Chère Roselyne, 50% des enseignants en école d'architecture sont précaires...

Chère Roselyne, dans votre première interview comme ministre de la Culture à France Inter, vous avez dit : « Je veux déconfiner la culture, pour qu'elle soit l'affaire de tous ». Mais vous avez oublié quelques personnes dans votre inventaire du « tous » : environ 19 000 étudiants dans les écoles d'architecture et de paysage (ENSA-P) françaises. Une bagatelle.

Madame la Ministre,

avez-vous en tête que 50 % des enseignants qui forment ces étudiants sont précaires ? Peut-être vos services ont-ils omis de vous en informer. Et la journaliste de notre principale radio publique qui vous entretenait a, elle aussi, oublié de vous le rappeler. Pourtant, je vous l'annonce, toutes ces personnes sont sous la responsabilité de votre ministère.

Si vous voulez connaître quelques-unes de leurs doléances, vous pouvez consulter une lettre-pétition qui vous interpelle, justement, cette semaine, sur la situation, c'est ICI. La presse profesionnelle a d'ailleurs consacré un article à ce sujet. Pour vous éviter de perdre votre temps précieux en fastidieuses lectures, en voici l'introduction : «  Les contractuels et les vacataires constituent environ 50 % des enseignants exerçant dans les ENSA. Diplômés de niveaux Bac+3, Master et doctorat, les enseignants contractuels non-MCFA (Maîtres de conférences associés) et les vacataires sont les seuls employés de la fonction publique de catégorie A à être rémunérés au taux du SMIC mensuel [...], ceci en violation de textes législatifs majeurs. ». J'imagine votre surprise, d'apprendre une telle inégalité de traitement parmi les agents de la fonction publique d'État. Pourtant, c'est sûr, vos services sont au courant depuis bien longtemps de la situation.

En effet, en février dernier, un vent de fronde soufflait déjà, comme le titrait Le Monde. 20 présidents des Conseils Pédagogiques des ENSA-P ont écrit à votre prédécesseur pour se déclarer en grève administrative. Ils lui rappelaient la longue liste des rapports et réformes qui se sont succédés depuis 2013 pour aboutir à une situation intenable. Mais, selon eux, tout cela s'explique très bien : « si la dépense moyenne par étudiant s’établit en France à 11 670 euros par an (2017), celle de l’étudiant en ENSA est de 7 597 euros par an, soit 35% en dessous. A ceci s’ajoute une disparité historique et inexpliquée entre établissements de l’enseignement supérieur de la Culture. Ainsi quand l’étudiant en ENSA présente un coût moyen annuel, en valeur 2018, d’environ 7 900 euro, celui des écoles nationales d’art est évalué à environ 18 600 euros (+235%), celui des deux conservatoires nationaux et de l’école nationale des arts du cirque à plus de 58 000 euros (+734%) ».

En ce même hiver 2020, les doctorant.e.s et jeunes docteur.e.s de ces établissements lui ont aussi écrit une lettre ouverte, tout comme le Collège des étudiant·e.s élu·e·s aux instances des écoles d’architecture et de paysage. Car, Madame la Ministre, beaucoup, parmi ces étudiants qui sont sous votre responsabilité, ont des problèmes de santé liés à leurs conditions d'études. Mais vous êtes experte sur le sujet, donc vous saurez, n'en doutons pas, y trouver des remèdes appropriés. Cela, c'était le monde d'avant. Vous allez maintenant pouvoir travailler à l'alliance entre la santé, l'enseignement supérieur et la culture.

Vous citez les propos du Président de la République pour qui, après la crise de la Covid-19,  la reconstruction de la France doit être économique, sociale, sanitaire et culturelle. Il ne vous aura pas échappé que la « reconstruction culturelle » n'est pas seulement une métaphore. En effet, vous érigez en symbole, celle, bien matérielle, de la flèche de Notre-Dame-de-Paris. Mais pas une fois à ce propos, vous ne citez le terme « architecture ». Ce pauvre Viollet-le-Duc doit se retourner dans sa tombe, lui qui a tant œuvré pour la reconnaissance de l'architecture française, notamment médiévale. Bien sûr, son legs n'est pas irréprochable : ses méthodes de restauration sont aujourd'hui contestées et plus personne ne s'aventurerait à traiter comme il l'a fait une cathédrale gothique. Mais c'était au XIXe siècle. Autres temps, autres mœurs. Pourquoi donc taire son métier dans l'interview ?

Il est vrai que la question que vous pose Hélène Roussel à ce sujet est piégée : « Faut-il reconstruire la flèche de Notre-Dame à l'identique ? » Voilà bien une question qui relève de la théorie du patrimoine : « quelle est la date de référence à retenir pour la restauration d'un édifice médiéval dont la construction a couru sur plusieurs siècles et qui a même été  "complété"  au XIXe siècle ? ». Ce type de problème agite les experts du monde entier.  Il vaut sans doute mieux laisser, comme vous le faites,  cette réponse au Président de la République. Car ce n'est pas, oh non, une question architecturale, ni patrimoniale, non, c'est une question politique. Si, toutefois, votre ministère avait besoin de cours sur ce type d'enjeux théoriques épineux, il trouvera son bonheur dans les écoles d'architectures.

Enfin, votre grand projet est de faire une politique publique de la culture et de la sortir de son statut de « très beau bijou que la République porte sur elle », pour qu'elle « irrigue enfin l'ensemble des politiques publiques », sur les fondations posées par Malraux.  J'ai donc une bonne nouvelle pour vous : c'est précisément cet esprit qui fonde la loi n° 77-2 du 3 janvier 1977 sur l'architecture. Elle commence ainsi : « L'architecture est une expression de la culture. La création architecturale, la qualité des constructions, leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant, le respect des paysages naturels ou urbains ainsi que du patrimoine sont d'intérêt public. ». Pour de plus amples précisions sur l'élaboration de cette loi, vous pouvez vous référer à l'ouvrage de l'architecte et historien Éric Lengereau, L'État et l'architecture, une politique publique ? 1958-1981. Vous y trouverez la démonstration de l'engagement des milieux de l'architecture pour mettre leur travail au service de la société, de l'environnement et bien sûr, de la culture.

J'espère, Madame la Ministre, vous avoir fait une synthèse utile d'un dossier bien épais, afin que vous puissiez prendre vos fonctions dans les meilleures conditions.

Respectueusement,

 

Un.e précaire dans une école d'architecture qui préfère taire son nom (on ne sait jamais).  

 

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