(2) Retrouver son pouvoir personnel d'analyse - La Révolution d'Emmanuel Macron

Parfois, il est bon de se souvenir, un devoir de mémoire sur ce que les femmes et les hommes de pouvoir écrivent, disent et de mettre leurs mots en relation avec ce qu'ils sont devenus. C'est ainsi que je me suis souvenu de la Révolution d'Emmanuel Macron, son livre de campagne... Laissons-nous bercer un instant avant que de poursuivre sur le chemin des indignations...

Emmanuel Macron à Albi lors de son dernier meeting de campagne le 5 mai 2017 © Nyx Editions Emmanuel Macron à Albi lors de son dernier meeting de campagne le 5 mai 2017 © Nyx Editions

24 novembre 2016, le livre de campagne d’Emmanuel Macron Révolution, c’est notre combat pour la France est dans les librairies. Le candidat écrit : « Je crois profondément dans la démocratie et la vitalité du rapport au peuple ». Quatre ans et 96 réformes plus tard, une partie de son peuple est dans la rue et l’ONU intervient dans les affaires de la France pour un article 24. « Je veux retrouver ce qui fait la richesse de l’échange direct avec les Français, en écoutant leur colère, en considérant leurs attentes, en parlant avec leur intelligence », confesse Emmanuel Macron en page 34 de sa Révolution. Quarante-huit mois après ce voeu pieux, mi-novembre 2020, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU lui écrit à propos de la loi relative à la sécurité globale et son article 24 : « Nous  craignons que l’adoption et l’application de cette proposition de loi puissent entraîner des atteintes importantes aux droits de l'homme et aux libertés fondamentales. » [1]

Que s’est-il donc passé dans la tête du démocrate Emmanuel Macron ? Pourtant, le 28 mai 2018 il n’hésitait pas à dénoncer les menaces dont faisait l’objet Le Point suite à la publication d’un article présentant le Président turc Erdogan comme un dictateur. Il déclarait alors sur tweeter : « Il est parfaitement inacceptable que des affiches de @LePoint soient retirées des kiosques de presse au motif qu’elles déplaisent aux ennemis de la liberté, en France comme à l’étranger. La liberté de la presse n’a pas de prix : sans elle, c’est la dictature. » On s’enthousiasme alors. Sa posture était alignée sur celle du sénateur américain John McCain qui, en réaction à un tweet de Trump sur les médias ennemis des Américains, écrivait : « Les dictatures commencent en supprimant la liberté de la presse. » Dans son interview sur Brut le 4 décembre 2020, le président déclare : « J’entends beaucoup de gens parler de liberté, de démocratie. C’est bien de respecter, dans une démocratie, la Constitution et justement toutes les libertés. (…) Ce n’est pas l’indignation de chacun, chaque jour, qui fait les lois. (…) Contrairement à un projet de loi, ce n’est pas un texte (loi sécurité globale) qui est venu du Conseil des ministres, que le président de la République et les ministres valident, c’est un texte, en quelque sorte, qu’institutionnellement je n’ai pas eu à connaitre encore. » Sa voix est posée, rassurante, le président nous garantit le bon fonctionnement de la démocratie, le respect des libertés, de la Constitution.

Intéressons-nous donc à ces parlementaires qui ont planché sur ce projet de loi sécurité globale et plus spécifiquement à ceux qui l’ont présenté : Jean‑Michel Fauvergue chef du RAID de 2013 à 2017, investi par le mouvement En Marche pour les élections législatives de 2017 ; Alice Thourot, adhérente à En Marche à l'été 2016, créatrice du comité local du mouvement à Montélimar pendant la campagne présidentielle de 2017. Christophe Castaner, que l’on ne présente plus, président du groupe LREM à l’Assemblée nationale, Olivier Becht, président du groupe Agir ensemble, Yaël Braun‑Pivet, présidente de la commission des Lois de l'Assemblée nationale (députée LREM), Pacôme Rupin, marcheur de la première heure, chargé de la mobilisation, coordonnant notamment la Grande marche  du parti. La messe est dite. 
« Donnez tout pouvoir à l'homme le plus vertueux qui soit, vous le verrez bientôt changer d’attitude », donnait à réfléchir Hérodote, considéré comme le premier journaliste 400 ans avant J.-C. et surnommé le « père de l’Histoire ». Adolescent, Emmanuel Macron buvait du chocolat chaud avec sa grand-mère qu’il admirait pour « sa liberté et son exigence, (…) en écoutant du Chopin et découvrant Giraudoux. » (page 15 de Révolution). Mais de qui parle le président : Jean ou Jean-Pierre Giraudoux ? S’il s’agit du premier, certes il est un prodige de la plume théâtrale avec à son actif des pièces mémorables comme Amphitryon ou La guerre de Troie n'aura pas lieu, mais il fut aussi placé au poste de commissaire à l’information en 1939 par le gouvernement Daladier, « L’homme de Munich ». Il est controversé notamment pour ses écrits dans son livre Pleins pouvoirs paru l’année des premières hostilités internationales. Des pourfendeurs l’accusent d’être antisémite et raciste, ayant eu la mauvaise inspiration d’écrire : « Dans l'équipe toujours remarquable des hommes d’État qui prétendent à la conduite de la France, le seul qui aura compris, celui auquel il conviendra de tresser plus tard des couronnes aussi belles qu’un ministre de la paix, sera le ministre de la race (…).» Mais peut-être s’agit-il de Jean-Pierre Giraudoux, lui aussi auteur de pièces de théâtre, gaulliste engagé dans les Forces navales françaises libres et attaché au cabinet du général en 1945. Cette approximation du candidat-auteur Macron ne peut que générer une confusion dans la tête du lecteur-électeur, d’autant dans une confession de pré-campagne. Doit-elle nous éclairer sur la voie empruntée par le Président ? Qui nous gouverne ? 

[1] Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU écrit : « Nous  craignons que l’adoption et l'application de cette proposition de loi puissent entraîner des atteintes importantes aux droits de l'homme et aux libertés fondamentales notamment le droit à la vie privée, le droit à la liberté d’expression et d’opinion, et le droit à la liberté d'association et de réunion pacifique, tels qu’établis dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Convention européenne des droits de l’homme. » Et d’ajouter : « L’information du public et la publication d’images et d’enregistrements relatifs à des interventions de police sont non seulement essentiels pour le respect du droit à l’information, mais elles sont en outre légitimes dans le cadre du contrôle démocratique des institutions publiques. »

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