire ce point sur des formulations douteuses, en espérant qu'il ne s'agisse que de maladresses de langage.

 De plus, le retour personnel sur cette consultation se faisant à base de QCM, la liberté d'expression n'existe pas : comment dire "non", sans l'argumenter, au "respect des croyances et des modes de vie"? C'est si ouvert, si tolérant. C'est si piégeux. J'ai répondu non, au risque de passer pour un méchant raciste.

 Le gouvernement voulait mon avis ? Le voilà. J'espère qu'il sera pris en compte.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.