Lesbos, quand deux «crises» se font face

Le collectif Cinemakhia s’est rendu à Kleio, petit village situé au Nord de l’île de Lesbos, afin de réaliser un documentaire consacré aux bouleversements engendrés par le passage des migrants sur la communauté villageoise. Sur l'île, la "crise des migrants" se superpose à la "crise économique". Cinemakhia interroge dans cet article la notion de crise et les imaginaires qu'elle convoque.

Botis, tailleur de pierre à Kleio, posté au pied du phare de Korakas, scrute le large à l’aide de ses jumelles. En face, on devine la côte turque. Korakas, c’est la pointe de le Grèce, le bout de l’Europe. Chaque jour, des centaines d’exilé.e.s, afghan.ne.s et syrien.ne.s dans leur grande majorité, débarquent sur la plage dominée par le phare. Botis aide les exilé.e.s à débarquer, n’hésite pas à plonger lorsqu’une embarcation chavire. 

Botis au pied du phare de Korakas © Cinemakhia Botis au pied du phare de Korakas © Cinemakhia

Les migrant.e.s quittent progressivement la plage pour emprunter la route qui les mènera vers le camp de Moria, devenu centre fermé depuis l’accord entre l’Union Européenne, la Grèce et la Turquie. Derrière eux, ils laissent leurs gilets de sauvetages, des effets personnels et le bateau pneumatique qui leur a permis de rejoindre la côte grecque. 

Avec l’aide de Paris, le boulanger du village, Botis hisse l’embarcation hors de l’eau et la désassemble minutieusement. La toile est découpée et pliée: elle servira de bâche pour les champs d’oliviers. Le moteur est récupéré et réparé: il sera revendu le lendemain. Le passage des migrant.e.s représente à bien des égards une opportunité économique pour les habitant.e.s de l’île.

 

Lesbos subit en effet de plein fouet la « crise » économique qui frappe la Grèce depuis ces dernières années. Son économie, tournée davantage sur l’agriculture que sur le tourisme, souffre de l’effondrement du prix à l’exportation et des directives européennes contraignantes. Le village de Kleio, qui produisait autrefois 500 tonnes d’huile d’olive chaque année, n’en produit désormais plus que 300. L’appauvrissement de la population lesbiote est durement ressenti et le chômage atteint des niveaux records.

La superposition des crises donne inévitablement lieu à une économie informelle. Les moteurs des bateaux sont récupérés et revendus. Des taxis clandestins transportent les migrant.e.s de la plage au camp le plus proche, contre rémunération. Les épiceries vendent sacs de couchage et bouteilles d’eau, parfois à des prix prohibitifs. Certaines tavernes ouvrent leurs portes aux migrant.e.s, d’autres les ferment.

 

Le terme de « crise » a perdu dans son usage actuel ce qui pourtant le définit dans le langage courant: son caractère provisoire. D’un bouleversement transitoire, porteur de dangers mais aussi d’opportunités de changement, la « crise » ne désigne plus aujourd’hui que la panne d’un système, une impasse. Depuis la fin des Trente Glorieuses, l’Europe se débat dans une crise sans fin: crise économique, financière, politique, identitaire… Car l’état de crise appelle des mesures d’exception, justifie une gestion d’urgence, et confine les populations dans une attitude craintive et passive.

Or, en grec, le mot « crise » (« Krisis ») signifie également «décision», « choix » ou « jugement ». Au delà de sa dimension de danger et de bouleversement des repères, la «crise» représente aussi « le moment opportun pour la décision », « le temps de choisir ». Elle suppose une posture active à même d’opérer un basculement. Trop souvent la notion de « crise » suggère une posture passive de la part des populations qui la subissent. Or, les pannes du système provoquent invariablement réactions, tensions et réajustements, tant sur le plan individuel que collectif.

Comment les habitant.e.s de Kleio, eux-mêmes victimes de la « crise économique», se positionnent-ils dès lors face à la « crise des migrants »? Chaque habitant.e est placé.e devant ses responsabilités. Peut-on aider sans rien y perdre? Est-il immoral de rémunérer la solidarité? 

Comment, dans ce cadre, faire face à cette nouvelle « crise » qui touche l’île? Comment accueillir humainement l’Autre quand ses propres moyens de subsistance viennent à manquer? C’est ici la posture individuelle et subjective face à ces deux crises qui se superposent, et aux imaginaires qu’elles convoquent, que nous interrogeons.

 

A Kleio, la rumeur et la réputation jouent un rôle majeur. Dans un village, tout se sait. Toute action se fait avec ou en fonction du regard de la communauté. L’un sera taxé d’opportunisme et de malhonnêteté, tandis que l’autre sera vu comme un héros. Des conflits majeurs éclatent autour de ces questions. L’opportunité ou non d’ouvrir un centre d’accueil à l’entrée du village cristallise ces tensions. Tandis que certain.e.s y voient un danger pour la communauté, d’autres y voient une opportunité économique pour le village. 

Un sentiment commun domine pourtant: la colère. Contre le gouvernement, contre les ONGs, contre les institutions européennes, les détenteurs du pouvoir en somme, ceux qui provoquent ces crises ou qui ne savent pas, ne veulent pas les résoudre. Ceux qui laissent les habitant.e.s de Lesbos et les exilé.e.s à leur sort. A défaut de pouvoir être adressée, cette colère s’alimente jour après jour du dépit face à la détresse et à la mort. 

 

Eden et Cinemakhia

 

 

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