Chroniques d'un musulman ordinaire

L'intitulé est intentionnellement provocateur. Quand bien même j'ai la laïcité chevillée au corps. Récit d'un jeune homme qui, chaque matin, se réveille Français et musulman.

Je suis musulman. Enfin, aux yeux de mes semblables, je le suis. Je ne mange pas de porc et, si j'ai la chance d'avoir un ou deux enfants, que l'un d'eux est un mâle, alors j'aimerai qu'il soit circoncis. Voilà. Voilà où commence et où s'arrête l'Islam tel qu'il se définit chez moi. Pas de prières, pas de Ramadan, pas de pèlerinage à la Mecque prévu non plus. Un jour, un vieillard provençal m'a dit : "T'es pas musulman, tu ne respectes rien de cette religion". J'étais trop jeune, à l'époque, pour lui rétorquer que bien des Chrétiens ne sont pas à la messe chaque dimanche, ou que tous les Juifs ne font systématiquement Shabbat. Je suis comme ceux-là, un musulman "de loin". Quand je file à l'étranger, et qu'on me demande qui je suis, je décline mon prénom, puis ma nationalité. Française. Et fièrement, j'dois dire.

J'ai longuement hésité à l'idée de présenter mon premier billet de blog de la sorte. Un préambule comme celui-là risque d'en choquer quelques uns. Je l'assume. Mais mon estomac ne peut s'empêcher de se nouer. Je suis né et j'ai toujours vécu en France. Je suis l'un de ces enfants d'immigrés dont les parents ont choisi le pays de Descartes pour s'aimer et vieillir. Quand je sors dans la rue, personne ne se doute que je porte en moi cette culture musulmane, arabe, nord-africaine. C'est un luxe que bien des fils et filles d'immigrés ne peuvent se targuer, dans la France assimilationniste du XXIème siècle. Pourtant, par ce billet, j'ai eu envie d'élever la voix auprès de mes compatriotes pour qu'ils perçoivent aussi le musulman français, ou le français musulman, c'est selon, le plus répandu. Et qu'on tait pourtant sur nos ondes. 

C'est certain, en me fondant dans le moule franco-français, en reléguant finalement loin de mes préoccupations quotidiennes mon semblant de religion, je ne suis pas le plus vendeur, le plus bankable des français musulmans. Me limiter à ne pas savourer une belle tranche de charcuterie et avoir le prépuce dégagé ferait probablement de moi un mécréant aux yeux de l'intelligentsia médiatique de mon pays. Rendez-vous compte : je ne porte même pas de barbe et je m'en fiche des caricatures !

Et pourtant... Pourtant, dans mon sang, dans mon histoire familiale, mes ancêtres ont tous porté en eux cette culture islamique que mes aïeux m'ont conté. Une belle histoire, celle d'une grande famille de propriétaires terriens pour qui le travail de la terre, le respect de la nature, l'écologie, finalement, furent très tôt le firmament de leur existence. Où l'Islam n'était rien d'autre qu'une religion, à la place qui lui devait d'être dévolue, comme prétexte pour se retrouver, festoyer, honorer la vie et la mort. Point.

En reniant cette culture musulmane qui palpite en moi, je renierai ceux qui m'ont précédé. Dans la France d'aujourd'hui, je dois malgré tout me faire discret. Me justifier. "Oui, je suis musulman, mais n'aie pas peur, ce n'est que culturel, tu sais". Comme si mon passé m'était honteux. Comme si l'être musulman n'était qu'une métastase qui parasite tous ceux qui, de près ou de loin, le sont, les transformant en potentiels tueurs. Comme si je devais me mentir.

Pourquoi donc ai-je ce nœud à l'estomac ? Pourquoi se renforce-t-il à m'en défaire les viscères dès lors qu'un débat télévisuel porte la question de l'Islam en France, comme seul angle de réponse aux attentats ?

Nous sommes le 30 octobre à l'heure où je couche ces lignes. Hier, une attaque a été perpétrée à Nice. Comme beaucoup, mon cœur pleure lorsqu'un attentat terroriste rattaché à l'intégrisme islamiste est commis sur le sol français. Comme peu, il pleure trois fois. Une première fois, pour la victime, qu'elle soit française, d'origine ou de religion diverse. Cet être dont le destin fut stoppé par la lame d'un fou, qui meurt pour le bon plaisir de la "démocratie" qu'on entend instaurer partout dans le monde à coups de bombes. Pour les musulmans, comme moi, qui devront encore s'imposer une justification schizophrénique auprès de leurs proches, pour expliquer que les psychopathes n'ont pas de religion, qu'il ne faut évidemment pas faire d'amalgames, et que je me dois de condamner à haute voix des crimes qui n'ont rien à voir avec moi. Et enfin, une troisième fois quand, au hasard d'un repli spirituel, je pense à mes ancêtres.

Ce nœud à l'estomac... Dieu qu'il a du mal à s'en aller. 

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