Mais qui forme les professionnels de la culture ?

Suite à l'annonce de la nomination de Roselyne Bachelot à la tête du Ministère de la Culture, des professionnels du spectacle vivant et des médias se sont exprimés. Privés de relais médiatiques, les acteurs des Écoles supérieures artistiques et culturelles, peinent à faire entendre leur point de vue. Pourtant ces établissements connaissent une crise endémique, renforcée par le confinement.

Difficile de trouver en ligne le discours d'investiture de Roselyne Bachelot (il vient d'être publié sur le site du Ministère de la Culture). Si l'on s'en tient à la plupart des articles parus dans la presse, la culture, ce serait essentiellement le spectacle vivant et l'audiovisuel public. Certes, c'est un aspect important. Mais il est bon de rappeler que l'ensemble des Écoles supérieures artistiques et culturelles sont aussi sous la responsabilité de la nouvelle ministre. D'après une étude du MESRI-SIES (département Système d'Information et Études Statistiques du Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche) publiée en janvier 2020, plus de 36000 étudiants étaient inscrits dans des établissements publics d'enseignement supérieur sous tutelle du Ministère de la Culture en 2018-2019. Cela représente environ 1,7% des effectifs accueillis dans l'enseignement supérieur public à la même période.

Ces établissements forment de nombreux acteurs de la culture de demain : des plasticiens, des architectes et des paysagistes, des designers, des professionnels du patrimoine, du cinéma, de l'audiovisuel et pour une part du spectacle vivant. En effet, une grande partie de ces derniers sont formés dans des conservatoires cofinancés par le ministère de la culture et les collectivités territoriales ; et ceux-ci, malgré la qualité des enseignements, ne sont pas toujours administrativement considérés comme relevant de l'enseignement supérieur. Et puis, bon nombre de designers apprennent leur métier dans des filières post-bac en 4 ou 5 ans qui relèvent de l'Éducation Nationale.

Les Écoles supérieures artistiques et culturelles ont des pédagogies spécifiques, très peu compatibles avec un enseignement en ligne. En majorité issues de refontes successives des anciennes institutions des Beaux-arts, des Arts décoratifs ou des Conservatoires nationaux, elles fonctionnent principalement sur un mode de travail en atelier. La pratique individuelle et collective y est importante, par comparaison avec l'enseignement universitaire. Leur fonctionnement a donc été fortement perturbé lors de la crise sanitaire. Et ce n'est pas terminé, car, pour elles, comme pour l'ensemble des établissements de l'enseignement supérieur, le déconfinement n'a pas vraiment eu lieu. Comment peindre ou dessiner sous l'œil d'un enseignant, réaliser des maquettes, des sculptures, des installations, répéter une scène ou une chorégraphie, dans ce contexte ?

Par ailleurs, ces écoles étaient déjà fragilisées par l'obligation qui leur a été faite de passer au cycle licence-master-doctorat, issu du processus de Bologne, voté par les membres de l'Union européenne en 2003. Elles ont dû progressivement commencer à repenser la place qu'elles accordent à la recherche dans leur pédagogie et dans la répartition du temps de travail de leurs enseignants. Cela n'a pas été sans mal. En effet, le nombre de postes d'enseignants titulaires y était déjà faible, et l'emploi de contractuels ou de vacataires généralisé.  Comment, dès lors, accorder du temps aux enseignants titulaires pour se former à la recherche, puis pour la pratiquer ? Et comment trouver des contractuels et vacataires familiers à la fois de ces pédagogies spécifiques et de la recherche ? Comment renforcer le nombre de titulaires pour faire face à ces exigences ? Et quelle recherche construire dans ce type d'établissement ? La transition vers le cycle LMD, aurait donc dû s'accompagner de l'allocation de moyens importants, dédiés à la formation à la recherche des personnels titulaires, à une répartition de leur temps de travail entre enseignement  et recherche, à des ouvertures de postes pour de nouveaux profils. Pour que puissent se former de véritables unités de recherche, spécifiques aux problématiques de l'art, du design, de l'architecture, du paysage, un soutien institutionnel à des programmes scientifiques sur l'histoire et l'épistémologie de la recherche dans ces domaines aurait également été nécessaire. Presque rien de tout cela n'a été prévu, alors que la précarité des enseignants dans ces filières était déjà inquiétante.

Certes, dans le cadre de la loi CAP, portée par Fleur Pellerin sous le précédent mandat, des moyens avaient été prévus pour combler le manque de postes dans les Écoles nationales d'architecture et de paysage, et un certain nombre de décrets ont été passés pour favoriser la formation des étudiants à la recherche. Mais un plan de financement pluriannuel était prévu, et celui-ci n'a été que très partiellement suivi depuis. Les dysfonctionnements se sont donc accumulés jusqu'à cet hiver 2020 où les Conseils Pédagogiques et Scientifiques de 20 ENSA-Ps françaises se sont déclarés en grève administrative. Le confinement a provisoirement mis un frein au mouvement, face à l'urgence d'organiser la continuité pédagogique dans les écoles. Dans ce contexte, la sénatrice Sylvie Robert s'est démarquée dans son allocution au Sénat du 26 mai 2020, qu'elle a relayée sur sa page Facebook. Elle y a souligné "la faiblesse pour ne pas dire l'inexistence" de moyens qui devraient être dévolus à la réforme des écoles d'architecture et de paysage françaises, décidée sous la présidence de François Hollande. Elle indique que la dépense moyenne pour un étudiant en ENSA-P est de 35% inférieure à celle pour un étudiant dans l'Enseignement supérieur. Il faudrait, bien entendu analyser et préciser ce chiffre, mais cette intervention a le mérite de montrer l'urgence du problème.

La crise dans les Écoles supérieures artistiques et culturelles ne fait que s'amplifier et ne semble pourtant pas faire l'objet d'un intérêt médiatique. Il y a donc une attente très forte envers la nouvelle Ministre de la Culture concernant cet épais dossier.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.