Boris Johnson : la fin de l’insouciance ?

La carrière de Boris Johnson est marquée par la légèreté, une certaine arrogance de classe et de nombreux accommodements avec la vérité au service d’une ambition personnelle. Son hospitalisation est-elle un fait politique, la fin de la nonchalance et le début d’une certaine gravité, le moment d’une prise de conscience de la nécessité de faire changer de cap un pays en pleine tourmente ?

Il y a huit jours, le dimanche 5 avril, le monde apprenait que le premier ministre britannique, déjà atteint par le coronavirus, était admis aux urgences puis en réanimation dans un grand hôpital de Londres. Il est finalement sorti de l’hôpital une semaine plus tard. Si selon son père, Stanley, il n’est pas tout à fait tiré d’affaires et devra se reposer, on peut parier qu’en cette période de crise Boris Johnson voudra retrouver ses fonctions le plus rapidement possible. Mais que penser de l’impact qu’une telle épreuve aura sur lui ? Son séjour à l’hôpital est-il un fait politique, susceptible d’altérer la direction de son gouvernement ?

Il est difficile de définir Boris Johnson idéologiquement. Maire de Londres entre 2008 et 2016, il incarnait alors l’aile progressiste du parti conservateur, et par son humour, son assurance naturelle et ses valeurs socialement libérales incarnait le succès de la ville-monde qu’est Londres. Mais un autre aspect de la carrière de Boris Johnson est apparu ces dernières années, celui du journaliste europhobe, auteur de blagues douteuses sur les immigrés, et bien sûr thuriféraire d’un Brexit auquel il n’a jamais vraiment cru.

Boris Johnson est l’archétype d’une certaine classe sociale, bien née, insouciante, qui estime n’avoir de comptes à rendre à personne. Il est un mot anglais qui résume parfaitement cette attitude, celui d’« entitlement », en français « croire que tout vous est dû », ou « se croire tout permis ». Les propos tenus par sa compagne (aujourd’hui épouse) lors de leur fameuse dispute à son domicile en juin dernier, et enregistrés à leur insu, sont révélateurs : « Tu te fiches de tout parce que tu es gâté. Tu te fiches de l’argent et de tout le reste ».  Toute sa vie, Boris Johnson n’a eu de cesse de penser que la basse réalité matérielle ne devait pas entraver son destin. Ce qui a fait sa force et son succès, mais ce qui a aussi engendré beaucoup de casse en chemin.

Johnson n’est pas un homme de dossiers et n’est pas du genre à se soucier des détails. Sa maxime pourrait être empruntée au fabriquant Nike : « Just Do It ». Mais beaucoup de ses projets de maire de Londres n’ont jamais vu le jour. Il a voulu construire un « pont-jardin » sur la Tamise. Irréaliste, le projet a été remisé par son successeur Sadiq Khan, non sans avoir coûté la bagatelle de 53 millions de livres en frais d’études. Il a aussi imaginé remplacer l’aéroport de Heathrow par un nouvel équipement situé dans l’estuaire de la Tamise et fais produire des rapports pour un coût total de 5 millions de livres. Il a fait venir des canons à eau d’Allemagne sans que ceux-ci aient reçu l’autorisation d’opérer, et qui n’ont finalement jamais servi. D’autres projets ont réellement vu le jour, généralement pour un coût prohibitif pour les Londoniens étant donné leur faible succès (cable car sur la Tamise, « toboggan géant » dans le parc olympique de Stratford, deux équipements sous utilisés ; nouveaux bus Routemaster hors de prix, censés être accessible par l’arrière mais qui ne le sont pas…). Son passage au ministère des Affaires Etrangères s’est soldé par un désastre, mettant en avant son amateurisme et sa légèreté. Ainsi dans le dossier de Nazanin Zaghari-Ratcliffe cette Britannico-Iranienne emprisonnée en Iran pour espionnage en 2016. Alors qu’elle a toujours maintenu s’y être rendue pour rendre visite à sa famille, Boris Johnson avait déclaré publiquement (avant de se rétracter quelques jours plus tard) qu’elle était dans le pays pour enseigner le journalisme - déclaration perçue comme un aveu de culpabilité par le régime iranien qui la maintient toujours au secret.

Au-delà d’une fâcheuse légèreté et d’une insouciance virant parfois à l’incompétence, l’autre trait caractéristique de Boris Johnson est l’accommodement avec la vérité. Il se fait licencier par le journal The Times en 1987 pour avoir inventé une citation employée à la Une de l’un de ses articles. Il se fait remercier en 2004 par le dirigeant des Tories pour lui avoir menti sur une liaison extra-conjugale. Entre ces deux postes, comme correspondant du Daily Telegraph à Bruxelles, il s’était distingué par la propagation de « fake news », comme la soi-disant imposition de normes européennes sur la taille des cercueils ou la forme des bananes.

Mais c’est durant et après la campagne pour le Brexit qu’il a le plus puisé dans sa capacité à mentir avec conviction: depuis la prétendue économie de 350 millions de livres par semaine promise en 2016 pour quand le pays sortirait de l’Union européenne, à son incroyable mensonge à la Reine pour faire suspendre le Parlement en septembre dernier (la suspension étant présentée comme technique et sans rapport avec le Brexit – avant d’être jugée illégale par la Cour Suprême). Autre exemple récent, l’accord de retrait conclut par Johnson en personne avec l’Union européenne indique-t-il la mise en place de contrôles douaniers entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord après le Brexit? Johnson nie cette nécessité et assure aux Nord-Irlandais qu’il n’y aura pas de contrôles, contre toute évidence.

Boris Johnson se veut comme un visionnaire, laissant la mise en œuvre de ses idées à d’autres. Il y a chez Johnson cette notion que la réalité est encombrante et que la vérité est accessoire. Seul doit compter le pouvoir de la volonté.

La vie de Boris Johnson est une suite de promesses non tenues et d’arrangements avec la vérité, avec pour seule ambition la conquête du pouvoir. A présent qu’il a atteint cet objectif, plus encore à la suite de son séjour a l’hôpital durant lequel il a frôlé la mort, et au moment où il s’apprête à devenir père une nouvelle fois, on peut se demander s’il est un homme changé, capable de voir au-delà de son destin personnel, capable d’offrir quelque chose à son pays.

Lorsqu’il sortira de sa convalescence, il reconnaitra qu’il doit la vie sauve aux héros du système de santé. Que le pays doit davantage investir dans la santé et recruter plus de personnel soignant. Que la crise du coronavirus a bouleversé la vie des gens et qu’il doit y avoir davantage de place pour la compassion. Quid du langage nationaliste, de la prétention à ressusciter une « Rule Britannia » quasi impériale et de conclure des accords commerciaux avec les pays émergents, pour enfin s’affranchir de cette vieille Europe supposée condamnée à un inéluctable déclin? N’en déplaise aux nombreux retraités anglais qui ont voté pour lui, férus de récits de deuxième guerre mondiale qu’ils n’ont pour la plupart pas connue, prêts à toutes les aventures pour que l’Angleterre retrouve de sa superbe à condition que celles-ci n’entament pas leur pension, Johnson devra mettre de l’eau dans son vin et accepter que son mandat soit celui de la reconstruction d’un pays ravagé économiquement, et que sa situation insulaire n’a pas préservé des effets coronavirus. Il faudra ranger au placard les envolées lyriques, les déclarations flotte petit drapeau et l’arrogance d’une puissance moyenne qui prétend négocier d’égal à égal avec l’Union européenne. Il faudra comprendre pourquoi le pays a été si touché comparé à ses voisins, et pourquoi il ne s’est pas mieux préparé à l’arrivée de l’épidémie. Pour la première fois de sa vie, Boris Johnson osera-t-il tenir un langage de vérité, comme l’avait fait en son temps son modèle Winston Churchill ? Reconnaitre, malgré la doxa du party Tory que cette crise appelle un retour de la puissance publique, de nouveaux prélèvements obligatoires pour un meilleur financement de l’Etat providence et le remboursement de la dette, et une coopération sincère avec l’Union européenne ?

Si tel était le cas, alors son hospitalisation aura été un véritable événement politique, injectant une dose de réalisme dans un gouvernement jusqu’ici accaparé par l’obsession morbide du Brexit, repositionnant au centre-droit une politique virant à l’extrême, et pourquoi pas porteur d’espoir pour un pays qui n’en finissait plus de déprimer.

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